Correspondance


J’aurais pu classer cet article dans la catégorie « Exer6 de style« , mais « Chroniques » m’a semblé plus approprié.

Cet article a vocation à s’enrichir au fur et à mesure de mes recherches archéographiques : à la mort de mon père, j’ai récupéré un petit carton qui contenait de nombreuses lettres que je lui avait envoyées.

Dans chaque chapitre, les lettres sont classées par ordre antéchronologique.

Les titres des lettres ont été créés pour cet article.

Lettres à mon père

L’agonie de Mamie

J.-C. M. Beaumont-du-Lac

Bonjour limougeaud,

Je me présente  : C.M.

D’un naturel paisible mais non point départi de cette flamme obscure qui réchauffe le dedans.

Ni plus ni moins, mais plus que moins que plus… Plus ou moins, en sorte.

Pas vraiment complexé, mais presque. Inquiet ou désinvolte, loquace ou muet, chaleureux ou distant, pervers de Nevers ou reclus de Montcuq.

Il peut rester des années enfoui dans la vase et ressortir un beau jour, couvert d’écailles, doté de membres surnuméraires, la cuticule incrustée d’anatifes et de petits crabes lacustres… Un amateur de mangrove en quelque sorte. D’aucuns diront que je n’ai jamais existé, si ce n’est dans des temps très anciens.

Moi, je laisse dire et j’écoute tomber la pluie qui fait des flaques, en rêvant à mon passé antédiluvien, à l’époque où les grands sauriens étaient encore de ce monde, rafraîchissant leur géante carcasse dans les boues préhistoriques.

Depuis une semaine, je goûte des journées longues et studieuses en la chambrée.

Six mois de chômage : c’est la rançon de sept mois d’un labeur hébéphrénique. Je suis plutôt serein.

Je guigne un boulot de réinsertion des détenus… Un concours. Je compte mettre à profit mon inexpérience en la matière. Ça me botterait, ça, dans la mesure où je ne suis pas inséré un max, ma seule issue est de réinsérer les autres  : le méta-statut, en somme. C’est un peu le problème du voyou qui devient flic : il faut bien qu’il mette sa paranoïa au service de la société s’il veut toucher la retraite !

Bien, la chose est entendue : moi et les petits oiseaux.

Toujours pas de minette : bientôt je m’engage dans la narine !

Après le portugais, je me mets au norvégien.

La grand-mère ne va pas très bien. Toujours au 2e étage. C’est crade de mourir. Mourir, c’est partir un peu !

Je vais sans doute passer un de ces quatre. Quand remontes-tu ? On pourrait redescendre ensemble… J’ai besoin de prendre l’air, de voir du pays.

Je lis, mais dans l’optique d’écrire. C’est très excitant.

Je t’embrasse.

C.M. 09/04/1985 Fontainebleau

Les amours mortes

G. et J.-C. M. Beaumont-du-Lac

Chers Messieurs dames

Elle porte des boucles d’oreilles 18 carats. Elle s’habille volontiers de blanc et de mica. Des chats dorment sur ses genoux tandis qu’elle s’intoxique doucement avec une Marlboro. La musique que nous écoutons est électrifiée. Il se fait tard.

J’aimerais savoir où vous en êtes, combien de dents vous avez échangées, combien de vipères vous avez rencontrées, combien de fromages vous avez vendus…

J’ai revu Caroline et son amie Véronique. Vous savez, celle qui a des éclats d’or dans les yeux… Elles disent que j’ai perdu l’enthousiasme qu’elles me connaissaient jadis. Elles m’ont mis en garde contre l’indifférence qui me gagne, cet engourdissement de l’âme qui me guette.

J’ai aussi de gros boutons rouges sur le visage. Une acné à base de poussière, de gasoil et de méthane. La lumière me manque. Mais quand le soleil frappe la poussière, il y a comme un grand saxophone dans l’air… et je souris au ciel derrière les nuages, je souris aux camions, je souris à l’été qui fait ses bagages avec ce sentiment de solitude que n’efface pas le doigt sur la carte routière.

On ne sait pas pourquoi certains amours sont morts avant que d’autres naissent.

J’ai passé la nuit chez elle.

Chez elle il y a

Trois étoiles

Au bord de son miroir

Il y a de grands arbres qui passent par les toits

Chez elle il y a des trains qui passent par demain

Il y a sous l’arche des lointains

Des souvenirs qui tombent de ses cils

Et quand le vent fait se heurter les branches

Des bateaux font naufrage au fond de mon cerveau

Chez elle il y a des plantes sans hiver

Des tortues en porcelaine et de la laine

Entre ses doigts très fins

Un bouquet d’immortels

Des tasses

Un lit sans fin

Il y a un petit chien

qui joue comme un lapin

C.M. 12/09/1983 Nemours

Le cacatoès

M. 19 rue des Bordeaux

Chers amis,

un grand merci pour l’hospitalité que vous avez démontrée à l’occasion des grandes migrations vers le septentrion.

Je vous ai envoyé la procuration.

Je ne vais pas tarder à quitter le Jaras. Nous ne sommes plus que quatre maintenant que les Hollandais sont partis : Richard, Marie-Paule, qui est revenue, Stéphane et moi.

L’atmosphère est à la détente. Stéphane est moins tendu depuis qu’il est célibataire ; et Richard s’épanouit entre les bras de Marie-Paule. Moi, je garde les chèvres et j’écris. Des pages qui partent aux quatre coins de la France et de l’Italie.

Les puces contre-attaquent  ! J’en ai tué quatre ce matin. Grosses comme des petits pois !

Pourriez-vous m’envoyer 200 francs ? Un billet discret glissé dans les plis d’une lettre. Je vous rendrai ça…

La pleine lune a apporté son lot de changements : départs, rencontres… C’est d’un œil plus coquin que j’envisage le futur proche.

Je n’ai pas de nouvelles d’Italie. Je passerai par chez Annette ainsi que par chez Renate, cette Allemande douce un peu mélancolique.

Avez-vous des nouvelles de Renato ?

Rien… On s’habitue…

Mon oiseau préféré est le cacatoès !

Enfant, j’ai toujours douté de son existence. Je le trouvais tellement peu crédible !

Puis, j’ai grandi ; la sagesse est venue. Alors je me suis rendu à l’évidence : le cacatoès n’est pas un produit de l’imagination !

En un sens, cela m’a rassuré. Disons que j’ai repris courage. Il faut dire qu’on en voit tellement peu, des cacatoès ! Et puis, le mot est éminemment scato ! Rendez-vous compte… un enfant !

Le froid commence à mordre cruellement les pieds des bergers.

Je… et puis non ! Vous savez déjà !

Que l’oxygène baigne vos cellules !

C.M. 05/11/1982 Laragne-Montéglin


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