Correspondance


Commentaire sur l’image

Le cachet

  • « Cherche midi » : la rue du Cherche-Midi, avec les expressions « Chercher midi à quatorze heures » et « Chacun voit midi à sa porte »
  • 12 H : midi (heureuse coïncidence, alignement des planètes)
  • 1995 : l’année de naissance de ma fille.

Les timbres

  • Rouges, comme la passion.
  • Deux visages de femme identiques, dont l’un, légèrement incliné, semble vaciller, emporté par les cinq vagues de la flamme muette du cachet d’annulation.
  • Il semble que cela symbolise les amours qui coulent sous le pont Mirabeau.

J’aurais pu classer cet article dans la catégorie « Exer6 de style« , mais « Chroniques » m’a semblé plus approprié.

Cet article a vocation à s’enrichir au fil de mes recherches archéographiques : par exemple, à la mort de mon père, j’ai récupéré un petit carton qui contenait de nombreuses lettres et cartes postales que je lui avais envoyées.

Dans chaque chapitre, les lettres sont classées dans un ordre chronologique incertain.

Les titres des lettres ont été créés pour les besoins de cet article.

J’ai corrigé les fautes de grammaire et allégé ou reformulé certains passages.

Bibliographie
  • Les Chants de Maldoror (1869) Isidore Lucien Ducasse, comte de Lautréamont.

Lettres à mon père ou mes parents

Le cacatoès

M. 19 rue des Bordeaux

Chers amis,

un grand merci pour l’hospitalité que vous avez démontrée à l’occasion des grandes migrations vers le septentrion.

Je vous ai envoyé la procuration.

Je ne vais pas tarder à quitter le Jaras. Maintenant que les Hollandais sont partis, nous ne sommes plus que quatre : Richard, Marie-Paule, qui est revenue, Stéphane et moi.

L’atmosphère est paisible. Stéphane est moins tendu depuis qu’il est célibataire. Richard s’épanouit entre les bras de Marie-Paule. Moi, je garde les chèvres et j’écris. Des pages qui partent aux quatre coins de la France et de l’Italie.

Pourriez-vous m’envoyer 200 francs ? Un billet discret glissé dans les plis d’une lettre. Je vous rendrai ça…

La pleine lune a apporté son lot de changements : départs, rencontres… C’est d’un œil plus coquin que j’envisage le futur proche.

Je n’ai pas de nouvelles d’Italie. Je passerai chez Annette ainsi que chez Renate, cette Allemande un peu mélancolique.

Avez-vous des nouvelles de Renato ?

Rien… On s’habitue…

Mon oiseau préféré est le cacatoès !

Enfant, j’ai toujours douté de son existence. Je le trouvais tellement peu crédible !

Puis, j’ai grandi ; le discernement est venu. Alors je me suis rendu à l’évidence : le cacatoès n’est pas un produit de l’imagination !

En un sens, cela m’a rassuré. Disons que j’ai repris courage. Il faut dire qu’on voit tellement peu de cacatoès ! Et puis, le mot est éminemment scato ! Rendez-vous compte… un enfant !

Le froid commence à mordre cruellement les pieds des bergers.

Je… et puis non ! Vous savez déjà !

Que l’oxygène baigne l’eau vos cellules !

Il fait grand vent et j’ai tué six puces.

C.M. 05/11/1982 Laragne-Montéglin


Les amours mortes

G. et J.-C. M. Beaumont-du-Lac

Chers Messieurs dames

Elle porte des boucles d’oreilles 18 carats. Elle s’habille volontiers de blanc et de mica. Des chats dorment sur ses genoux tandis qu’elle s’intoxique doucement avec une Marlboro. La musique que nous écoutons est électrifiée. Il se fait tard.

J’aimerais savoir où vous en êtes, combien de dents vous avez échangées, combien de vipères vous avez rencontrées, combien de fromages vous avez vendus…

J’ai revu Caroline et son amie Véronique. Vous savez, celle qui a des éclats d’or dans les yeux… Elles disent que j’ai perdu l’enthousiasme qu’elles me connaissaient jadis. Elles m’ont mis en garde contre l’indifférence qui me gagne, cet engourdissement de l’âme qui me guette.

Je me soupçonne de m’être présenté sous le pire de mes jours afin que Caroline ne fût point chagrine d’avoir perdu son triste amant.

J’ai aussi de gros boutons rouges sur le visage. Une acné à base de gasoil et de méthane. La lumière me manque. Mais quand le soleil frappe la poussière, il y a comme un grand saxophone dans l’air… et je souris au ciel derrière les nuages, je souris à l’été qui fait ses bagages, je souris aux camions, avec ce sentiment de solitude que n’efface pas le doigt sur la carte routière.

On ne sait pas pourquoi certains amours sont morts avant que d’autres naissent.

J’ai passé la nuit chez elle.

Chez elle il y a trois étoiles
Au bord de son miroir
Il y a de grands arbres qui passent par les toits

Chez elle il y a des trains qui passent par demain
Des souvenirs qui se penchent au mépris du danger
Il y a sous l’arche des lointains
Des morceaux de nuages qui tombent de ses cils

Et quand le vent fait se heurter les branches
Des bateaux font naufrage tout au fond de nos têtes

Chez elle il y a des plantes sans hiver
Des tortues en porcelaine
Une bête en coquillage
De la laine qui se casse entre ses doigts très fins

Un bouquet d’immortels
Des tasses
Un lit sans fin

Il y a un petit chien
qui joue comme un lapin

C.M. 12/09/1983 Nemours


Clystère et boule de gomme

J.-C. Beaumont-du-Lac.

Il faut toujours se poser la question : « Et si le scribe était saoul !? »

La chasse d’eau gazouille : les oisillons ne vont pas tarder à montrer leurs têtes chauves au bord de la vasque.

Il faut partir sinon nous allons être en retard.

Je viens juste de demander notre chemin à un quidam lambda quand je m’aperçois que nous sommes dans le trou du cul de Dieu.

Nous sommes dans le train entre Marseille et Juan-les-Pins et je constate que nous sommes toujours dans le trou du cul de Dieu.

À travers la vitre, nous regardons passer de grands scarabées aux élytres fracassés… Un oiseau saigne dans notre dos. La rumeur fossile d’un périphérique essore doucement notre âme. À moins qu’il ne s’agisse d’une déviation, d’une pénétrante, d’une promenade, d’une voie rapide, d’un boulevard circulaire… Je m’endors et je rêve que je suis dans le trou du cul de Dieu.

Un arrêt prolongé dans une gare m’arrache à la torpeur : des cris, des ordres, un coup de sifflet…

Je pense à vous.

Chère âme, où en êtes-vous de votre rédemption ? Quel genre de salut négociez-vous ? Avez-vous fait ample provision de textes et de reliques ?

Voici quelques conseils pour soigner la cause de la maladie de l’homme.

Laquelle maladie (mélancolie hypocondriaque), par laps de temps naturalisée, envieillie, habituée et ayant pris droit de bourgeoisie chez lui, pourrait bien dégénérer ou en manie ou en phtisie ou en apoplexie ou même en fine frénésie et fureur. Tout ceci supposé, puisqu’une maladie bien connue est à demi guérie (ignoti nulla est curatio morbi), il ne vous sera pas difficile de convenir des remèdes que nous devons faire à Monsieur.

Premièrement, pour remédier à cette pléthore obturante et à cette cacochymie luxuriante par tout le corps, je suis d’avis qu’il soit phlébotomisé libéralement, c’est-à-dire que les saignées soient fréquentes et plantureuses : en premier lieu de la basilique ou de la céphalique, et même si le mal est opiniâtre, de lui ouvrir la veine du front et que l’ouverture soit large afin que le gros sang puisse sortir ; et en même temps de le purger, désopiler, et évacuer par purgatifs propres et convenables, c’est-à-dire par cholagogue, mélanagogue et qua et terra.

Et comme la véritable source de tout le mal est ou une humeur crasse et féculente ou une vapeur noire et grossière qui obscurcit, infecte et salit les esprits animaux, il est à propos qu’il prenne ensuite un bain d’eau pure et nette avec force petit-lait clair pour purifier par l’eau la féculence de l’humeur crasse, et éclaircir par le lait clair la noirceur de cette vapeur.

Mais avant toute chose, je trouve qu’il est bon de le réjouir par agréables conversations, chants et instruments de musique, à quoi il n’y a pas inconvénient de joindre des danseurs afin que leurs mouvements, disposition et agilité, puisse exciter et réveiller la paresse de ses esprits engourdis qui occasionnent l’épaisseur de son sang d’où procède la maladie.

Alors, il va mieux ?

Comme vous le constatez, nous sommes attentifs à vos humeurs et soucieux de vous savoir en maîtrise des connaissances sine qua non de votre salut.

Que sont devenus ces beffrois de brique qui assiègent les fondations de votre future maison ? À quand le prochain plancher ? Pas de déconvenue ?

Je serai là comme promis pour couler les poutres et le ceinturage.

À bientôt !

CM le 05/07/1984, Nice.


L’agonie de Mamie

J.-C. M. Beaumont-du-Lac

Bonjour limougeaud,

Je me présente : C. M.

D’un naturel paisible mais non point départi de cette flamme obscure qui réchauffe le dedans.

Ni plus ni moins, mais plus moins que plus… Plus ou moins, en sorte.

Pas vraiment complexé, mais presque. Inquiet ou désinvolte, loquace ou muet, chaleureux ou distant, pervers de Nevers ou reclus de Montcuq.

Il peut rester des années enfoui dans la vase et ressortir un beau jour, couvert d’écailles, doté de membres surnuméraires, la cuticule incrustée d’anatifes et de petits crabes lacustres… Un enfant de la mangrove, en quelque sorte. D’aucuns diront que je n’ai jamais existé, si ce n’est dans des temps très anciens.

Moi, je laisse dire et j’écoute tomber la pluie qui fait des flaques, en rêvant à mon passé antédiluvien, à l’époque où les grands sauriens étaient encore de ce monde, rafraîchissant leur géante carcasse dans les boues brunes de la préhistoire.

Depuis une semaine, je goûte des journées longues et studieuses en la chambrée.

Six mois de chômage : c’est la rançon de sept mois d’un labeur hébéphrénique. Je suis plutôt serein.

Je guigne un boulot de réinsertion des détenus… Un concours. Je compte mettre à profit mon inexpérience en la matière. Ça me botterait, ça. Dans la mesure où je ne suis pas inséré un max, ma seule issue est de réinsérer les autres : le méta-statut, en somme. C’est un peu le problème du voyou qui devient flic : il faut bien qu’il mette sa paranoïa au service de la société s’il veut toucher la retraite !

Bien, la chose est entendue : moi et les petits oiseaux.

Toujours pas de minette : bientôt je m’engage dans la narine !

Après le portugais, je me mets au norvégien.

La grand-mère ne va pas très bien. Toujours au deuxième étage. C’est crade de mourir. Mourir, c’est partir un peu !

Je vais sans doute passer un de ces quatre. Quand remontes-tu ? On pourrait redescendre ensemble… J’ai besoin de prendre l’air, de voir du pays.

Je lis, mais dans l’optique d’écrire. C’est très excitant.

Je t’embrasse.

C.M. 09/04/1985 Fontainebleau


Célébrations

Cher ami et parent !

Ça sent Noël à plein tarin… et à plein tarif !

Les caniches font leurs provisions de truffes pour l’hiver. Ils sont très impliqués. Le caniche, c’est le gendre idéal.

J’ai acheté une nouvelle chaussure. Très chic, très mode. Histoire de ne pas avoir l’air d’un va-comme-je-te-pousse. Des pantalons neufs et une paire de manches reliées à un plastron (ils appellent ça une chemise).

Hier, Agnès et moi sommes allés faire une partie d’échecs sur la plage. Le soleil ne s’éloignait jamais trop de l’horizon, mais ses grands doigts de crustacé posés sur l’échiquier faisaient très pub pour Apocalypse, l’eau de toilette du dernier des Mohicans.

Plusieurs ethnies avaient improvisé des campements spontanés, mettant à profit l’architecture de la promenade ou déballant mioches et provisions au bord des flots. Pas moyen de s’embrasser sans que rappliquent leurs chiens en manque d’affection. Il s’en faudrait de peu qu’ils nous pissassent dessus, ces bâtards.

Samedi prochain, une fête est organisée en l’honneur du quarantième anniversaire de mariage des parents d’Agnès. Il y aura grand rugissement en la cathédrale de Monseigneur Cuéchemise. Monsieur Tortellier, célèbre violoncelliste et ami de la famille, jouera le morceau emblématique de leur mariage. Tous les petits-enfants formeront une chaîne à la sortie de l’église et on remplira la piscine de champagne. Il y aura toutes sortes de gens. L’une des sœurs a relié avec la peau de ses avant-bras le livre d’or des louanges recueillies auprès des nombreux participants.

Le couple célébré est censé demeurer dans l’ignorance jusqu’au jour J.

Une croisière pour Vezon-sur-Danube leur sera offerte par le comité. L’émotion ira bon train, sans arrêt jusqu’au terminus.

Agnès est en stage de psychiatrie. Elle se pose des questions. En gros, on pourrait très bien se passer des hôpitaux psychiatriques (comme en Italie). Ce sont des endroits où les paumés se sentent chez eux et où l’on peut envoyer les vieux, histoire de ne pas se faire chier avec les mouches. Ils se plaignent toujours qu’il y a des mouches qui vrombissent dans leur boîte crânienne, mais la vérité est qu’ils ne se lavent pas. Quoi qu’il en soit, question thérapie, c’est nul ! La chimiothérapie est le seul espoir, la seule technique rentable et accessible à tous.

En fait, on n’a pas encore trouvé mieux que le chocolat.

Je t’embrasse et tout le tremblement.

(Il va encore y avoir des feuilles de sapin dans la moquette.)


Rupture

J.-C. M. Beaumont-du-Lac.

Cher ami,

Il doit faire grand froid en Limousin. Combien comptez-vous de loups sur le parvis de l’église ? Il paraît que tu as un nouveau poêle ? Note que c’est un bruit qui court. L’hiver, les bruits courent pour se réchauffer. Les poules arrivent-elles encore à pondre ou bien l’œuf leur gèle-t-il dans le cul ?

Courage ! Dans deux mois, c’est le printemps, les premières vipères à traire et les grands-mères qu’on sort du ventre des loups.

Selles enrubannées, hémorragie melæna, aspect sténosant ou bourgeonnant, cæcum, aspect encéphaloïde, diverticule colique, franges graisseuses, iatrogènes, sessiles… A. apprend à reconnaître les affections coliques.

Ça, c’était il y a une semaine, je n’avais pas la super pêche mais je n’avais pas eu la grippe. Je venais de terminer un stage d’art dramatique de deux semaines. Je m’étais aussi inscrit à une formation pour adulte de douze mois, logé, rémunéré : Technicien de maintenance en microsystèmes informatiques. Oui mais il y a un an et demi d’attente. Il faut cependant que j’aménage mes trente balais, que je me fabrique un placard pas trop étroit, qui ne ressemble pas trop à un cercueil.

En ce moment, la terre s’effrite sous moi. J’amende le sol de mes parois intimes. Ça fait cinq jours que je n’ai pas mangé. Grippe, fièvre, et cetera. J’ai différé l’envoi de cette lettre.

Aujourd’hui, les cyprès sont de nouveau parfaitement droits, les palais parfaitement ridicules, le ciel parfaitement bleu, la mer parfaitement calme, sculptée de vaguelettes parfaitement immobiles.

Je suis assis à une table de formica, bénéficiant de l’effet de serre d’une vitre parfaitement transparente. L’air est vif, néanmoins. Je digère une sorte de dorade, un sar que j’ai cuisiné au four, ce midi : disposez au fond d’une marmite parfaitement propre les rondelles de deux grosses tomates parfaitement mûres. Couchez sur ce lit d’un rouge un peu humide le poisson préalablement écaillé, vidé, bouquet-garni. Calez le bestiau à l’aide de deux gros oignons. Épluchez et fendez un petit kilo de pommes de terre Roseval. Arrosez le tout de deux grands verres d’un vin blanc pas trop dégueulasse, salez, poivrez et laissez mijoter à four 7 pendant une heure. Lorsque les pommes de terre sont cuites, sortez le plat du four et dégustez.

