On habite au 66 d’une avenue parisienne et un matin on se réveille, on a 66 ans. Inévitablement, l’on pense au sphénodon.
Trésor sacré des Maori, le sphénodon est le seul représentant de l’unique famille de l’ordre des rhynchocéphales, une exclusivité de North Island, New Zealand (température moyenne 16°C), qui snobe les squamates (ordre qui regroupe les lézards et les serpents). Son nom vient du grec sphênós « pointe » et odóntos « dent », soit « aux dents pointues » ; pas très original mais ses dents sont peut-être particulièrement pointues comparées à celles de la moule verte de Nouvelle-Zélande.
En maori, sphénodon se dit tuatara (« à crête sur le dos »). Pas ouf non plus mais le maori a l’air particulièrement compact (cinq mots en un).
N’allez pas penser que je m’identifie au sphénodon, animal unique en son genre. Le règne animal est plein de ces êtres prodigieux. Le sphénodon a seulement l’avantage de l’ancienneté. Une sorte de droit d’aînesse dans l’arbre généalogique imaginé par Darwin. Si je pense à lui, c’est pour une tout autre raison que je ne vais pas tarder à vous dévoiler.
C’est un miracle que l’espèce ne soit pas éteinte. L’espérance de vie du sphénodon est de 111 ans en captivité – on peut toujours espérer – mais la ponte ne survient que tous les 4 ans (6 à 9 œufs) auxquels il faut ajouter 12 à 14 mois d’incubation. Le sphénodon est le seul reptile dépourvu de pénis, mais ce n’est pas non plus pour cette raison que je pense à lui. Le sperme est transféré de cloaque à cloaque, selon un processus cher aux oiseaux (selon certains auteurs, l’éducation sexuelle du sphénodon aurait lieu à l’occasion de sa collocation avec un pétrel, oiseau fouisseur dont il occupe occasionnellement le terrier). Le sexe des petits dépend de la température d’incubation de l’œuf. Huit fois sur dix, un œuf incubé à 22°C donnera naissance à un mâle ; à 20°C, le petit sera une femelle, avec la même probabilité. L’incubation durant, dans la nature, plus de 12 mois, j’imagine que ces températures sont des moyennes, ou des pics à certains moments clés du développement de l’embryon – les publications sur le sphénodon ne sont pas légion. Quoi qu’il en soit, il est à craindre qu’en milieu naturel le réchauffement climatique n’induise une pénurie de femelles, comme on peut déjà l’observer dans certains pays asiatiques.
Par ailleurs, les sphénodons hibernent quand la température chute sous les 7°C, mais des températures supérieures à 28°C leur sont généralement fatales. Le mode de vie du sphénodon n’est décidemment pas compatible avec celui d’homo sapiens : outre le réchauffement climatique, la déforestation le dévaste et son pire cauchemar est le rat, animal synanthrope1 par excellence (la dératisation de certaines îles a permis la réinsertion du sphénodon).
Enfin, les adultes peuvent se livrer au cannibalisme lorsqu’ils perdent le moral.
Le troisième œil du sphénodon, dit « œil pariétal » ou « œil pinéal » possède un cristallin, une cornée, une rétine à bâtonnets, mais sa connexion nerveuse avec le cerveau est dégénérée, vestige d’une époque où le sphénodon était connecté aux forces telluriques qui gouvernaient le monde. Il est douteux que cet organe puisse assurer la pérennité du sphénodon car il n’est visible que chez les petits qui présentent une partie translucide au sommet du crâne qui, vers 5 mois, se couvre d’écailles opaques. Sert-il alors encore à quelque chose ? Ces cinq mois sont-ils suffisants pour initialiser l’animal pour le siècle à venir ? La sphénosphère se perd en conjectures : synthèse de la vitamine D (minéralisation osseuse, réparation de l’ADN), production de mélatonine (gestion de l’obscurité, renforcement du système immunitaire), perception de la polarisation de la lumière (orientation par ciel couvert) ? Prions pour le sphénodon.
Le sphénodon a, comme vous et moi, une rangée de dents sur la mâchoire inférieure. En outre, il dispose d’une double rangée de dents sur la mâchoire supérieure, le rang du bas s’engageant parfaitement entre les deux rangs du haut quand la bouche est fermée ; cette optimisation n’est pas sans rappeler celle des couverts dans un lave-vaisselle. Les dents du sphénodon ne se renouvellent pas car ce ne sont pas des dents véritables mais des affleurements tranchants de l’os de la mâchoire (un peu comme les cornes de la girafe, pour les giraficionados2, ou celles du tricératops en porcelaine que j’ai trouvé dans la galette des rois – soit dit en passant, un bon moyen de se niquer les dents). À mesure que ses dents s’usent, le sphénodon vieillissant doit se satisfaire de proies plus tendres comme des vers de terre, des larves ou des limaces, et doit même, à terme, lorsqu’il devient une aberration étymologique3, mâcher ses proies entre des mâchoires complètement lisses – ce qui nuit à sa santé mentale. Dans l’incapacité de dévorer ses enfants pour se remonter le moral, il n’est alors pas rare que le sphénodon sombre dans l’alcoolisme. Mais avant d’en arriver à cette extrémité, le sphénodon peut être facilement capturé en faisant entrer dans son terrier une balle de tennis attachée à une ficelle, puis en ramenant lentement l’animal accroché à la balle par les mâchoires – le sphénodon n’est pas du genre à abandonner la partie. Le sphénodon est alors placé dans un EHSAR4 avec tout le confort moderne, à l’abri des rats. Ces quelques détails me laissent croire que ce joueur de bilboquet n’est pas la créature satanique invoquée par certains.