Tout à l’heure, j’ai chié une souris. Elle était morte, Dieu merci. C’est l’essence d’eucalyptus que j’ai prise pour soigner ma grippe qui a dû la tuer. Il paraît que les koalas vivent en symbiose avec les eucalyptus. En mâchant les feuilles de ces arbres dont ils se nourrissent exclusivement, les koalas composent avec leur salive une substance agglomérante et antibiotique qui se trouve être la seule défense des eucalyptus contre un redoutable champignon pathogène. C’est la raison pour laquelle on a décidé de réintroduire le koala dans l’arrière-pays niçois avant que les derniers eucalyptus ne disparaissent.

Ouais, tout ça, c’était il y a quatre ou cinq heures. J’aurais pu te dire qu’A. ressemble à un koala avec sa tignasse blonde et ses joues rondes, avec ses yeux gris et son cul qui parle australien, avec ses nénés en caoutchouc, même qu’ils ont dû lui venir par deux fentes sur le thorax tellement on dirait deux coulées de sève… J’aurais pu te raconter pas mal de conneries.

Mais ça, c’était il y a quatre ou cinq heures. Là, il est triste, il est tard, il est l’heure de plus rien. Je suis seul dans le plumard et je n’arrive pas à dormir. A. est partie dormir à côté – c’est grand chez elle.

À chaque fois que je t’écris – toutes les six semaines environ – je quitte une amie le lendemain.

Pourquoi les jeunes gens se séparent-ils en 1986 ?

  • J’ai l’impression que tu ne te laisses pas aller au plaisir alors je me bloque et ça m’empêche de prendre mon pied.
  • Le plaisir, ça se prend. De toute façon, on n’éprouve jamais la même chose que l’autre.
  • Le plaisir, ça se partage… je veux dire, l’émotion.
  • En somme, tu me racontes que mon plaisir est au niveau des pâquerettes, que c’est de la merde, que seul ton plaisir est un vrai plaisir… Mais au fait… Tu en as déjà rencontré des gens qui te semblaient exprimer correctement leur plaisir en ta présence ?
  • Bien sûr.
  • Eh bien, ce serait plus simple si tu t’arrangeais pour les fréquenter.
  • Tu veux dire qu’on se sépare ?
  • C’est bien ce que tu essaies de me faire dire depuis tout à l’heure !
  • Non, c’est toi qui le dis.
  • Ouais bon… Peu importe, ça revient au même. Tu ne veux pas te mouiller !

Bref, il pleut… Ça va nettoyer les carreaux. Je n’ai pas sommeil. Il est 2 h 10. J’écoute goutter les gouttes.

Il ne faudrait pas que je termine cette lettre sur une note triste… Quand on s’est bouffé la dorade, c’était quand même vachement bon !

Je t’embrasse.

19/02/1986, 17 rue Cassini, Nice.


Le pain amphimerin

Bibliothèque municipale, boulevard Dubouchage, 11 h 30.

Amphimerin, c’est du vieux campeur…

Amphi- : des deux côtés, autour.

La meriène, c’est l’heure de midi (mériénal).

Amphimerin : autour de midi, quotidien.

Le pain amphimerin, c’est le pain quotidien, le pain de midi, c’est presque du gâteau (les meringues viennent de Pologne, comme la viande de cheval, dommage !) C’est moins triste que le pain quotidien. Ça évoque la croûte dorée comme un soleil mériénal. Il me semble que le pain amphimerin lève mieux que le pain quotidien.

Le quoti- de quotidien fait le mot étriqué, mesquin, petit, quota, coti-coti, gallinacée. C’est le pain qu’on donne aux poules.

Toutes ces explications sont élaborées à partir du Larousse étymologique et du Lexique de l’ancien français (un peu brouillon), de Frédéric Godefroy. Elles n’engagent que moé et ne mangent pas de pain.

Souventefois, je passe-mompagne et pars à la chassomo ! « Chassomo ! Chassomo ! Ouba ! Ouba ! C’est moi Tarzan de Jeanne, je vais de liane en liane à la recherche du dernier des mohicariens – mots icariens, mots volants, mots oiseaux ! »

Les jeux icariens sont des exercices de voltige à haut risque. Par ailleurs, les Mohicans vivaient dans le Connecticut. Peuple de passage et de connexion, peuple en voie de disparition – comme beaucoup de mots -, peuple étymologique. Le mohicarien est un mot fossile de l’ordre des icariens.

Nous pourrions continuer longtemps à délirer de la sorte, mais janvier va déposer son bilan et je n’aurai encore envoyé aucune carte de vœux. Je te rassure tout de suite, on est le 3 février, je suis fiévreux et je n’ai pas touché aux pastels : tout reste à faire. Alors on continue de délirer.

Je voulais te présenter Animelle. Je la retiens celle-là ! Je devrais dire celles-là, au pluriel. Car elles sont jumelles, les Animelles. Comme dans tout couple de jumeaux il y a un ministre des Affaires étrangères et un ministre de l’Intérieur. La dissymétrie s’installe dès le départ. Ministères et boules de gomme !

Il y a de l’animé et de l’animal dans animelle. Il est difficile d’évoquer autre chose que ce hochet pour dames (ivoire, Chine, IVe siècle avant J.-C.). Tu as identifié sans mâle le testicule (petite tête) ; ou, pour les intimes, la couille (sac de cuir). L’on doit dire la couille et non les couilles. La couille devrait, selon l’étymologie, désigner le scrotum. Animelle, c’est du vieux français. C’est joli, c’est serein, c’est frais. C’est un mot qu’on a envie de mettre dans une chanson de geste. Les animelles dans la vallée des genévriers, les animelles à la plage, les animelles font du shopping… Les animelles ont-elles une âme ?

Nous remarquons au passage que l’étymologie n’est jamais vulgaire (la grande leçon). Pourquoi « couille » serait un mot d’argot (à propos duquel on ergote) et « testicule » un terme scientifique ? Un sac de cuir n’est pas plus obscène qu’une petite tête ! On peut traiter quelqu’un de petite tête, mais nous viendrait-il à l’idée de l’insulter en le comparant à un sac de cuir ? Certes pas ! C’est pourtant « testicule » qui a remporté la palme ! Bravo, testicule ! Même avec la tête dans le sac, on flaire la magouille.

Néanmoins, cette quéquette (petite quête) de l’absolu ne nous renseigne pas sur la nature des mécanismes qui seraient à l’origine de manifestations telles que le soupir (quelque mystérieux clapet aura laissé s’échapper un jet de vapeur parfumée de tes naseaux), la pigmentation occasionnelle de certaines zones vasomotrices (quelque vanne aura libéré le flux ferrugineux sous les arches rubescentes de ton cholestérol), l’altération du rythme cardiaque (quelque rut mythologique aura été consommé sous les cascades de jouvence par un couple de centaures anonymes de ton for intérieur), et autres tremblements et acuités exceptionnelles de certains sens surnuméraires, fantasmagories, canulars oniriques et troubles de la dormition.

Si je donne là libre cours à mon émoi verbeux, c’est parce que, pas plus tard qu’hier, ma dolce née m’a traité d’ordinateur froid et calculateur. Jugement négatif s’il en est (la mort n’est-elle pas froide et calculatrice ?) Les gens ne se rendent pas compte de ce qu’ils disent. Tout ça parce que je lui ai menti quelques mois plus tôt. Cela arrive. Et la vérité m’est récemment sortie toute nue de la bouche, le cul à l’air et les seins déshabillés : « Je n’ai pas recouché avec Colette après t’avoir connue, Agnès G. ». Je ne suis pas en mesure de clarifier le contexte de cette révélation (plus tard, peut-être).

Il faut remonter à l’époque où icelle voulait à toute fin inutile me faire avouer que j’étais un couche-copines. J’avais fini par lui inventer une partie de jambes en l’air qui aurait eu lieu dans un jardin public après la fermeture. J’avais même ajouté un voyeur pour faire plus vrai. Il est certain que j’avais amélioré l’ordinaire de quelques frivolités, accessoires et cotillons, et je ne suis pas sûr qu’il m’eût été possible de résister à la tentation si l’occasion se fût présentée telle que je l’évoquai. Contre toute attente et malgré le granguignolesque de mon récit exorbitant, A. avait pris acte.

Peut-être ce mensonge était-il le garant de ma « liberté » (on met toujours les mots suspects entre deux gendarmes ; l’usage n’a conservé que les galons : « »).

Ma « liberté »… Oui, j’ai toujours vu cette revendication traîner en robe de chambre dans mes cahiers de doléances. Liberté de pouvoir fantasmer, essentiellement.

Il est rare que la réalité prenne la forme du fantasme (hélas et heureusement). En revanche, il arrive que le fantasme prenne la forme de la réalité (sans jamais toutefois la surpasser). Surtout lorsque cette réalité est le fantasme d’un(e) autre. À ce stade, le fantasme devient mensonge. Or, le mensonge est inscrit au même titre que l’adultère sur le registre des choses à ne pas faire. Damned ! Je suis fait. Mais je m’emmêle les animelles. Rassure-toi, je suis aussi perdu que toi.

Avant tout et après tout, j’avais peut-être envie de recoucher avec Colette (l’inverse est un autre sujet). En fait, ce clin d’œil au souvenir avait peut-être pour vocation d’attendrir un possible sentiment de culpabilité : il avait bien fallu quitter Colette pour Agnès. Une façon de m’excuser auprès de Colette sans qu’elle en sache rien.

Il me fallut envisager la possibilité qu’Agnès eût voulu m’entendre avouer : un aveu, c’est presque un mot d’amour, c’est plus facile à porter que le poids mort du doute, et c’est plus facile à arracher qu’un « Je t’aime ».

Il se trouve qu’à l’époque, Agnès se préparait à notre séparation. Chacun sait que l’adultère est une cause de divorce. Il est important d’avoir une bonne raison de se séparer : ça fait moins mal. Étrangement, nos rapports s’étaient provisoirement améliorés après cet aveu bidon. Ma liberté avait un costume neuf et Agnès s’était fait une raison en me taillant un costume trois pièces. Du grand façonnage !

Il en va de l’homme comme de certains camions qui ne se conduisent que bien chargés : chargés de remords ou de reproches – c’est la même unité de mesure. Peut-être que, croyant « acceptée » ma revendication larvée, j’ai été en « mesure » d’aimer plus rondement. J’étais libéré de mon remords d’avoir quitté Colette, et Agnès était libérée de son angoisse d’être aimée pour de bonnes raisons peut-être fausses.

Est-ce à dire que notre relation est fondée sur un mensonge ? Certes, un double mensonge. Le mien, évident, érythémateux, et le sien, parfumé à la framboise, complice. Je lui mens et elle se ment. Je ne savais pas encore que notre relation allait être une longue séparation.

On pourrait se demander comment cet aveu récent au cours d’une conversation-piège sur l’oreiller put remettre en question l’équilibre de notre belle accointance. Toujours est-il qu’Agnès a très mal pris cette information (moi qui pensais lui faire plaisir !) La police accueille toujours avec méfiance les revirements des présumés coupables. Ma faute originelle effacée, il ne restait plus que le mensonge de mon aveux à se mettre sous l’Adam afin d’expulser ce dernier du paradis : « Comment aimer dans ces conditions ? Tu n’es qu’un ordinateur froid et calculateur, tu manipules les gens. Et puis, entretenir un mensonge aussi longtemps, ce n’est pas humain ; je ne peux pas vivre dans le mensonge amphimerin ! »

Et moi de rétorquer : « Tu me harcelais ! Tous les soirs, tu me faisais subir la question. Est-ce que tu as couché avec patati et patata ? » Et elle de rétorquer : « Dis plutôt que tu prenais un malin plaisir à jouer avec mes inquiétudes ! » Et moi de rétorquer : « Figure-toi que c’est épuisant de jouer avec tes inquiétudes. » Stop, réplique fermée ! On boude…

Pour la petite histoire, l’aveu (le premier ou le second ?) avait eu lieu lors d’une séance de radiesthésie au pays de la sorcellerie, chez mon père, dans le Limousin. Il avait été question, au cours du repas, d’une canalisation brisée sur le territoire de la commune. Quelque part, un mètre sous terre. Pour localiser la fuite, le service technique avait fini par faire appel aux dons de radiesthésiste de mon papa.

Agnès avait voulu essayer. Je l’avais encouragée sans malice à s’exercer. Je lui avais assuré qu’elle pouvait trouver par ce moyen la réponse à n’importe quelle question.

C’est ainsi que le pendule lui avait confirmé que j’avais recouché avec Colette (ah, il s’agissait donc du premier aveu).

Seigneur, ayez pitié de nous ! À l’heure où tous les oreillers sont gris, j’avais donc fini par avouer de façon un peu ridicule mon misérable forfait imaginaire. Grâce à ma franchise tardive (on parle bien du second aveu, là ?), j’avais pu me rendre compte à quel point le mensonge était fondateur et vivace. J’aurais compris qu’Agnès m’en eût voulu de lui avoir menti si, aveuglée par la jalousie, elle avait assassiné Colette – qui par ailleurs ne se séparait jamais d’un cran d’arrêt de douze centimètres.

Si ce mensonge avait pu tenir si longtemps, c’est que l’aveu dont il était le dépositaire n’avait été durant tout ce temps l’objet d’aucun chantage, comme s’il avait été soigneusement préservé, enfoui… Une poire pour la soif.

En supposant que je me trompe sur l’importance que semble revêtir cette mazarinade, je suis bien obligé de reconnaître que quelque chose m’échappe, à savoir : si je suis un manipulateur, on m’accuse d’avoir escroqué l’amour à celle qui me l’a donné ! Par quel tour de passe-passe ? Il est vrai que notre désir se porte souvent sur ce qu’un autre désire. L’on a toujours besoin d’une Colette… Je réalise avec horreur qu’Agnès et l’auteur de cette théorie portent le même patronyme ! Véridique !

À cette étape de mon raisonnement, je ne vois plus le rapport.

Ah, si, c’est cela, oui, c’est cela, je m’étais peut-être mis en valeur en fabriquant une rivale mythique, Colette — que celle-ci me désirât encore ou non. Toujours est-il qu’on n’en avait jamais reparlé. Sottement, j’en avais déduit que cette fable avait redoré mon blason de pique-assiette de l’amour à peu de frais.

Donc, en ce frai matin de février, je me disais que les kakis devaient être tout à fait consommables. L’année passée, à la même époque, je sillonnais l’arrière-pays niçois en compagnie de Sylva. Nous étions tombés en admiration devant le houppier d’un plaqueminier. Le fusain des branches dépourvues de feuilles se détachait sur les nuées pâles du couchant. Des dizaines de fruits orange se consumaient paisiblement comme autant de soleils. Une orgie.

Je me disais aussi que l’indignation nouvelle d’Agnès s’enracinait peut-être dans une actualité qui m’aurait échappé. Serai-je moins aimant ces temps-ci ? Peut-être, Agnès gardait-elle le dossier Colette sous le coude en attendant des jours sombres. Le pétard ayant pris l’eau, elle fut contrainte d’exploiter dans l’urgence cette forme atténuée du remord qu’est le mensonge, avant que ce dernier ne tourne à la plaisanterie.

Mais pas question de revenir sur mes positions. J’avais tout à perdre en faisant renaître de ses cendres ma faute imaginaire : menteur, passe encore, mais adultère et menteur, c’était trop pour un seul homme.

Je conçus également l’idée désagréable qu’Agnès ayant beaucoup de choses à se reprocher (rondeur ressentie, études cahotantes, violon délaissé…), il lui était peut-être plus facile d’accepter l’amour d’une personne inconstante, velléitaire, voire méprisable.

Cela me paraît un peu facile. Je ne sais plus quoi penser.

En attendant demain, l’ordinateur compile… Demain soir, nous montons au chalet pour le oui-ken. On va se retrouver coincés entre deux nuages. Lorsqu’il entre dans un nuage, un rat peut tourner des jours avant de trouver la sortie. La dernière fois que nous sommes montés au chalet, Agnès a appris à voler aux tabourets.

***

Il y a eu du nouveau depuis que j’ai laissé tomber cette lettre : l’ordinateur a encore frappé ! Nous ne sommes pas montés au chalet. On a évité le pire. Le oui-ken est passé comme un oui-ken. Agnès est venue s’asseoir près de moi sur le canapé ; j’ai improvisé un marque-page avec un ticket de caisse de La Maison de l’olive et posé ma prothèse en papier sur le plancher. Cette scène m’en rappelle une autre que je te raconte ex abrupto : un clochard est étendu sur un banc dans un de ces squares où les gens viennent vider leur chien. L’homme rêve, la tête dans le défraîchi cresson jaune. Sous le banc, une bouteille de jaja encore jeune tient compagnie à une jambe en silicone rose appuyée contre le piètement. Prothèse de l’âme et prothèse du corps ! Elles doivent en avoir des choses à se dire !

Agnès me dit soudain… non, pas soudain ! Agnès me dit comme ça… comment ça, comme ça ? Elle me dit deux points, ouvrez les guillemets, tu sais finalement… C’est tout ce qu’elle dit. Alors, je propose une suite : « un ordinateur, c’est pas si mal que ça ! ». Elle sourit, je souris, et elle me tourne le dos pour que je lui fasse un massage (certains ordinateurs sont très performants)… Soudain (j’ai bien dit soudain), c’est plus fort que le sémaphore, je lui sors (qu’est-ce que tu lui sors C. ?) Oh, mais ça suffit, Monsieur « Caissequeue » ! D’abord, ne m’appelez pas par mon prénom, ça m’énerve.

Oui, je disais – merde ! Il m’a fait perdre le fil, ce con. Ça me revient. Je lui dis (tiens-toi bien), tout de go, sans réfléchir : « Méfie-toi, les caresses d’ordinateur, ça donne des puces ! ». Je n’ai pas pu m’empêcher d’imploser. L’écran de l’ordinateur s’est brisé comme un éclat de rire et notre mauvaise humeur a terminé dans le mixeur. Ah, l’humour !

En réalité, on n’a pas vraiment implosé de rire. J’ai continué à masser dans le ronronnement rassurant des condensateurs. Elle a dû sourire quelque part loin devant elle. Je ne pouvais pas voir. J’ai continué à délier la fibre musculeuse des trapèzes. J’ai pensé qu’elle devait avoir de bonnes raisons pour me comparer à un ordinateur. Je me suis mis à chercher dans mes fichiers, tel un sanglier dans le champ de pommes de terre du père Amiot. J’ai fini par déterrer un dossier susceptible d’apporter de l’eau à notre abée : « Peut-être que tu me compare à un ordinateur parce que tu vois venir d’un mauvais œil cette formation de maintenance en microsystèmes informatiques qui va nous éloigner l’un de l’autre ? ». Ma petite déclaration n’a pas bénéficié du développement escompté.

Les jours ont passé sous le chapiteau d’un armistice ténébreux sans qu’il me fût loisible d’exciper de ma bonne foi. Autant dire que les rapports se sont détériorés dans l’odeur poivrée du méthane résiduel de nos longues ruminations.

Ça a craqué, un soir. L’ordinateur comptait des moutons. Elle avait son regard à hydrogène des mauvais jours. Elle s’amusait à découper le service à thé des Allemands. Le grès fondait, l’air, les vitres fondaient, nos corps fondaient. Nous retournions en Entropie… Exodus ! En route pour le magma natal ! La violence montait sous nos ongles. La kératine se préparait à l’assaut. Nous fredonnions les chants de Malpighi… J’ai senti ses ongles s’enfoncer dans la chair de mes poignets. L’ongle a dérapé sur l’os. Nous sommes restés ainsi à nous observer, main « dans » la main, le cœur serré, œil pour œil, dent pour dent, comme deux lézards accrochés par les mâchoires. Le plafond blanc cassé s’est effondré en mille morceaux. Je détournais les coups les plus vindicatifs. Agnès manquait de conviction.

J.-M. était au téléphone. Marc l’avait appelé pour lui demander la nature de ces vingt derniers chèques, pour un sondage. J.-M. en rajoutait pour rester hors du coup. Puis Agnès a commencé à crier et Marc a raccroché pour rester hors du coup. Nous étions tous hors du coup. Agnès et moi sommes allés dans la chambre. Elle a continué à frapper mollement dans l’obscurité. Elle a pleuré longtemps. No women, No cry ! Non femme, ne pleure pas (injustement traduit en Pas de femme, pas de larmes).

Nous avions perdu beaucoup d’eau. Nous sommes allés tous les trois boire une bière chez le Hollandais. L’arrière-salle enfumée, le temps de raconter trois conneries sur le passé et on est rentrés demander conseil à la nuit.

J’ai fini par réaliser à quel point ses études de médecine faisaient souffrir Agnès. Ma présence ne devait pas être très motivante. L’idée lui est venue de louer une chambre où elle pourrait s’isoler avec ses bouquins. Un espace d’étude, une tour d’ivoire de laquelle elle sortirait, vidée mais libre, comme d’une chrysalide, pour rejoindre ses congénères butineurs. Les sieurs M. seraient mis à contribution – pécuniairement s’entend. Une chambre calme où la lumière pleut.

On a dit : « pourquoi pas ? »

Personnellement, je n’aurais jamais pu faire des études vers nulle part… Comment aider ? Elle nous dit qu’elle a fini par comprendre qu’elle avait intérêt à bosser afin d’obtenir un métier dans lequel elle pourrait s’épanouir. Elle se rend compte que beaucoup de gens partent avec des plans sympas sur l’aménagement du temps de travail, mais que, passées les premières années d’euphorie, la nécessité s’infiltre dans l’édifice et ils se retrouvent le bec dans l’eau de vaisselle à faire de l’alimentaire. Même Corinne, avec sa maîtrise de biochimie : elle vient de démissionner après un mois et demi d’analyse dans un labo (travail à la chaîne pour diplômés). Elle suit des cours de gestion pour soigner sa dépression. Heureusement que ses parents sont dans l’immobilier.

Il y a aussi le petit J.-M. qui balise. 3500 francs ne lui suffisent plus pour payer ses dettes.

P… bon, 40 ans passés. Il laisse sa femme s’occuper des deux enfants, il va au cinéma tous les jours et il dévore un maximum de papier imprimé. Il ne sait toujours pas ce qu’il va devenir lorsque les Assedic ne lui verseront plus d’indemnité. Plus on avance en âge et plus le stress a des effets dévastateurs sur la fibre nerveuse.

Agnès a fait le calcul suivant : je paye ma dette et après je m’éclate… Il faut y croire. Je lui souhaite de tenir le coup… soupir… De toutes façons, elle sera gagnante : lorsqu’elle aura payé sa dette, elle n’aura plus envie de s’éclater.

Cette façon de justifier les études cache évidemment autre chose. Il semble qu’elles lui aient permis de se revaloriser aux douze yeux de sa famille et d’affirmer une personnalité menacée par les rivalités, voire d’affirmer une supériorité sur ses sœurs dont elle était le bouc émissaire.

Il n’y a rien de pire que la solitude, le ghetto, l’isolement affectif, le Kaspar Hauser (lire absolument « Mémoire de singe, parole d’homme », de Cyrulnik). Je me rappelle que ma mère avait du mal à m’aimer, mais elle palliait ses défectuosités en m’enseignant la lecture, l’écriture, le calcul. Le goût de l’étude m’est resté, même si j’ai du mal à dissocier le plaisir et la réalité. xxx

Agnès était la dernière-née, celle qu’on n’attendait plus, l’agneau du sacrifice. Toutes ces précautions qu’elle prend pour pouvoir rejeter l’amour de l’autre ou le transformer en complot ont forcément une origine : « Tu dis que tu m’aimes mais tu couches avec d’autres. Tu dis que tu m’aimes, mais tu mens. »

Tout cela ne tenant plus guère, elle a suggéré l’explication suivante : « En fait, si tu es resté avec moi, c’est parce que tu ne savais pas où aller ; et ne mens pas, c’est toi qui me l’as dit l’autre jour. ». Je n’ai pu que répondre : « Oui, chez toi, c’est grand… ça tombait au poil, Marc avait décidé de mettre un terme à son expérience de cohabitation avec sa nana une semaine auparavant, et il m’avait demandé de libérer son appartement le plus rapidement possible. ». Ce genre de déclaration a sur Agnès des vertus lénifiantes. L’amour de l’autre lui fait peur. Elle préfère un amour intéressé à un amour sincère éminemment suspect. Ne comprend-elle que l’amour calcul, l’amour chantage, l’amour sadique ? Récemment, elle me racontait que ses parents l’avaient laissée grossir à l’adolescence. Un père médecin… tout de même, il aurait pu réagir ! J’aurais pu lui répondre que tous les proctologues ne sont pas psychologues. Peut-être que grossir était une façon de se dévaloriser aux yeux de sa famille afin de n’être plus un objet de haine pour ses sœurs ; un moyen de se protéger… Maigrir est devenu son obsession. Elle voudrait changer de corps. Elle a la sensation qu’elle n’est pas « elle ». Elle a toujours cette moue dubitative lorsque je la surprends devant un miroir.

Mais il y a les cours, l’hôpital, les examens : il faut manger, il faut compenser. Impossible de maigrir dans ces conditions. L’autre jour, elle m’a sorti un truc bizarre : « j’ai peur de maigrir parce que j’ai l’impression que si j’étais mince je serais une petite prostituée ». « Comme Colette ? » – non, bien sûr, je n’ai pas dit ça. Une petite prostituée qui plairait à papa ? Il ne faut pas séduire papa si tu veux que tes sœurs te laissent tranquille. Alors on grossit, et pour faire plaisir à papa on fait des études de médecine… et du violon, comme lui. Je n’ai pas dit ça non plus.

Peut-être que je dois lui dire que je n’aime pas les grosses. Alors, seulement, elle ne craindra plus de maigrir. Elle maigrira pour me plaire. Allez savoir. Mais ce ne sont pas des plumes que j’y laisserai, si je lui sorts cela.

Le jour où je lui ai soi-disant déclaré que j’étais resté avec elle à cause de l’appartement, il avait en fait été question de la nature particulière de nos rapports que trois rencontres avaient suffi à rendre amphimerins. Je trouvais la chose insolite. Je ne pensais pas m’installer aussi rapidement. Les circonstances expliquaient selon moi l’ambiguïté de notre relation. Nous n’avions pas brûlé l’un pour l’autre à feu couvert pendant des soirées entières – peut-être des nuits -, évoquant l’image de l’aimé(e) sur les fleurs de la tapisserie. Nous avions surtout brûlé les étapes.

Rien de tout ça, en effet. Bon, dans quel sens on va mettre le lit ? Il est mal orienté ce lit ! Deux valises de bouquins, deux paires de chaussettes, deux slips, un jean de rechange, un pull-over que m’a tricoté ma maman, un tuyau percé en argent et le tour est joué.

Le coup de foudre ? Moi, elle m’a plu, Agnès. Il ne me faut pas 107 ans pour savoir si je peux aimer quelqu’un. De toute façon, je ne crois pas à l’amour spontané, à l’amour qui sait tout, à l’amour inconditionnel, à l’amour qui sauve le monde. Ça peut aller vite mais il faut le temps. Ou l’inverse.

C’est vrai qu’elle arrangeait tout le monde cette histoire d’amour.

Agnès sortait d’une idylle passionnée. Il était beau, grand, noir, jeune, brillant. L’autre jour elle m’a montré sa photo, ainsi que celle de Luc, le dentiste (celui des années de plomb). J’ai été surpris par la jeunesse de… appelons-le Alain. Un visage d’enfant. Et lorsque je lui ai demandé pourquoi ma photo n’avait pas encore rejoint les deux autres, elle m’a rétorqué que c’était ma faute, que je n’avais pas de photo à lui donner.

Alain est parti travailler en Afrique. Ils faisaient l’amour par téléphone. Elle pouvait nourrir sa passion. Elle n’avait pas à redouter quelque trahison, à le soupçonner d’avoir de mauvaises intentions. Elle pouvait l’adorer et lui prêter un amour infini, sans craindre que son amour soit refusé. Comme on aime un détenu.

Un jour qu’on se connaissait à peine, elle m’avait dit qu’elle était prête à tout lâcher pour un amour. J’aurais dû comprendre que c’était une condition sine qua non. La connaissant à peine, ça ne m’avait pas interpellé. C’est justement parce qu’on se connaissait à peine qu’elle pouvait me dire cela ; bientôt il serait trop tard. On ne peut aimer passionnément que celui qu’on ne connaît pas – celui qui est absent en quelque sorte. Ne plus avoir à plaire à un père pour plaire au prince ravisseur, passe encore, mais ne plus déplaire pour satisfaire des sœurs jalouses, c’est une autre paire de manches (au Moyen Âge, les manches des vêtements n’étaient pas cousues définitivement mais lacées, ce qui permettait d’en changer, par exemple pour afficher un nouvel engagement amoureux). Il est plus facile de plaire que de ne pas déplaire. J’ai remarqué qu’Agnès faisait de toutes ses amies, ses sœurs !

En ce qui nous concerne, il semble trop tard pour l’amour passion. Il ne reste plus que l’amour patient, l’amour en attendant que ça change, l’amour qui s’améliore en vieillissant, l’amour qui en a vu d’autres… Ce n’est pas rien.

Agnès a trouvé une chambre ensoleillée pour le mois de février. Confortable, au calme, chez une dame violoniste, astrologue et rentière. Lorsqu’elle rentre à Saint-François-de-Paul, elle est gaie, enjouée, elle manifeste les premiers symptômes du bonheur.

Il est arrivé à ce propos une anecdote qui vaut le jus de mon stylo. Le lendemain de l’affaire Colette, j’allais sur la piétonne, à l’heure où les glandes salivaires soulèvent les joues, le cœur léger, pizza au vent. Soudain, les yeux rivés sur le pavé, traînant son cartable comme un araire, la môme Colette me croise sans me voir. Je m’arrête. Il me semble qu’elle a pris un peu de chair sur les os. Je suis plus ému qu’excité par son derrière de marcheuse. Je la suis. Elle doit habiter dans le coin quelque trou à rat… C’est bien ça : derrière l’église Sainte-Réparâtes. Je ne l’ai pas abordée.

Le temps passe. L’hébergement de la rentière tirant à sa fin, Agnès (qui n’a jamais vu Colette) cherche une piaule dans les petites annonces. Un truc chez l’habitant. Allô… j’y serais… C’est où que c’est ? Pas loin d’ici, dans le vieux Nice, la rue machin. À tout hasard, je risque : « ça doit se trouver derrière l’église Sainte-Réparâtes… ». Bingo !

C’était un trou à rat, mal éclairé… Il y avait des travaux dans l’immeuble d’en face, mais à part ça, il y avait juste une étudiante en philo très discrète.

Se seraient-elles connues, reconnues, appréciées, invitées, détestées, assassinées ? Le Vieux-Nice, est un village romanesque !

Tout n’est pas perdu. Dernières nouvelles, J.-M. est sur le point de dégoter un super emploi : visiteur médical dans le Massif central. Il préfère vendre des lotions aux dermatologues que garder les moutons. Charlatan, en somme. Ça lui va bien… Il aime la route.

Moi, je donne des cours de math à Guillaume, mon unique élève. Je redécouvre les mathématiques, de la maternelle à la terminale. J’en suis aux nombres complexes. C’est curieux comme des entités imaginaires permettent de définir entre des grandeurs réelles des relations qu’on n’aurait jamais soupçonnées (je repense bien sûr à mon mensonge fondateur).

Il y a aussi la physique, les cours de Feynman : la formation de maintenance qui doit ouvrir en 1987 va être revalorisée… il faut s’attendre à une nouvelle sélection.

Vendredi, on fêtera l’anniversaire de Sylva et d’Agnès. Elles sont en stage dans le même hôpital. Elles sont comme larronnes en foire. Cette coïncidence commence à se teinter d’une symbolique désagréable.

Tout à l’heure, nous avons joué à la séparation. C’est toujours après coup que l’on sait si l’on jouait ou non. Une sorte de roulette russe de l’amour…

Elle a pleuré comme une madeleine. Moi, j’ai surjoué le fataliste en mangeant des gâteaux secs. Le mot « liberté » est venu à ses lèvres pour la première fois. Je l’ai vu venir entre ses deux gendarmes. Il m’a regardé avec ses yeux de chien battu, son sourire énigmatique avait disparu : l’hiver est dur avec les clochards. Elle est désolée, elle veut comprendre. Moi, je pense à son corps qu’elle désérotise. Quand on n’aime ni sa vie ni son corps, l’amour des autres devient insupportable. Je suis triste. Le gecko est mort. C’est soudain, c’est inattendu. Non, ce n’est pas inattendu, mais je ne vivais pas dans cette attente-là. Je l’ai laissée dans la cuisine, le cœur dans le bac de l’évier.