Il y aurait pourtant un rapport entre le sphénodon et le Nombre de la Bête de l’Apocalypse (666) – vous commencez peut-être à comprendre pourquoi la figure du sphénodon s’impose à l’homme de 66 ans que je suis devenu. Triple rangée de dents, troisième œil, mœurs nocturnes, longévité à trois chiffres, cannibalisme, seul représentant de l’unique famille de son ordre : avant d’être récemment décrété Trésor sacré par les Maori, le sphénodon était considéré par ceux-ci comme le messager de Whiro, dieu des ténèbres, du mal, de la mort et du désastre.
Je ne souffre pas d’hexakosioihexekontahexaphobie (du grec ancien hexakósioi hexếkonta héx, « six-cent-soixante-six » et phóbos, « peur », soit peur panique du nombre 666, supposé satanique). Il y a cependant de quoi s’inquiéter quand on sait que sin(666°) = cos(6x6x6°) = ˗ nombre d’or /2.
Sachant que le nombre d’or vaut environ 1,618034, comment obtenir 66 à partir des chiffres 1, 1, 3, 4, 6, 8 ?
8 +1+1 -> 10 + 4 – 3 -> 11 * 6 -> 66 (notation internationale du Compte est Bon) soit (1+1-3+4+8)*6 = 66.
Idem à partir des chiffres 1, 7, 8, 9 (ceux du nombre d’or /2 soit 0,809017)
8 * 9 -> 72 – 7 + 1 -> 66
soit 1 – 7 + 8*9 = 66
Plus sérieusement, quel rapport existe-t-il entre 66 et 666 ? Vous ne voyez pas ? Ça crève pourtant l’œil pinéal : 666 est la somme des 6*6 = 36 premiers entiers. De plus – et la boucle est bouclée – il y a un rapport direct entre 66 et le sphénodon : 66 est un nombre sphénique ! Sphénique vient de sphêniskos, diminutif de sphến (« coin »). Un triangle est sphénique quand ses trois côtés sont de longueurs différentes. Un nombre sphénique est un entier strictement positif qui est le produit d’exactement trois facteurs premiers distincts ; au hasard, 66 = 2 x 3 x 11.

Vous comprenez maintenant, j’espère, pourquoi le spectre du sphénodon flotte dans mon esprit, à l’aube de mes 66 ans, alors que je suis assis devant mon ordinateur, au 66 de l’avenue parisienne où je réside.
J’ai calculé qu’un âge de 66 ans chez un homo sapiens correspondait, pour un sphénodon en captivité (j’estime que mon mode de vie est proche de celui d’un sphénodon en captivité), à un âge de 92 ans. Un âge où le sphénodon a les mâchoires plus lisses que l’obsidienne de Tuhua5. Je peux donc m’estimer heureux.
Vertigineux, ce pléonasme, n’est-ce pas6 ?
NOTES
- synanthrope : de syn, avec et anthrope, être humain. Lié à l’être humain et à ses activités. ↩︎
- giraficionados : néologisme construit avec girafe et aficionados. Litéralement, ceux qui affectionnent la girafe (ils doivent être nombreux compte tenu du succès de Sophie qui, hasard contextuel, est utilisée par le petit d’homme pour faire ses dents). ↩︎
- aberration étymologique : n’oubliez pas que sphénodon signifie dents pointues. Un sphénodon édenté est-il encore un sphénodon ? ↩︎
- EHSAR : établissement d’hébergement pour sphénodons à l’abri des rats. ↩︎
- Tūhua (ou île Mayor) : 13 km2, 355 m d’attitude (Opuahau). Volcan bouclier endormi, situé face à l’île du Nord de la Nouvelle-Zélande, au large des côtes de la baie de l’Abondance. L’île Mayor était le plus grand gisement d’obsidienne de Nouvelle-Zélande (son nom maori, Tūhua, signifie obsidienne). L’obsidienne est une roche volcanique vitreuse, riche en silice, issue d’une lave acide.
Opuahau : de Opua (un port pour les yachts de haute mer, plus au nord, dans la Baie des Îles, porte ce nom) et de hau (« vent »). On imagine un sommet venteux. ↩︎ - pléonasme « obsidienne de Tuhua » : Tūhua signifie obsidienne en Maori. ↩︎