Je suis à la bibliothèque. Je n’ai jamais eu autant de mal à écrire une lettre. Un homme est appuyé sur le chariot où sont rangés les livres qui viennent de rentrer. Il fouille au petit bonheur, comme dans une poubelle, les orbites operculés par deux bouchons de verre derrière lesquels ses yeux virevoltent comme deux pipistrelles aveugles. Au-dessus du menton moulé à la louche, le masque de peau pend comme un tablier de boucher à son crochet. Il retourne avec précaution les livres entre ses doigts. Il palpe, il flaire. On dirait un pangolin. Quelques secondes lui sont nécessaires pour s’apercevoir qu’il tient l’objet à l’envers. Le doigt porté à sa bouche pour humecter la pulpe afin qu’elle adhère à la feuille sous la caresse est un geste rituel de dévotion destiné à sceller l’amour. De la main aux lèvres, des lèvres au papier. Un sceau crasseux en guise de baiser.

Agnès m’a demandé tout à l’heure la permission de déposer sur ma joue un baiser… donner ou prendre… un baiser, c’est toujours bon à prendre.

Février.


Saint-Sulpice-Laurière

Dis-moi quelque chose
Dis-moi qu’il fait beau à Limoges
Dis-moi que ce compartiment n’est pas réservé
Dis-moi… je voudrais te dire
Dis-moi… ces grincements… Ça y-est, le train part…

Dans vingt ans, on ne se souviendra pas de ces craquements, de ces portes battantes
De ces longues attentes
De ces fenêtres par lesquelles il est dangereux de se pencher
De ce monsieur de Haute-Vienne qui fait des mots croisés

Dis-moi que l’été dure encore
Dis-moi que la pêche à la coquille Saint-Jacques n’est pas encore ouverte
Et que l’on reverra bientôt sur le bord des chemins
La tortue des jardins et le pied de violette

Saint-Sulpice-Laurière n’est plus qu’un souvenir
Et cette grosse dame au gilet jaune et vert
Et ces vastes forêts où s’éteint la lumière
Et ces longues soirées entre lampe et cahier

Dis-moi, ces chevaux qui paissent dans le pré, on va les manger ?
Dis-moi un… je ne sais plus

Le contrôleur n’est pas passé
Ah si, il est passé, mon billet était bleu
Comme son visage rose
Et rose comme sa casquette bleue
Il n’y a pas de hasard à la SNCF
Il n’y a que des autocars

Dis-moi que ce compartiment n’est pas tueur
Cf. Japrisot qui n’est pas un tocard.


Jour de l’an

Je fourre tout mon bazar dans la petite armoire en fer. Laver les cheveux, avaler le lait de soja, réveiller Marc dans la chambre voisine, plier les couvertures. Cette nuit j’ai rêvé que mon armoire en fer avait des cheveux.

J’ai couru jusqu’à la gare. Je cours toujours pour arriver à la gare. Quelle que soit la gare, quel que soit le temps qu’il me reste à vivre et quel que soit l’heure à laquelle je croiserai la femme de ma vie. C’est une question de temps. Et lorsque le temps pose une question, il faut répondre à temps : le temps n’aime pas attendre.

Comme un doigt qui s’enfonce dans du chocolat fondu, le train m’emporte vers tout à l’heure. Le matin ne devrait plus tarder. Nous aurons l’occasion d’y revenir. À côté de moi, dort une grande fille noire. Dommage que le direct Châtellerault-Nouméa ne soit pas climatisé. On aurait pu nager nus dans la mer ensqualée. Elle aurait gardé ses lunettes et son Walkman (swimwoman en l’occurrence).

L’espèce humaine est la seule dont le réveil du mâle s’accompagne d’une érection. Homo erectus avait tendance à se dresser sur ses pattes arrière pour faciliter la saillie. Un matin, il s’est réveillé, ses jambes avaient grandi. La femelle ne fut pas longue à comprendre qu’elle devait adopter elle aussi la station verticale pour éviter certains désagréments.

C’est aussi de cette époque que datent les premières lunettes astronomiques. Cette ouverture à 90° permit à l’homme de contempler les constellations. Il fallut les nommer. On inventa la parole.

Changement de décor à Saint-Pierre-des-Corps ! J’échangerais bien mon corps avec celui de ma voisine, le temps d’un trajet, pour voir. Je pense qu’au bout de dix minutes, je me serais habitué.

Les chefs de gare sont tous un peu mégalomanes. Les cheveux de celui-là dévalent de son képi blanc Himalaya comme un troupeau de yaks. Les femmes ont sorti leurs manteaux en poils de lapin (même si elle ne s’en vante pas, cette petite bête aura rendu bien des services à la race humaine).

La nuit se décolle des hangars de la SNCF. Elle glisse par plaques aux pieds des grands préaux de métal.

La salle d’attente, son clodo, son chauffage à air pulsé, son odeur d’urine, ses petits-enfants insupportables… Deux grosses araignées rouges tissent leur toile sur les genoux de la dame qui tricotte. Le monsieur a l’air d’en savoir long sur le chagrin de Pinocchio. Ses vieilles pattes griffues tavelées de roussures épluchent les nouvelles. Ces deux-là se haïssent cordialement. Ils sont vieux, ils ont des gouttes pour les yeux.

La photo d’un petit chien écrasé est affichée dans le hall. Les propriétaires ne savent pas encore qu’il s’est fait écraser. Mais nous ne sommes pas dupes.

Je mange une pomme pour étancher ma soif. J’ai horreur du verbe étancher.

Une petite fille accouple ses poupées Gerbille. Quand je serai riche, j’aurai des enfants. Quand ils seront grands, je les emmènerai à la chasse au Mammouth. Je leur apprendrai les bons rayons et nous rapporterons dans nos caddies des quartiers entiers de pachyderme. C’est la maman qui sera contente (l’amour est éléphant de bohème).

Un gros hanneton est venu se poser sur le dossier du fauteuil numéro 8. On ne voit plus autant de hannetons qu’avant. Avant le grand boom économique des années 60, les femmes utilisaient les élytres de cet animal pour se fabriquer des boucles d’oreilles. Actuellement cette espèce est protégée par différentes associations à but non pendentif. L’apparition d’un de ces insectes demeure suffisamment exceptionnelle pour qu’elle reste matière à prédiction (tu dois bien avoir une idée).

Vierzon, une minute d’arrêt. Il y a des gens qui sont nés à Vierzon, qui ont grandi à Vierzon : ils sont de Vierzon. Moi, ça me déconcerte. J’ai peine à croire en Vierzon. Mais je pense que ça va s’arranger. Il n’y a pas de raison. J’ai confiance.

J’ai piqué un roupillon.

À travers la vitre du train, nous apercevons des pères Noël écrasés sur les routes. Pourtant les gens le savent ! Eh bien non, c’est plus fort qu’eux : ils ne peuvent s’empêcher d’appuyer sur le champignon lorsqu’ils prennent dans leurs phares la silhouette émouvante d’un Père Noël. Le ministère de la Culture a commis l’erreur de leur faire porter des costumes trop voyants. La SPPN avait pourtant tiré la sonnette d’alarme en déclarant le Père Noël en voie de disparition. Le gouvernement a finalement dû subventionner des élevages de Père Noël. Le Père Noël d’élevage n’a pas la même résistance que le Père Noël sauvage, qui passe toute l’année en montagne. Beaucoup d’entre eux meurent d’épuisement la veille de Noël ; quand ils ne se font pas écrasés par d’odieux trafiquants de jouets qui revendent la camelote aux grandes surfaces. 50 Millions de consommateurs a mis la population en garde afin qu’elle ne soit pas complice de cet inqualifiable trafic : n’achetez plus de jouets, arrêtez de décevoir vos enfants !

Ça commence à sentir la sauce à l’ail dans le wagon. Les apprentis fêtards déballent des casse-croûte de Noël au milieu des ricanements du papier alu. Certains ont du chorizo et des couteaux à manche de corne qu’ils déplient avec une forme de condescendance. Les trognes s’allument. C’est Noël. Quelqu’un a la bonne idée d’éplucher une orange pour désinfecter l’atmosphère. Les contrôleurs vont et viennent dans l’allée centrale en quémandant de la nourriture.

On ne devrait pas se fier au gras du menton ou au lobe de l’oreille. Je m’aperçois que les gens ne portent plus de chapeau.

Je suis arrivé à destination. J’ai passé la nuit chez Catherine. Un tiers de plume, deux tiers de duvet. Dès potron-minet, Catherine vaque à ses travaux de restructuration de la matière vivante : toilettage du clitoris, talquage de l’anus, massage des muscles peaussiers du cou, ponçage des talons, curetage des ongles, gommage des peaux, extraction des disgrâces, dilatation du lobe de l’oreille, brossage de la langue, rasage des aisselles, pétrissage de l’aloyau, ébouriffage du chef, bitumage des cils, poinçonnage des Lilas, épandage des selles, drainage des canaux lacrymaux, ravalement des paupières, cryothérapie des tétons, épilation du croupion, vernissage des phanères à lunule, excoriation des sabots…

Ce matin, j’ai la bite molle. C’est signe d’humidité. C’est comme avec le pain. Dehors, un brouillard renifleur rase les balcons, prêt à s’engouffrer par le moindre interstice. Le brouillard de Grenoble est célèbre dans toute l’Europe. Les montagnes environnantes forment les bords d’une cuvette au fond de laquelle on a mis à dégorger quelques usines. Le brouillard récupère le soufre et le monoxyde de carbone, puis s’infiltre dans les poumons pour visiter l’eau neuve des cellules grenobloises.

Pour échapper à cette malédiction, nous prenons de l’altitude sitôt que le jour lève la patte sur nos vitres. À nous les pentes herbeuses ! À nous le grand frisson de l’alpe ! On se croirait à l’aube d’un printemps sans vinaigrette. Le nez des jours rallonge.

Sur le coup de midi, l’appétit nous guide jusqu’à la rivière. C’est à pleines paluchées que nous remontons des fonds aréneux de délicieuses crevettes transparentes. Nous déjeunons sur de grandes pierres plates en poussant des petits cris de satisfaction.

Repus, nous nous étendons sous le ciel bleu ciel, les pieds dans le frais cresson bleu.

J’appréhende assez mal mon retour à Châtellerault.

Le soir venu, de petits êtres facétieux aux dents acérées font leur apparition entre les racines des vieux sapins. Lorsque l’obscurité a rassemblé son troupeau, ils descendent crever nos pneus au pied des églises aux toits de tôle.

Nous voici à l’abri dans le petit deux pièces de Catherine. La couche de brouillard se rapproche dangereusement du sol. Le réfrigérateur réfrigère, l’aspirateur aspire, France Culture cultive, un fer à repasser repasse le silence ouaté de la grande moufle qui s’est abattue sur la ville. Le pH est encore descendu. Le brouillard dévore les carrosseries de ses dents minuscules. Un homme a essayé de sortir, tout à l’heure. Par la fenêtre, nous l’avons vu faire quelques mètres, trébucher, puis s’effondrer sous la morsure de milliers de fourmis invisibles.

Ça commence à sentir le riz cramé.

En terrine, en confit, en gelée… que mes vœux vous accompagnent tout au long de l’année.

Je vous souhaite la santé pulpeuse avec beaucoup de jus.

Baisers d’Isère, dix heures, dix heures moins le quart.


Vacances en famille (rêve)

Cahier de vacances
Papier à musique
Lobe de l’oreille
Pavillon de complaisance

Après les jungles du Mékong et les siestes au fil de l’eau sur les sampans, que dirais-tu d’un petit séjour aux Indes – terre légendaire de Kipling, l’écrivain aux éléphants orange ?

Aussi taudis, aussitôt fée : « Tu es chiure d’acarien et tu retourneras au grand éternuement du monde, mon fils. »

Deux siècles après les dix commandements, la découverte du cendrillon à l’accélérateur de particules de Bourg-la-Reine nous laisse entrevoir des retombées phéromonales phénoménales. La pantoufle, avatar de la moufle et du gant, pourrait guider jusqu’à la femelle un prince charmant normalement constitué.

Nous croisons Tintin à l’aéroport de Bombay-sur-Loire. Il nous recommande une maison qui n’est pas indiquée dans les guides en ARD.

Nous vivons depuis cinq jours au rythme des orages. Ocre poumon, saurien turgescent, la ville se gonfle, suffocante et blême sous ses ors et sous ses lèpres.

Devant la tente où l’on enferme le fruit du nénuphar d’Égypte, un moine efféminé en sari orange joint ses mains lisses… et c’est l’orage ! Comme une brutale expiration, une desquamation soudaine, la chute du soutien-gorge à huit bonnets tombant aux pieds de la déesse des petits pois.

La ville retrouve alors sa maigreur extatique jusque dans la flaccidité sacrée du pis de ses vaches.

Mais cinq jours sont vite passés et nous nous envolons pour le Limousin, célèbre pour ses vaches de luxe et ses voitures aux muqueuses claires.

Notre hydravion se pose sur les eaux lisses du lac de Vassivière. Les genêts sont en fleur et des jeunes filles nues courent sur le rivage, un peu effarouchées par la bruyante technologie de notre appareil.

Notre petit zodiaque orange accoste sans concombre.

Les belles ensorceleuses nous offrent des mangues fraîches qu’elles ont apportées dans leurs sacs à dos isothermes. Nous nous excusons pour les concombres. Elles sont chaussées de sandales à semelles compensées en bave d’hévéa, sous lesquelles sont dessinés en creux leurs curieux destins. Ainsi, ceux-ci s’inscrivent-ils à chacun de leurs pas sur les sables versatiles que lavent les ciels clystéromaniaques du Limousin.

Sans se soucier du mouvement perpétuel de leurs énormes seins, elles nous conduisent chez Digan, le chef du clan des culs noirs, où nous arrivons bientôt.

Le maître donne un dernier coup de ponceuse au pénis de granite rose d’un Adonis songeur dont le menton glabre repose sur un livre fermé, orné d’un sibyllin brin de laurier rose. C’est le livre de Nagid, l’enfant de la fange, le fils du méphitique.

Digan nous invite à entrer dans le secret assemblage des grains du livre de granit.

Nous nous retrouvons sous la ville de Limoges, capitale initiatique de la maçonnerie, dans un réseau d’anciens entrepôts à grains. Il fait noir comme dans un cul mais Digan, notre guide, brandit sa torche de saindoux.

De puits en puits, niveau après niveau, de boyau en boyau, un siphon après l’autre, nous arrivons dans une grande salle du centre d’art contemporain de l’île de Lucifer.

Apparemment fichés dans les parois, dix pieux encapuchonnés par autant de gants de toilette, constituent l’aboutissement de plusieurs années de maturation intellectuelle. L’œuvre s’intitule « Dix gants ».

Le chef du clan des culs noirs est fou de rage, ivre de colère, hors de lui : son ire puise sa force au feu des Forges d’Excalibur. Il se dresse, terrible, enflammant de sa torche les dix gants des cinq femmes qu’il égorgea jadis pour une mesquine histoire de clé d’or (cf. Le mystère de la dame aux clés, du même auteur).

Enfin, mystique en diable, il se métamorphose sous nos yeux effarés en un porcus erectus libidinosus que nous laissons à rôtir dans la chaleur devenue infernale.

Nous traversons un rideau de flammes pour accéder à une pièce de dimensions modestes. Un unique tableau macère dans la lumière diffuse : c’est un Dufy.

Il y a les élégantes, gantées haut et redoutant de se laisser haler par trop de prise au vent. Il y a les seigneurs de la mer, passionnés de proues et de latrines : rendez-vous au Marine Blues. Il y a les professionnels de la mer, raccommodant de leurs doigts manquants les mailles de leur attrape-merlans.

Il y a les bateaux, bien sûr. Que serait la mer sans les bateaux ? Mais par-dessus tout il y a les nuages qui passent, là-bas, les merveilleux nuages. Et Baudelaire de rien, comme une signature, une sirène sans queue, en bas, à droite.

Grâce à la visite de l’escadre anglaise au Havre, nous accédons enfin à la lumière : le phare qui ne figure pas sur le tableau est précisément celui du centre d’art, du haut duquel le bâtiment nous apparaît comme un monstrueux abattoir fin de siècle.

Nous descendons prudemment les degrés de l’escalier centrifuge afin de regagner le sol de l’île de Vassivière avant que les eaux nésophages ne le submergent.

Un cadre habillé de peau de léopard est suspendu au centre du phare : dans un des angles du cadre, les yeux de la bête scintillent comme deux émeraudes. Un vitrail écossais représentant des gousses de petits pois est arrimé au centre du cadre par quatre câbles fixés à chacun des angles.

À l’entrée du phare, une affichette donne les explications suivantes : « Le petit pois prend une coloration écossaise afin d’échapper à l’écosseur de petits pois. Le petit pois utilise la technique mimétique du félin en adoptant l’univers mental de l’Écossais. Nous mettons le visiteur en garde : à ce jeu Petit Poucet perdit ses pierres en chemin, Jeanne d’Arc son pucelage, et la déesse des petits pois son soutien-gorge à huit bonnets. »

Bonnet blanc et blanc bonnet : au Vietnam tous les porcs sont noirs.

Nous sommes arrivés juste à temps pour l’élection de miss Eymoutiers : c’est A. qui a remporté le premier prix.

Affectueusement.

Les trois petits cochons au centre de l’art.

C. H. A.


Lettres à V.

La communauté de la rue Cassini

V.

Ici, le calme est revenu. On a repeint le couloir en blanc et les portes en bleu layette.

Comme d’habitude, Michel file la parfaite osmose. Il vient de partir pour la vallée des Merveilles en compagnie de l’aimée.

Philippe court le guilledou. Grand amateur de petites minettes, il est de tous les équipages.

Didier, c’est le plus grand, le plus beau. Il se tape tout ce qui bouge. Ça nous donne l’occasion de faire plus ample connaissance avec les employées de la rue Cassini : la boulangère, la charcutière, la vendeuse du bureau de tabac…

L’autre jour, il découpe une annonce matrimoniale et se pointe à l’agence. Il croyait que c’était gratuit (l’enfant). Il est ressorti avec la fille de l’accueil ! La seule qui n’était pas à vendre.

Entre Michel qui cherche à disparaître dans son amour et Didier qui cherche à faire disparaître son amour, il y a un monde pétri de fantasmes, le monde de Philippe, le photographe, l’esthète. Comme Didier, Philippe fait disparaître l’amour derrière son fantasme, et comme Michel, il cherche à disparaître dans son fantasme.

Le problème de Didier est qu’il ne possède pas de fantasme qui lui permettrait d’interrompre cet épuisant travail de dératisation. Il prend la réalité pour un fantasme.

Le problème de Michel est qu’il ne possède pas la femme à double fond — déesse utérine ou pythie à tiroirs —, la néandertalienne moussue dans laquelle enfouir sa peur. Il prend son fantasme pour la réalité.

En marge de ce tohu-bohu sentimental, Magali trône comme une reine exigeante et sans passion.

La disposition des pièces est révélatrice de la psychologie des membres de la communauté.

Pour gagner sa chambre, Didier est obligé de traverser toutes les autres, tandis que celle de Michel fait office de salon. Magali occupe une position stratégique qui lui permet de surveiller le trafic de femelles dont la chambre de Didier est la destination.

De l’autre côté du couloir, à côté de la salle de bain, la chambre de Philippe reste étrangère aux allées et venues.

Ma chambre est en face de la cuisine, près de la sortie, à côté de celle de Philippe. En arrivant, j’y ai trouvé deux Nantaises. Je suis allé dormir en face, chez Marc. Elles partent ce soir. Elles ont trouvé un studio à deux pas d’ici. Philippe est ravi.

Et moi, qui suis-je au milieu de tous ces gens ? Dans l’ensemble, je suis apprécié ; mais s’il nous est possible d’avoir une vision assez juste de nos commensaux, il est plus difficile de porter sur soi un jugement honnête. L’être se dérobe, glisse, se déplace.

Pourquoi est-il si urgent de se définir, dans la mesure où les autres s’en chargent ? Peut-être que l’on craint le regard des autres. L’on sait qu’il n’est jamais exact, sans que l’on puisse le démontrer. Il arrive aussi que l’on craigne sa justesse. Sans doute est-ce à la faveur de ce manque d’adhérence que l’être accède à sa vacuité. La vacuité est une affaire personnelle.

Mon frère arrive ce soir. Ça me fait plaisir. Le temps est un parfum qui n’a pas d’odeur et le monde est une maison sans murs. Vive la vie ! Même si ce n’est pas, hélas, l’avis de tout le monde.

Dans Véronique, il y a du rêve, de l’onirique. Mais pas question de fantasmer. C’est la vérité de Véronique qui m’intéresse. Lorsque je t’ai touchée, j’ai découvert une autre personne derrière la touriste à l’incroyable sourire. Un samouraï se dissimulait derrière la buveuse de thé !

Je sais qu’il est préférable de se passer de certains mots même s’il faut absolument dire certaines choses.

Tu sais déjà que tes yeux sont deux noisettes qui intéressent les écureuils au plus haut point ; et que ton corps se souvient de l’hiver sous le sourire éclatant des dernières plaques de neige.

Je t’embrasse.

C.


Tatou

Cher tatou,

Ce matin, je me suis réveillé à deux heures de l’après-midi. Les cristaux liquides qui imitaient Dali sur l’écran de mon mini-réveil n’en disaient pas davantage. Je me suis habillé à la hâte. J’ai remis les sous-vêtements que j’avais portés la veille. Je sentais un peu le doryphore. À mon âge, c’est normal. J’ai bientôt 26 ans. Jeunesse admirable !

Je viens brusquement de découvrir que la vieillesse n’existait pas. Ces vieillards qu’on aperçoit parfois, ce n’est pas la vieillesse. Un matin, tu te réveilles et tu comprends que tu possèdes en toi, tapi sous le diaphragme, la jeunesse éternelle. Elle est accrochée comme une plante vivace avec ses feuilles lisses et parfumées, ses racines arborescentes aux nodules prodigieux. Les plantes ne vieillissent pas. Elles meurent d’avoir trop décalqué le soleil. Un jour de grand vent, elles se couchent et embrassent leurs pieds avec trop de passion.

Alors, ce matin, j’ai pris mon presse-curare et mon tatou apprivoisé, et je suis descendu dans la rue. Ma casquette était du dernier des Mohicans et les femmes étaient nues à leurs balcons. L’avantage du tatou sur le matou ou le toutou, c’est qu’il ne risque pas de se faire écraser par une automobile. Légèrement commotionner, tout au plus.

Je gagne ma vie au jeu de l’oie. Les gens sont surpris quand je leur dis que je gagne ma vie en fabriquant des jeux de l’oie. J’assemble de larges planches d’acajou pour confectionner des plateaux d’environ 50 cm de côté. Puis je peins les motifs avec soin après avoir tracé la double spirale. Les dés sont fournis par un ami grossiste qui surveille son diabète et je sculpte dans du papier mâché les volatiles, que je roule dans du véritable duvet d’oie après les avoir enduits de bonne colle.

Chaque jeu est personnalisé. Mes têtes de mort ne se ressemblent pas. Un petit air de famille, tout au plus. Chacun sa mort ! Mes oies, cendrées ou non — comme le fromage de chèvre —, ont un sacré caractère. On ne la leur fait pas. En revanche on la leur fit. On fit ce qu’on fit. Un excellent confit d’oie.

Et mes prisons… Je vais vous parler de mes prisons. Le fin du fin de mes espaces carcéraux, c’est… Bon, d’accord, vous vous asseyez à côté de moi mais vous la fermez ! Déjà que ça bouge de partout dans ce bus. Si vous croyez que c’est facile avec un tatou sur les genoux. Si encore il n’avait pas le dos rond, il pourrait me servir de sous-main — je ne parle pas de ces sous-mains en peau de tatou qui sont vendus hors de prix à la foire à la brocante du Cours Saleya.

J’étais descendu acheter de la nourriture à mon tatou et voilà que je me retrouve assis à côté d’une vieille édentée. Je parie qu’elle achète sa nourriture dans la boutique où je me fournis en insectes mous, collemboles et nymphes variées. Tatou (c’est son nom) a déjà repéré son cabas. Ça doit grouiller là-dedans !

Au début, on m’a fait des histoires dans les bus, avec mon tatou. Ils n’acceptaient que les chats encagés et les chiens muselés. Mais ils font deux poids deux mesures. Quand mamie se pointe avec un ara de quatre-vingt centimètres sur l’épaule et demande deux tickets, le conducteur ne fait pas la fine bouche. Il n’a pas intérêt : un accident est vite arrivé. Ça vous décortique une banquette en moins de deux, ces becs-là ! Mais si je fais mine de monter avec ma petite boule d’écailles dans les bras, là, on me regarde de travers et on m’explique qu’il n’est peut-être pas nécessaire d’appeler un agent.

Alors je leur raconte que je viens de Fessenheim. J’ajoute « dans le Haut-Rhin » pour qu’on me croit. J’explique que mon pékinois a chopé un cancer de la peau et que la chimio lui a fait perdre tous ses poils. « Rassurez-vous, ce n’est pas transmissible… Petite bête ! » Comme ça, on a une paix Royale Canin.

J’en étais où ? Ah oui, mes espaces carcéraux ! Ça va du cul-de-basse-fosse à la prison modèle de San Francisco. J’ai plus de six mille photos de prisons. Rome, Venise, Paris, New York, Budapest, Tokyo, l’île d’Elbe… La prison de mes jeux de l’oie est toujours une reproduction fidèle. Tout petit déjà, je me passionnais pour les prisons. Dans la cour de récréation, je jouais à Papillon.

Pour chaque jeu, j’invente de nouveaux itinéraires. Si vous tombez sur la seringue, vous rétrogradez jusqu’à l’hôpital psychiatrique pour subir une cure de désintoxication – passez deux tours. Certaines parties peuvent durer plusieurs heures (à la demande). Il y a des jeux à thème : la jungle, le désert, la société de consommation, la constipation…

L’oie est un animal fabuleux. Ni plus ni moins la sentinelle des dieux. C’est aussi un être doué d’un instinct formidable : elle sait le chemin des astres et les routes magnétiques. Elle symbolise la pureté de l’ange d’avant, dans Manhattan désert.

C’est aussi un martyr que l’on immole après lui avoir fait subir le supplice du grain.

L’oie est mon idole (je ne parle pas des idoles qui s’embrassent dans les magazines). Je n’en possède pas de vivante. L’oie, je la porte en moi comme une paire d’ailes. Mes ailes du dedans. Et puis, un tatou, c’est plus propre !

Mais tu sais déjà tout ça.

Je t’embrasse.

1985


La colline du château

Je suis sur la colline du château. J’aime cet endroit, car d’ici on ne peut voir la mer, obsédante et vague, la mer irrécupérable, sculptée de minuscules vaguelettes parfaitement immobiles.

Même lorsque je ferme les yeux, elle se tient brumeuse, debout sur le seuil lessivé de ma mémoire, gardienne d’un troupeau sans âge, receleuse de phosphorescentes marchandises.

Ici, on est à l’abri du mirage qui marche sur le fil incertain de l’horizon. Et pourtant, où que tu sois, tu ne peux dire la nature de l’indécidable morceau d’azur tendu entre les branches des pins.

D’ici, tu peux, sans les troubler, observer les acrobaties des jeunes sauriens, entre les lattes ajourées de la palissade. Ou déchiffrer, sur les blocs crayeux, les lithographies de ces rupestres fainéants ! Ou bien suivre l’affût vert citron d’un gros mâle attendant, sous la lumière violette des centranthes, la venue d’un jaune lépidoptère.

Au-delà, ton regard se pose sur la carcasse défoncée de l’antique forteresse, les fondations écartelées sous l’écroulement des parois avec, çà et là, le moignon dressé d’une colonne fracturée.

Tu peux, si ton cœur est malade, utiliser les degrés d’un escalier vestigial afin de te rappeler la démarche d’une princesse jadis belle… D’autres robiniers viendront poursuivre l’œuvre insuffisante des deux grands cèdres dont les mâchoires souterraines explorent le passé du site de Nikaia, où moururent trois générations de cathédrales.

Nice


Le grillon

Partage,

Je suis allongé sur une couverture. Il fait nuit, doucement. J’écoute cuire le riz. Quelque part dans l’obscurité, un grillon des jardins fait de la musique en frottant tes cuisses contre mon abdomen. Je laisse entrer le chant, j’ouvre les grilles, les portillons. Chaque note est une bulle de silence qui explose. Il n’y a rien à dire.

Le grillon n’a pas d’heure pour chanter. En plein midi, tard dans la nuit, avant le coq, après le rossignol.

J’ai l’impression que tu es partie depuis plusieurs semaines. Le temps s’allonge sous tes pas qui s’éloignent. Que fais-tu ? « Eh bien, figure-toi… ». Écrire ? À quoi bon ! À moins d’y prendre plaisir… Mots mis bout à bout. Momies, boues taboues.

Il faut aimer les mots. Sinon ? Sinon, ils meurent comme les plantes d’appartement. Les seuls qui tiennent le coup sont les petits mots de tous les jours, les liserons du langage, ceux qui ne redoutent ni le sabot de la vache, ni sa langue crantée.

Le lendemain de ton départ, il a fait un soleil de tous les diables. J’ai repensé alors à ce que tu disais à propos de la symbolique du dos. Pourquoi me suis-je pris ce terrible coup de soleil en travaillant sur le chantier ? Quel passé voulais-je consumer ? Heureusement que mon frère est arrivé dimanche soir avec son chargement de baumes et d’onguents.

Baisers sans fin.

Beaumont-du-Lac.


Le poisson rouge

Chère parisienne !

Il y a un immense besoin de toi, de prendre et de donner. L’oiseau de nuit est un songe qui va. Nous retrouverons demain au bord du drap sa trace de fin duvet et de fientes mêlées (cela dit en passant). Mais ne nous égarons pas ; inutile de mettre les petites phrases dans les grandes ; ce que nous voulons, c’est donner un peu de soi. Bonjour Véronique ! De quel œil t’es-tu ouverte ce matin ? Est-ce que tu montes l’escalier du temple à steaks ? Est-ce que, l’esprit accaparé par quelque grand projet, tu gagnes prestement la station Montrouge, ou place Rouge, ou Moulin Rouge, ou Poisson Rouge ?

J’aurais aimé t’écrire une lettre sans tiroir, quelque chose au ras des mots, qui aurait tourné longtemps dans ta tête après que tu l’eusses lu ; comme un parfum qui n’en finirait pas de se transformer sous ta peau. Mais je ne possède pas ce don d’évidence et de clarté. Sans doute ne fais-je pas suffisamment confiance aux mots. Je vais réessayer. Cher Véronique,

Non, tu vois ça ne fonctionne pas. J’ai l’impression d’être un travailleur immigré de l’écriture. Je préfère parler avec les mains. Surtout avec toi.

Dehors la tempête bastonne. Des torrents d’eau emportent les grillons. La pluie gicle sur les carreaux. Tes cuisses ruissellent.

Les jours passent. Des camions de souvenirs traversent les campagnes violettes. Les aubes s’en emparent et lèvent leurs brouillards. Soudain, tu apparais. Tes yeux noisette lancent des écureuils. Que voient-ils à cette heure ?

Au rendez-vous de l’eau
Quand l’ombre s’achemine
Je vais par les sentiers
Invisibles du grain

Sous sa plume d’oiseau
De nuit et de ravine
Mon cœur a un secret
Qu’il tient jusqu’au matin

Ma joie ne m’appartient plus. Elle vole de ses propres ailes. Jusqu’à toi.

Je crois qu’on pourrait envoyer toujours la même lettre. Il suffit que la personne qui la reçoit la lise à des moments différents. Elle finirait par la connaître par cœur et la recevrait lorsqu’elle en aurait besoin. On n’aurait plus à exiger de la nouvelle, le label obscène de la fraîcheur. Recevoir une lettre n’est pas qu’une affaire de PTT.

Où es-tu ? Je te cherche en moi. La trace de tes pas n’est pas facile à suivre. La tiédeur d’un feu de camp tôt quitté, un pot de yaourt vide couvert de rosé, quelques branches brisées…

J’ai encore rêvé de toi. Ce matin au réveil, je touchais ton ventre chaud, mon ventre était contre tes fesses, ta tête sur mon bras. Tes cuisses nouées autour de ma cuisse pressant doucement ton sexe. L’ivresse qu’au matin le rêveur tire du flanc de sa monture, a un goût de sueur et de sang.

La science des météores hésite entre moucherons et pluie. Nous subissons les assauts d’un petit moucheron perceur-suceur. Dans ce pays le ciel ne s’arrête que pour pisser. J’ai commencé à nouer le fer (l’arme du sacrifice) que j’enfouillerai dans le béton (la dalle du tombeau). J’ai déjà confectionné les coffrages (les cercueils) que nous avons hissés au sommet de la muraille (le temple). La maison commence à vibrer de toutes ses briques rouges. Es-tu allée chez le coiffeur ?

Soyez assurée, Mademoiselle, que vous vivez très fort en moi et que je vous attends.

Beaumont-du-Lac


Lettres à B.

Le soliflore

Chère B.

Parfois, je me dis qu’au lieu de resserrer frileusement la trame de ma vie, je devrais agrandir la maille de ce tissu frangeux qui ne joue pas franc jeu. Peut-être un voyage. C’est toujours satisfaisant de prévoir un voyage alors qu’on sait pertinemment qu’on ne partira pas. À ce propos, je viens d’emprunter Tristes tropiques de Lévi-Strauss à la bibliothèque. J’ai lu un passage au hasard. Le style m’a paru heureux.

J’entre rarement dans une bibliothèque avec un titre en tête. C’est la perspective de la découverte qui me pousse à monter respirer l’air desséché de ces lieux municipaux. J’aime ce côté ouverture de la chasse qui donne un petit air de fête à mes investigations. Investigations… Voilà un mot ! Un grand méchant mot !

Le plus souvent, je privilégie l’un des livres qui sont exposés sur le présentoir – comme à la fête foraine. Je fais confiance à la bibliothécaire que je trouve particulièrement jolie. C’est une façon de mieux la connaître au fil des thèmes qui ont guidé ses choix que de faire honneur à son présentoir. Nous avons toujours plusieurs sourires à échanger. Accessoirement nous échangeons aussi les titres de nos ouvrages préférés.

Muguet ! Mon détecteur de muguet vient d’allumer son gyrophare. Ça n’est jamais discret, le muguet… et quelle horreur, ces bottes ! Le talon avale la courbe naturelle de la cheville. Sa coiffure indique que sa jeunesse remonte aux années 60 et sa robe au-dessus du genou. On dirait qu’elle sort de l’étang avec ses poils collés sur le front. Les genoux – plus précisément les rotules – montent la garde aux portes des jardins de la reine. On dirait deux pigeonniers aux toitures délabrées. Je ne devrais pas être agressif avec les citoyens qui viennent éplucher leurs pommes de terre à la bibliothèque municipale, mais le muguet devrait toujours rester à l’état de question. Lorsque tu l’as identifié, il est trop tard. Il entête déjà. C’est comme la truite : lorsque tu l’as vue, c’est parce qu’elle t’a vu, et tu ne l’attraperas pas. Mais le muguet, lui, quand tu l’as dans le nez, il ne te lâche plus. Et ta rage n’a pas d’égale.

De toute façon, je dois partir.

Partir en voyage, bien sûr. Il suffit de se décider. D’acheter son billet. Je ne conçois pas de voyager autrement qu’au moyen de ces grandes machines creuses qui font la fierté de notre civilisation industrielle.

Dans les trains, je ne peux m’empêcher d’imaginer que les femmes qui ne portent pas de pantalons sont nues sous leur manteau de poils de rat. À cette occasion, je m’aperçois que ça fait toujours plaisir de voir un vieil homme sourire à sa compagne. Les hommes vieillissent mal. Mon Dieu, pardonnez-nous. Les zigotomatiques sont souvent à la peine.

Partir. Le monde est plein de belles marchandises. Achète, vend. Baise sans draps. Ne reste pas coincé entre deux seins.

Je n’ai encore pu demander l’heure à personne. Cette dame qui vient de reposer un livre sur Moscou, quel dommage qu’elle n’ait pas l’heure. Je ne voudrais pas manquer « Sleepwalk » : un mystérieux document a été dérobé. Je te raconterai. C’est pour une question d’hygiène cérébrale que je retourne au cinéma, ces temps-ci.

Tu n’avais pas tort : ce n’est pas l’envie de reprendre des études qui me manque… Une idée d’Agnès (un défi ?) : « Et si tu tentais kiné ? » Tenter. C’est le mot. Concours d’entrée. Vingt places à prendre, moins celles raflées d’entrée par ceux qui sont dispensés du concours : athlète de haut niveau ou second cycle de médecine.

Je découvre les joies de la chimie, des organes comme le pancréas, et certaines perfidies de la matière.

En cas de succès, les modalités de financement restent à définir. 13 mille 500 francs par an. Trois ans d’études. À cela, il faut ajouter l’argent de bouche, de couche, et de douche. L’ABCD de la vie quotidienne. Il faudra emprunter aux banques, solliciter le fonds commun de l’ANPE pour obtenir une maigre subvention. Il existe peut-être des aides à la promotion sociale.

Quoi qu’il en soit, cela instaure en la maisonnée une studiosité qui semble être du goût d’Agnès.

Le concours aura lieu le 16 mai. Passée cette date, j’irai poser quelques rangs de briques dans le Limousin.

Où se trouve ma joie ? C’est comme si j’assistais à mon anniversaire sans y avoir été convié.

Lundi soir, lorsque nous sommes sortis de chez Chantal, nous avons été surpris par la tiédeur de l’air. Quelque chose de surnaturel. Le son de nos voix n’était plus le même.

Mardi gras fut un jour de grande chaleur, jusqu’au feu d’artifice de clôture – de qualité médiocre – offert par le comité des fêtes avec l’aimable participation des contribuables.

Mercredi fut triste et froid comme un manuscrit de la mer Morte.

Nos humeurs ont dû suivre ce cours fâcheux. Agnès prend conscience. Elle n’arrête pas de prendre conscience. Si elle continue, elle va finir par prendre conscience. Elle se débat à contre-courant. Je fais partie de ce paysage à l’envers de sa vie. Pendant ce temps, je continue de forer mes galeries, annexes et dépendances des centres de la terre qui sont sous ma juridiction.

Lorsque tu révises, tu prends un rythme, tu perds moins ton temps, tu chipotes moins. Tes envies et tes manques se font mieux sentir. Le cas échéant, tu n’hésites pas à te payer une toile ou un billard.

En sortant de la bibliothèque, j’ai rencontré Marc. Chaud au cœur, affection jubilatoire. Il viendra dîner demain. Ça faisait deux semaines que nous ne nous étions vus : depuis cette histoire de remise en question et de mise en demeure.

J’espère cependant que j’aide un peu Agnès malgré mes déclarations à l’emporte-pièce, ma dérision dérisoire, mon rasoir électrique, et mes centres de la terre. Malheur à ceux qui ne pensent qu’au bonheur, et patati et Zapata.

Je crois que tout tourne autour de la question du temps perdu et des rêves pour demain. L’amour a rendu le chemin plus glissant qu’une piste de danse.

Je crois qu’Agnès m’aime bien mais qu’elle ne m’aime pas. Aimer bien, c’est mal aimer. Je me dis aussi (j’ai un souffleur très complaisant) qu’elle m’aime peut-être, mais qu’elle-même ne le sait pas, pas encore, mais que ça peut venir.

Mais mon petit doigt me dit (j’ai un auriculaire très horripilant) qu’au fond du trou il y a le sommeil des grands loirs et qu’il ne faut pas les déranger.

Le film était gonflant. Un truc pour initiés. Une histoire de manuscrits volés, de traduction et d’interférence sur le thème : les doigts de fée de la dactylo. Je te cherche, tu me trouves, et la vie n’est qu’un songe. Pourtant les personnages étaient attachants.

Agnès vient de rentrer. Préoccupée. Il est 22 h 30. J’ai mis du Satie. Quelque chose de très doux avec des silences encore plus doux. Une véritable histoire d’amour entre le silence et le piano. Atmosphère satinée !

Je parle de l’amour à bâtons rompus. Ça ne me ressemble pas. En fait, je ne crois pas à l’amour. Non parce qu’il n’existe pas. Mais parce qu’il m’est très difficile de croire en quoi que ce soit, quoique ce soit.

Les gens qui parlent d’amour avec la conviction de leurs grands yeux convexes (qu’on vexe ?) me gonflent. Des gens qui n’arrivent pas à comprendre à quel point ils peuvent devenir chiants. Le seuil est vite franchi. Je veux dire, dans la vie quotidienne.

Existe-t-il une vie en dehors du quotidien ? Une vie qui ne soit pas celle de chaque jour ?

Après Satie, j’ai mis les suites pour violoncelle seul de Jean-Sébastien Barre, transcrites pour luth et interprétées à la guitare par un Allemand très bien. Ils sont bien, ces Allemands… et quelle technique !

Je disais qu’ils me gonflent. Ils excusent leur naïveté en la déguisant en pureté. C’est alors avec plus d’évidence que leur frustration apparaît. Et pas question de rire quand ces gens-là n’ont pas envie de rire. La moindre nonchalance est prise pour de l’indifférence, voire du mépris.

Il est certain que je pense à notre ami Alexandre chez qui je suis allé passer une semaine. Certes, j’avais besoin de solitude et de partager un quotidien facile. Je comptais sur les grands yeux convexes d’Alexandre pour demeurer opaque, énigmatique, virtuel. Je n’avais pas le désir d’être compris. Mais on ne triche pas avec le quotidien, qui sait vous arracher des paroles compromettantes. Et pas question de flâner. Il faut assurer. Être là. Faire semblant de croire au bonheur, à l’amour, à l’avenir de l’homme, à la femme, à la bombe, aux ovnis et à la bicyclette. Croire : on ne vous en demande pas davantage. Les hommes aiment à croire. À croire qu’ils aiment ça !

Il faut dire qu’Alexandre travaille à Barret-le-bas (souviens-toi, Barret-le-bas… il pleuvait dans ton cœur ce jour-là).

Je me rappelle le jour où j’ai quitté Barret-le-bas. Je faisais du stop après le petit pont, au pied des HLM. Là-haut, il y avait la fenêtre derrière laquelle nous avions fait l’amour, Marie-Paule et moi, pendant que son mari gardait les moutons dans la montagne. De jeunes voyous du village étaient venus au clair de lune lancer des pierres sur les volets. Ils voulaient que Marie-Paule leur montre ses seins.

À présent, c’était moi qui lançais des mottes de terre aux trois chiens qui étaient descendus du Jara. Paulus, Zig et Fifi, trois fortes personnalités. Stéphane les avait libérés trop tôt. Je ne voulais pas qu’ils approchent. Il ne m’aurait plus été possible de m’en débarrasser, et les voitures ne se seraient jamais arrêtées. Oui, on est toujours amené à jeter des pierres à ceux qu’on aime.

Agnès avait connu Alexandre à Toulouse. Cette virée avec Alexandre avait été un prétexte pour revoir Marie-Paule. On a ri toute la soirée. Elle a toujours autant peur du monde et elle effraie toujours autant le monde. Cet été-là, elle avait fait une montagne. 1300 bêtes… 2000 francs par mois. Ils sont en train de créer un syndicat des bergers.

Il y a encore des chèvres à Barret-le-haut ! Elles viennent d’arriver. Le chevrier est de Fontainebleau. Son père était proviseur à François Ier : Monsieur M. Pierre connaissait bien sa sœur, Colette. Elle était là, en compagnie de son mari, professeur d’histoire à Couperin, et de leur petite fille, une sorcière de cinq ans.

J’ai aussi revu Claudie, en plein divorce avec Marie-Paule. Il vivait dans un 15 m² avec leurs trois enfants, en attendant que la fonte des neiges leur permette de remonter au Jara.

Tous ces souvenirs sont un peu mélancoliques mais pas autant que l’odeur persistante des jonquilles racornies, dont les corolles flétries, crispées sur leur tige comme des mains de virtuoses sur des manches de violons, distillent du haut de la commode une symphonie alternative légèrement écœurante. Point à la ligne.

Sur ce, bon mot !

Bisotti bisotta, les petits sont les plus gros !
Tontontombalo, qu’est-ce qui reste ?
Tatatombola !

Fraise bonbon !

PS : Le soliflore est en grès d’Irlande.

Liste des jeux de mots

Pour ne pas en chercher là où il n’y en a pas !

  • « ce tissu frangeux qui cache bien son jeu » : frangeux (néologisme construit avec frange et fangeux) donne « franc jeu », paradoxisme avec « qui cache bien son jeu »
  • « Mais le muguet, lui, quand tu l’as dans le nez, il ne te lâche plus. » : polysémie de « quand tu l’as dans le nez » (sens propre et figuré).
  • « zigotomatique » : néologisme construit avec zigoto, zygomatique et automatique.
  • « Baise sans draps » avec Blaise Cendrars. « Le monde est plein de belles marchandises. Achète, vend. Ne reste pas coincé entre deux seins. » est un de ses vers.
  • « L’ABCD de la vie quotidienne » : Argent de Bouche, de Couche, et de Douche.
  • « dérision dérisoire »
  • « et patati et Zapata. » (et patata)
  • « Aimer bien, c’est mal aimer. » : polysémie de « Aimer bien », avec paradoxisme « Aimer bien / mal aimer. »
  • « qu’elle m’aime peut-être, mais qu’elle-même ne le sait pas » : « qu’elle m’aime » et « qu’elle-même ».
  • « Atmosphère satinée » et Satie.
  • « quoi que ce soit » avec « quoique ce soit ».
  • « yeux convexes » avec « qu’on vexe ? »
  • « Jean-Sébastien Barre » (prononciation des fâcheux) avec « Jean-Sébastien Bach ».
  • « Les hommes aiment à croire. À croire qu’ils aiment ça ! » : polysémie de « à croire ».
  • « Tontontombalo, qu’est-ce qui reste ? Tatatombola ! » : Tonton tombe à l’eau, qu’est-ce qui reste ? Tata Tombola ! (elle a de la chance – tombola – elle s’est débarrassé de son mari). Avec en prime le jeu de mot avec tombe.

Isotopes

Chère Brigitte et amie, j’attends toujours pour t’écrire le moment propice. Ce moment est arrivé. Peut-être ne survivrai-je pas à cette lettre.

Le jour qui m’apparut ce matin en poussant l’huis était de première pression à froid. Un jour débarrassé des précipités caséeux, aubes et autres suspensions chromatiques qui mettent la nostalgie au cœur de l’homme.

Une lumière pleine de promesses baignait mon visage où l’œil expérimenté du traqueur de gibier pouvait encore déceler comme à l’entour des points d’eau les empreintes de la faune évasive des bestiaires cérébraux. De nombreux diptères se sustentaient encore aux bouses de ce bétail céleste dans le bourdonnement alaire qui précède le premier café. D’épouvantables pièces buccales s’abreuvaient à mes lagunes lacrymales.

Le vent de la mer dissipa les miasmes et le premier sourire de la journée s’inscrivit à la craie sur ma face cromagnonesque telle une ébauche rupestre.

C’était un jour du mois de mai 1986.

Quelle ne fut pas ma surprise quand… non décidément, je préfère dire ce qu’elle fut afin d’être compris mieux. Donc, quelle fut ma surprise lorsque je vis les mouettes s’affairer au-dessus du cercle d’eau brune à quelques mètres du rivage, pêchant le mets spongieux surnageant dans les bouillonnements de l’affreux vomissement, au bord des lèvres de l’anus artificiel de notre radieuse cité ; lorsque je vis le manteau alcalin de la plage s’enflammer soudain sous les premières caresses de l’été ; lorsque je vis courir vers moi, traînant sa laisse, ce petit chien aux yeux cerclés de noir qui, frétillant sous la papouille, pissa sur mes souliers ; lorsque je vis les auvents du cours Saleya gonflés de lumière… Je pourrais encore te parler des métiers à tisser méridionaux qui convoquent l’azur les jours de grande lessive…

Je compris que la situation était désespérée quand une feuille de journal traversa le parking comme un leming pour aller s’empaler sur les grilles de sécurité (on voit cela dans tous les films catastrophes). Je pus lire en gros caractères : « Darwin bat sa femme ! »

Mais je me rends soudain compte que, lorsque j’aurai énuméré tout ce que je vis, tu ne sauras pas ce que je ne vis pas et qui fut à l’origine de ma surprise. Tu pourrais procéder par élimination, mais je ne suis pas certain de ne rien oublier des choses que je vis. D’autant que je les vis mal, préoccupé que j’étais de n’en pas voir certaines.

Il est des choses dont l’absence nous bouleverse aussi sûrement qu’une apparition soudaine et inattendue. Je dirais donc simplement, quelle fut ma surprise lorsque je ne vis aucun de ces petits chapeaux de toile qui sont, ma foi, à la mode cet été. Pas le moindre landau dévalant l’escalier du palais de justice, pas le moindre omnibus musiquant au long des portées de rails sa folie de machine (le feu vert sur l’échine est en option), pas le moindre vermisseau entre les feuilles des laitues ! Tout cela manquait bel et bien, excepté peut-être les tramways dont les lignes passent à l’écart de notre ville fleurie, et qui n’ont jamais vraiment fait partie de notre paysage urbain. Mais il est des fois où le manque dépasse la simple absence. J’ai un besoin, comment dire, presque comme qui dirait impérieux, de tramway (qu’il se nomme désir ou 69). Mais nous sommes hors de propos.

Force me fut de constater que, sous les chapeaux absents, les têtes étaient absentes. Où était passé le facteur d’ordinaire si preste, poussant à côté de lui sa bicyclette bien graissée ? La marchande de poisson au verbe sans malice, les badauds bonasses dans leurs espadrilles à fromage ? Les touristes à fleurs, souvenirs en bandoulière, arpentant de leurs noueuses guiboles l’asphalte mou des soleils jaunes ? Où étaient passés mes contemporains, mes concitoyens, collègues, commensaux, colocataires, coreligionnaires, cowboys ? Mes vieux couples chancelants, mes clochards nauséabonds, mes petits-enfants aux âcres sécrétions… Comme tous ceux-là me manquaient !

Qu’allais-je devenir, mon Dieu ? Mais j’allais oublier de dire quelle fut ma surprise. Pour une surprise c’était une surprise. Je dirais même que j’allais de surprise en surprise.

Le sapiens, dont je suis le seul spécimen visible, en vient à douter de ses sens. Il tâte son pouls qui bat furtivement aux différents points de palpation ; il s’arrache quelques cheveux, là où ça se verra le moins ; il pince la face interne de son bras gauche s’il est droitier, celle de son bras droit s’il est gaucher, là où la peau est fine et satinée ; il prononce d’une voix presque inaudible, mais suffisamment haut pour se l’entendre dire, la formule consacrée : « ma parole, je rêve ? » ou bien : « J’ai la berlue ! » Enfin, il se demande si les autres sont là et, comme lui, ne voient personne. Lui, en l’occurrence moi.

J’appris, consterné, en allumant la télévision, que mes compagnons de vie s’étaient réfugiés avec veaux, vaches, cochons, couvées, dans leurs abris antiatomiques particuliers. Un nuage radioactif flottait au-dessus de notre ville de plaisir et d’oisiveté, contaminant les chats de gouttière, galvaudant les fraises de Carros, marquant au strontium les mouettes et les petits poissons. Seuls seraient épargnés les scorpions et les crabes terrestres qui bientôt envahiraient les rues, les cages d’escalier, les maisons. J’eus la vision abominable de ce peuple pinçu accédant à la lumière du jour par les fentes des roches, par toutes les anfractuosités de la maçonnerie, à la jonction du monde ancien et du monde nouveau, telle une mue desquamante à la surface de la ville. Je perçus avec horreur le cliquetis funeste découpant les cadavres des traînards qui avaient vu les portes se refermer devant eux.

Une nouvelle de taille me tira de mon affreuse rêverie : comme si ça ne suffisait pas, on annonçait pour ce soir un tremblement de terre d’amplitude huit sur l’échelle des peintres en bâtiment ! Qu’allaient devenir ces pauvres artisans ? Resteraient-ils accrochés à leurs pinceaux comme aux jours héroïques de Pompéi ?

Soudain je me rappelai le petit chien. Je mis du temps à descendre l’escalier car je m’efforçais de n’utiliser qu’une marche sur quatre afin d’augmenter mes chances de survie. Dehors, l’été se décollait par plaques, les pigeons mourraient par morceaux. C’était comme la chute d’une grande maison secouée par le temps. Il me semblait que la terre tout entière récapitulait son évolution sous l’œil indifférent des maquereaux qui avaient été abandonnés sur les étals, donnant à la catastrophe une odeur très fin-de-siècle.

Je retrouvais le petit chien dans une boucherie. Je relevai le numéro de téléphone que son maître avait gravé sur le médaillon accroché au collier de l’animal. Je me précipitai dans une cabine téléphonique. Je n’avais pas de francs. Heureusement, un clochard gisait non loin de là, le crâne écrasé. Je découvris ce que je cherchais dans la doublure de son chapeau. Je revins à la cabine. Elle s’était enfoncée dans le sol de vingt mauvais centimètres, si mal qu’on ne pouvait plus en ouvrir la porte. Heureusement que ce ne sont pas les cabines téléphoniques qui manquent dans cette ville de clientélisme et de pots-de-vin ! Hélas, toutes celles que je trouvais ne pouvaient fonctionner qu’à l’aide d’une carte d’abonnement. Je dus parcourir trois mauvais kilomètres avant d’en trouver une qui fonctionnât avec des pièces. Mon dépit fut grand lorsque je me rappelai avoir donné machinalement ma pièce à un zonard tapeur-suceur. Où pouvait-il être maintenant, ce con ? Heureusement, je me rappelai le médaillon du petit chien. Je m’en retournai à l’endroit où je l’avais laissé. Je le retrouvai derrière la vitrine d’une charcuterie. Il avait déjà pris trois kilos. J’arrachai la pièce de métal du cou du fox et retournai jusqu’à la cabine. Enfer ! Une queue de cinq personnes frétillait d’impatience devant le parallélépipède de plexiglas. Je pris mon tour, d’autant plus irrité que je me trouvais à l’extrémité de la queue, c’est-à-dire à l’endroit où l’amplitude du mouvement de l’appendice était maximale.

Mon tour arriva. Quelle déception ! Le médaillon était d’un diamètre légèrement supérieur à celui d’une pièce de un franc. Je limai mon jeton sur le boîtier du téléphone et pus enfin introduire dans la fente ma monnaie néolithique. J’allais composer le numéro lorsque ce dernier se coinça dans une synapse du circuit mnésique en faisant un drôle de bruit. Impossible de récupérer les huit chiffres dont j’avais besoin. Heureusement, je pouvais récupérer le jeton. Hélas, le premier et le dernier chiffre avaient disparu lors du laborieux ajustement que j’avais opéré. Je récupérai la limaille afin de reconstituer les bords du médaillon. En vain.

Je composai un numéro au hasard, et le hasard en personne me répondit qu’il ne fallait pas abuser de la patience des jeunes lectrices. Je remerciai et lâchai le combiné sans prendre la peine de raccrocher. Qu’allais-je devenir ? Je ne souhaitais plus rien. Je regagnai mon appartement et allumai la télé. Je m’écroulai dans le fauteuil et me laissai envahir par une torpeur postprandiale. Je n’avais pourtant encore rien avalé de la journée. J’ai dû dormir. Je crus me réveiller mais ce devait être un rêve. J’étais devenu aveugle. Ma perception infrarouge me permettait de localiser les sources de chaleur. Je compris, horrifié, que mon corps était en train de refroidir. Je voulus porter une main à mon ventre qui semblait être le siège de transformations importantes. Je ne pus réaliser ce mouvement fort simple qui m’était familier (j’ai le foie fragile). J’avais un mal de chien à coordonner mes mouvements. Mes articulations me faisaient mal. Je m’avançai vers le poste de télévision qui était encore chaud. Je basculai maladroitement, surpris de progresser aussi rapidement sur mes six pattes articulées. Je rattrapai au vol le téléviseur qui fut broyé dans mes énormes pinces. Seigneur !

Je n’avais plus grand-chose à faire dans cette ville. J’avais besoin de sources chaudes. Je dégringolai l’escalier. Dehors, l’air était tiède. Soudain, tout mon corps s’arqua tandis qu’une hache de feu passait au-dessus de moi : mes pinces se refermèrent sur le corps du petit chien qui fut rapidement découpé puis ingéré.

C’est alors que le sol se mit à trembler.

J’abandonnai la laisse et le collier.

Mai 1986, Nice.


Le soulier de Manon

Chère B.

Clarté crépusculaire derrière le Panthéon. Troisième tasse de cidre. Le souvenir planait, de l’hiver se retirant, arrachant des larmes aux fontaines, brisant leurs cœurs de glace. Celle de la place Edmond-Rostand avait fini par dégeler. Tu étais triste, ce jour-là. Il faisait gris. Il faisait pigeon dans le ciel. Le pigeon est devenu un animal très autonome. C’est bien. Je remarquais ça, l’autre jour. Quelle heure était-il ? Les commerçants avaient soulevé les rideaux de fer aux devantures des magasins. Les doigts endormis des boulangères rendaient déjà la monnaie dans les soucoupes. Faisais-tu partie du paysage ?

J’ai écrit pour toi ce petit conte.

Au printemps, Manon quitte sa famille. Tata Temesta, tonton Mironton, la frangine, les parents et ran petits pas tapons. Elle va chercher mari à la fête au village avec dans son panier un petit pot de beurre et un morceau de galette que sa mère lui a donnés.

Un jeune homme de bonne mine invite à danser la demoiselle. Elle accepte. Premier arrivé, premier servi. Il la fait tourner, tourner tant et plus qu’à la fin, la jambe incertaine et la poitrine en question, Manon prie le jeune homme de l’aider à quitter le carrousel.

Manon pèse sur le bras musclé de son cavalier.

  • Mais où sommes-nous, céans ?
  • C’est en forgeant qu’on devient forgeron.

Le jeune homme avise un coin de paille sèche dans l’étable désaffectée. Malgré la pénombre, on peut distinguer les masses grises d’un âne et d’un bœuf.

  • Je m’appelle Décibel, dit l’âne.
  • Je ne suis pas baptisé, dit le bœuf.

Soudain on entend comme un bruit de fontaine. D’où vient ce versement ? Seigneur, quel déluge !

Doux Jésus, voici qu’afin de mener au bout sa turbulente mixtion, l’âne a déplié un sexe qui traîne jusqu’à terre ! La jeune fille se remet bientôt de son trouble et dissimule son soulier sous un meulon.

  • J’ai perdu un soulier au milieu du bal. Je vous en prie, Joseph, retrouvez-le ! À votre retour, nous partagerons ce morceau de galette que ma mère m’a donné.

Ces propos ne tombent pas dans l’oreille d’un sourd. Décibel fait l’âne pour avoir du son.

Le pauvre Joseph est maintenant à quatre pattes dans l’herbe rase. Il est bien empêché lorsqu’il aperçoit une bonne demi-douzaine de souliers abandonnés sur l’aire festive. Ne sachant lequel choisir, il les emporte tous.

À son retour, Joseph est bien marri en apprenant que Manon a donné à l’âne la galette. Il se console avec le pied de Manon qu’il essaie de chausser. Horreur et damnation ! Les souliers sont trop petits pour le mignon peton. De peur que Joseph ne se doute de quelque chose, Manon, dont l’esprit d’à-propos n’est plus à démontrer, prend un doigt de beurre dans le petit pot et s’en oint le talon. Elle choisit l’un des souliers et l’enfile sans trop de difficulté. Joseph est rassuré.

Manon ne tarde pas à se transformer en citrouille. Joseph retape l’étable et demande au bœuf d’être parrain.

J’espère que tu as apprécié cette histoire mignonne à l’attention des jeunes filles qui se demandent.

Je t’avais écrit plusieurs fois entre tes deux derniers courriers mais je n’arrivais pas à, comment dire… À ouvrir les guillemets. J’étais coincé sur une orbite géostationnaire. Astre mou de l’azur planctonique. J’avais perdu le sens des aiguilles d’une montre. Une sorte de lave-glace. Tu sais, ce genre de fromage cuit pour préadolescents. Rien de grave.

Villefranche-Nice, c’est un peu comme Fontainebleau-Avon. On va parfois se mettre nus là-bas, avec les amis de Bunny. C’est un endroit rêvé pour étudier la pollution. Ici, les mouettes, on les attrape par les pattes, on les trempe dans du goudron, et on leur colle des plumes. Il y a de nombreuses petites criques sympathiques où tu pourras te procurer des échantillons de cultures bactériennes variées et vigoureuses. Tu pourras aussi cueillir l’herbe noire, riche en iode 131. L’herbe noire, c’est l’armoise (tchernobyl en ukrainien). Les traces de goudron sur les galets accentuent leur ressemblance avec les œufs de caille. C’est très perturbant pour les oiseaux. Bientôt, les cailles de mer ne seront plus qu’un souvenir. Tu pourras mettre tout ça dans ton mémoire.

Si tu n’as rien prévu (ce qui m’étonnerait fort), je t’invite à loger au 7, rue Saint-Vincent-de-Paul, derrière l’opéra.

J’ai acheté quatre livres : c’est en lisant qu’on devient liseron.

À bientôt, à deux pas des flots Bleus. Je vais essayer de me procurer quelques coquillages et de louer quelques Allemands translucides. Peut-être aurons-nous la chance d’apercevoir les méduses aux pantys phosphorescents.

Je t’embrasse derrière les yeux.

Nice, juin 1986.


Tondeur de nones

Nouvelles d’en-bas,

Le maire de Nice s’appelle Jacques Médecin. Les médecins me font peur. Les molécules qui sauvent s’échangent contre les minerais des guerres. La douleur se laisse palper comme des dollars. De faux prophètes parient sur le désespoir des mondes à venir. Necrophorus investigator. Heureusement, les médecins sont là.

Agnès est en troisième année de médecine. Pourquoi abandonner maintenant ? Je donne le mauvais exemple. Qu’allons-nous devenir ? La tarte aux blettes ne peut pas sauver le monde. Voilà mes brûlures d’estomac qui me reprennent.

Le soleil, comme un renoncement (Le Livre du sable, page 69). Gradins de calcaire barbelés de figuiers. Galets brûlants comme la sole d’un four à pizza. Nice, ville payante. Méduses aux pantys phosphorescents, astres mous de l’azur planctonique. Les traces de goudron sur les galets accentuent leur ressemblance avec les œufs de caille. L’iode radioactif n’est qu’un accident domestique aux frontières du réel : mais que dit Jacques ?

Demain, je vais m’inscrire à un stage de commedia dell’arte organisé par la mairie. L’occasion de rencontrer des êtres d’exception, des artistes sans avenir, des saltimbanques, des alter ego.

Je n’existe pas dans le sens des aiguilles d’une montre : je m’amuse à imiter les hommes. Leurs gesticulations de mammifères. Je marche dans la rue où vaque la remue en route pour l’estive. Ma démarche d’origami laisse à désirer. À Nice, même les petits chiens lèvent la patte : les voies de la génétique sont impénétrables. Ne soyez pas tendre avec moi. Je suis Orangina l’original. Secouez-moi !

Un panaché sous les arcades en compagnie de Marc. On ne parle pas le même langage. On ne voit pas les mêmes choses. Le soleil est un cordonnier aveugle. Il faut se méfier des mélanges de monsieur Duval. Heureusement, le passage de l’abstrait au concret est réversible : réifier est un palindrome.

Je marche dans la rue à la rencontre des passantes. Lorsque nous nous croisons, nous nous aimons. Ne soyez pas tendre avec moi : je suis capable du pire mensonge. Il n’y aura pas de rédemption sans l’assentiment de l’homme avec une majuscule, de l’homme un peu plus grand : l’homo majusculus. Lorsque je croise une femme, je me retourne. On ne peut avancer qu’à reculons. J’aurais pu ne pas naître à ce jeu-là. L’on naît à reculons et l’on part les pieds devant.

Quand je croise un renard, je l’apprivoise, puis je lui rends sa liberté. Mais son regard n’est plus le même. Lorsqu’une femme me renarde, je suis envahi par les hormones rose pâle de la tristesse, en souvenir de ma première dînette.

Tous les quatre ans, un homme passe dans les couvents d’Italie et de Sicile pour tondre les nones. C’est le douilleur. Les toisons d’obsidienne sont vendues aux perruquiers du monde entier. Chevelures toujours chastes sous les cornettes empesées par le sperme d’un Dieu tricophile. Quel sentiment éprouve cet homme auquel les nones donnent ce qu’elles ont de plus irréductible après leur foi ? Profanation ? Plaisir ? Ou simple rouquine ? Tondeur de nones !

Tous les deux ans, je rencontre la femme de ma vie. Il n’est pas rare, et réciproquement. Il est très difficile de désirer sans s’identifier à l’être cher. L’identification est une forme de parasitisme. Le plus grand parasite de la femme, c’est l’homme. Règle établie par personne d’autre que personne d’autre.

Mais l’amour ?

Il se peut que l’on goûte à présent ce mirage
Mais je fais peu de cas de votre témoignage
À crier comme on fait si fort à l’imposteur
J’ai peur que l’on attire soi-même les malheurs
Demeurez je vous prie dans un juste courroux
Sans aller me chercher dans la tête des poux

Je retrouve sur la place Garibaldi les coquettes qui se coiffent avec la chevelure des nones. Les nattes dans leurs dos ressemblent à des colonnes vertébrales de girafons. Nous nous interpelons gaiement. Nous sommes tellement heureux de nous revoir. Nous bavardons. Lorsqu’une femme vous écoute, c’est parce qu’elle aime le son de votre voix (les effets que je sais, les essais que je fais). Je ne veux pas vivre vieux, je veux vivre jeune, en compagnie des filles qui se coiffent avec la chevelure des nones.

Je suis dans l’état actuel de mes connaissances. Je touche le chômage. Je suis complètement tributaire. Il ne faut pas remettre à deux mains ce que l’on peut reprendre d’une seule (proverbe bernard-l’hermite). Ma nouvelle adresse : 7 rue Saint-Vincent-de-Paul 06300 Nice. La brioche au beurre est passée à 3 francs 20. On vit une époque merveilleuse.

Elle aime les sommeils sans rêve, les causes de papier et les yaourts aux fraises. Sa peau acide et ses hanches de l’autre monde. Ses yeux gris perle et ses lèvres écrites en caractères gras. Le mot bleu n’est pas employé une seule fois dans toute l’œuvre de Racine ; pourtant ses yeux sont bleus comme la Tenture de l’Apocalypse (on n’est pas sûr).

Ferme les yeux et ouvre tes oiseaux. Dans le gésier des pies, l’ouvreur de pies recueille les alliances des couples mésalliés. La femme n’a pas peur de l’amour car elle ne sait pas ce que c’est. Est-ce qu’en 1987, les femmes aimeront encore Bounty ? Profitez de Bounty ! Offrez Bounty à tous vos amis ! Pour Danone, je donnerai mon âme. Pour Danone, même une nonne se damne. Danone avec un D comme D. L’homme ne sait pas ce qu’est l’amour car il en a peur. Ouvreur de pies !

Ici, c’est l’été, les premiers coups de soleil, les grands nordiques translucides. Ça sent le renouveau, le clitoris et l’ambre solaire. La civilisation du mensonge et de la nourriture en pot. Je suis heureux comme un coq à l’âne. Les bas Diane sont en vente à Nice Étoile à partir de 99 francs. Vivement 99 francs ! Il fait jour. Il fait pigeon dans le ciel. Le pigeon est devenu très autonome. C’est bien. Les commerçants soulèvent les rideaux de fer aux devantures des magasins. C’est bien aussi. Les boulangères rendent déjà la monnaie dans les soucoupes. Il y a un satyre dans le chèvrefeuille : on ne soigne pas la vie.

Danonnez-vous !!!

Nice, été 1986.


Le ruminant xxx

Cher B., je suis heureux de te faire parvenir l’original d’une lettre qui t’est destinée. Soyons clairs… Lorsque j’écris une lettre, il y a du déchet (au moins 35%). Les originaux sont difficiles à déchiffrer, très surchargés, mal raccordés… Il me faudrait un ordinateur pour faire du traitement de texte. Cela dit, il m’arrive de faire une photocopie de certains textes déjà écrits, qui seront envoyés à plusieurs personnes (eh oui !)

Je ne garde pas tous les originaux des textes que j’envoie. Seulement les plus inspirés (vous faites partie de mes inspiratrices préférées), ainsi que ceux que je reçois (quels qu’ils soient).

Je ne corresponds qu’avec des filles. Parfois de loin en loin, comme avec cette Italienne que nous rencontrâmes en Italie, Pierre et moi. Il y a les lettres traditionnelles (je n’ai pas dit d’obligation, mais maintenant c’est fait) : les vieilles connaissances à qui l’on écrit lorsqu’on se fait opérer d’un rein. Il y a les correspondances qui s’interrompent mystérieusement, à l’occasion d’un mariage, de la naissance d’un huitième enfant, d’une déception, d’un malentendu.

Pourquoi qu’avec des filles ? Parce que, si beaucoup d’hommes ne sont pas dépourvus d’humour, nombreux sont ceux qu’un excès de pudeur accable (promis). Ils sont restés classiques. L’homme moderne serait un impudique non dépourvu d’humour. Le pire de tous reste le romantique tel que tu l’as défini (l’impudique sans humour). On n’a pas encore parlé d’un certain pudique auquel l’humour ferait défaut. Je crois que le manque d’humour aggrave tous les cas. Cela dit, les hommes sont trop effrayés par leur homosexualité pour assumer une correspondance avec leur alter ego.

Je conserve ma correspondance afin de laisser à ma vieillesse le privilège d’affirmer que j’étais aveugle (jeunesse oblige) pour ne pas avoir compris tout l’amour dont ces belles écritures étaient porteuses?

Écrire reste mon passe-montagne favori. Ça ne coûte pas cher, c’est amusant, on peut jouer seul ou à plusieurs, c’est épatant !

Je ne suis pas le seul à trouver que tu as du style. Lorsque je lis un extrait d’une de tes lettres à un.e ami.e, toujours il.elle en redemande. Encore quelques années et je constituerai une anthologie. Ton spleen est impeccable : il plaît parce qu’il ne manque pas d’humour (on en revient toujours au même). Ce n’est pas un spleen romantique baudelairien qui emmerde à mourir. Baudelaire, c’est drôle au second degré. « Lorsque le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle sur l’esprit gémissant… etc. » : c’est ridicule, c’est clos, ça n’intéresse personne. Et puis c’est lourd. De ce côté-là, c’est une réussite. Bref, l’écriture doit être un principe de plaisir – pas d’école, pas de clocher – et quand tu n’as plus rien à dire, tu peux toujours te croiser les mots !

Me voici de retour à Nice. Les statues – des muses probablement – qui marchent sur le toit de l’opéra se reflètent dans la vitre fumée de la table basse. Les bruits de la circulation modifient l’espace entre les deux façades. Les basses fréquences ont tendance à rétrécir l’espace tout en lui donnant de la profondeur. C’est l’effet cataracte des grosses cylindrées. Les hautes fréquences des mobylettes ont l’effet inverse. Les murs semblent s’écarter comme les pétales d’une corolle sonore d’où s’échapperait une nuée de colibruits. Toutes ces cloisons basculantes semblent répercuter leurs effets sur mes niveaux. Les pascals font une ronde tout autour de ma tête en dansant le décibel.

Le sommeil rôde dans l’appartement comme une bête en peine. Il laisse son odeur à la surface des buffets, se prend les ailes dans les plis des grands rideaux (je ne suis pas sûr qu’il ait des ailes), renifle la commissure des abat-jours. La bête vient poser sur mon genou sa grosse tête câline et repart brusquement pour disparaître derrière le réfrigérateur. Il doit y avoir un passage entre les mailles liquides du froid. Il faudra que je vérifie.

Souvent, lorsque je rentre dans une pièce et m’installe dans un fauteuil, je ne l’aperçois pas immédiatement. Pourtant, elle est là, la tête dressée au-dessus des coussins, le regard sérieux, comme si je la préoccupais. Ses yeux se radoucissent dès qu’elle se rend compte que je l’ai repérée. Elle fait en sorte de rendre sa présence rassurante. Nous savons tous les deux que ces politesses sont le seul commerce qui nous est autorisé. Nous préférons garder nos distances. Cependant, je sais qu’elle règne en maître sur mes espaces du dedans, telle une impérieuse caresse. Je n’ai aucun moyen de contrôler ses allées et venues.

La vieillesse doit être peuplée de ces sortes d’animaux familiers.

Les vieillards sont comme ces jouets mécaniques qui s’immobilisent soudainement. C’est à peine si l’observateur attentif peut déceler dans certains battements atypiques de la machine pelucheuse les signes précurseurs d’une immobilité prochaine. Le vacarme qui accompagne ordinairement les convulsions de ces mécaniques poilues a la vocation des foules qui courent au lynchage. Il en possède en tout cas l’exaspération. Le bruit semble se décoller de l’animalcule sous l’effet de la trépidation, si bien que naît l’illusion de voir s’amplifier une hostilité tournée contre le jouet lui-même, qui semble en proie à une agonie laborieuse.

Ne dit-on pas à ce propos qui n’en est pas un : « être le jouet d’une machination, ou de son imagination ? » Le jouet est un bouc émissaire que l’enfant immole à la petite semaine. Et lorsque le jouet se trouve investi d’une illusion de vie, c’est pour mimer sa propre perte au cours d’un rituel ridicule et reproductible – c’est-à-dire charmant. Mais quel soulagement quand le silence revient combler les interstices de nos circonvolutions cérébelleuses dont la propension à la spéculation n’a d’égale que leur goût du sang répandu sur le carrelage de la salle de bains !

Les vieillards sont des jouets. Des souris presque mortes taquinées par la griffe d’un dieu caressant aux yeux jaunes. Ils ont parfois un geste d’humeur en signe de résignation. S’ils ne s’arrêtent pas, c’est que la spirale d’un ressort intérieur interdit toute velléité contemplative. Le vacarme qui tournoie sous les préaux des gares se nourrit des pas mécaniques des vieillards à la recherche de leur quai.

La prochaine fois que tu prendras le train du samedi matin, tâche de repérer un vieillard endormi. Assieds-toi à côté de lui et, lorsqu’il sera enfoncé dans ses mots croisés jusqu’au cerveau reptilien, soulève discrètement un pan du pardessus beige. Tu ne pourras manquer d’apercevoir le reflet brillant de la clé plate.

Sur la route qui va de Limoges à Eymoutiers, dans le virage qui précède le monument aux morts, à la sortie du village de Chépuou, une femme se fait régulièrement écraser. Toujours la même. Les conducteurs, très embêtés, appellent les pompiers qui ne se dérangent plus. Depuis que la femme en question s’est effectivement fait écraser par une voiture, il y a dix ans, la police a enregistré plus de 300 déclarations. Le corps laissé sur le talus herbeux a disparu lorsque les automobilistes sont de retour auprès de leur véhicule.

Même lorsque la vie les a quittés, les vieillards continuent de se faire écraser avec l’assentiment des grandes routes nationales. Il est probable que parmi ceux que tu croises dans les trains, nombreux sont ceux qui sont sur une liste d’attente et dont l’âme voyage dans une petite valise de métal. Ils montent toujours dans le même wagon pour aller s’asseoir toujours à la même place. « Prends garde au voyageur à la petite valise, c’est une âme insoumise. »

Il m’arrive parfois de laisser pendre au bout de mon bras l’outil qui faisait, l’instant d’avant, l’objet de toute ma considération distinguée. Je suis des yeux la course d’une touffe d’herbe qui rebondit sur la terre mottue, petite chose délicate talonnée par l’automne, et je m’aperçois trop tard qu’il s’agissait de ma dernière certitude.

Me voilà debout, au milieu de l’excavation que remplira bientôt l’exosquelette d’une habitation qui restera inachevée par manque de moyens. Ce n’est qu’un rêve, une illusion, l’ébauche d’un geste sur le chemin de ronde. Je me dis que peut-être, un jour, j’habiterai cette maison. Un soir de souvenirs et de terre battue. Je serai vieux, mes articulations ne fonctionneront qu’à 35% de leurs possibilités. Je ne me rendrai pas compte de ma lente désagrégation. Seul compteront le mufle froid de l’hiver écrasé sur le double vitrage et tous ces possibles reliés par un filet de sang tendu tel un piège à poisson au fond du blanc de mon œil. L’obscurité fardera mes traits de vieille momie irascible. Un sourire en équilibre au bord des lèvres, je me tripoterai le sexe, en essayant de me rappeler le nom des belles dont je fus le fantasme d’un soir, ou d’une année.

Je me représente souvent la vie sous la forme d’une spirale. Le quantum d’énergie qu’il faut mobiliser pour échapper à un destin centripète me donne l’illusion de découvrir une autre route, jusqu’à ce que l’impression indubitable d’avoir déjà vécu, parfois plusieurs fois, cette parodie, me remplisse de mélancolie. Alors, j’assure ma prise autour du manche rêche de l’outil et je continue d’égratigner le monde avec une sorte de conviction abrupte, afin de relier entre eux ces instants qui sont comme les dents mystérieuses de la fermeture éclair.

Ma vie me semble alors cousue de fil blanc. Un chemin lactescent où crisse l’astre sous le pied d’un dieu farceur. La conscience de l’instant court-circuite l’idée de la mort. La continuité, c’est l’indifférenciation, c’est le mimétisme, la colonie arborescente des polypes, la gorgone, le double, la néantisation. C’est pour cela que l’homme qui meurt se repasse la vidéo de son existence. La mort abolit l’instant. La mort n’est pas l’affaire d’un instant, elle tend vers l’infini. Elle est le seul obstacle qui retienne notre intérêt, celui qui toujours se dérobe, notre seule promesse.

Au Moyen Âge, quand on parlait de la mort, on se vantait d’être dans ses petits papiers. On l’invitait à monter sur les planches de nos théâtres, on lui tapait dans le dos sur les places publiques. C’était un personnage, un peu lunatique, certes, mais respectable. Elle venait frapper un beau jour à votre porte, de préférence un soir d’hiver sur le coup de onze heures, avec ce rire effrayant et muet qui ne trompait personne. C’était quelqu’un !

De nos jours, nous sommes bien obligés de reconnaître que la mort est innocente et qu’elle n’a jamais tué personne. Nous la portons en nous comme une molécule, le souvenir de certains chromosomes phosphorescents. Nous sommes la mort en personne ! « Je meurs donc je suis ». Plus question d’incriminer le voisin, les astres, le dieu, le diable, l’ange, le démon, les sortilèges et toute la faune des jardins du paradis. On a beau crever de peur, c’est sans conviction que nous exterminons les minorités. Il nous manque la foi. Il ne nous reste plus que le dégoût, le romantisme, la feuille d’automne, le vol-au-vent, le velu, les grosses mouches qui vrombissent avec la certitude qu’il n’y a rien d’autre à faire que de vrombir jusqu’au dernier tour de la clé qui nous fait dans le dos une bosse de polichinelle.

L’homme est un porte-clés ! Le monde lui apparaît à travers le trou d’une serrure. Il se balance au bout de sa chaînette d’acier chromé en se figurant que c’est le monde qui danse devant ses yeux.

Ce soir, nous avons terminé de couler les fondations. Nous avons scellé le fer sous la dalle du tombeau dans le cercueil de sapin. Les maisons sont construites sur des tombeaux, comme les temples. Il n’y a plus de cadavre dans le coffrage, mais il y a l’arme qui fut celle du meurtre fondateur sur lequel est édifié le culte civilisateur. Le bois, la pierre, le fer. Pour nos premiers efforts se trouvent réunis les trois corps de métier que protégeaient les tabous religieux : le charpentier, le maçon et le maréchal ferrant. Ce dernier forgea l’arme du crime à l’écart du village dans une succursale de l’enfer. Le charpentier assembla le cercueil, le costume de bois, le masque qui soustrait au regard de la foule avide le corps du sacrifié, afin qu’elle ne se reconnaisse pas dans le visage du mal heureux (rien ne ressemble plus à un vivant qu’un mort). Le maçon fournit la dalle commémorative et l’autel sacrificiel qui sont en réalité les deux faces d’une même pierre. On immole au-dessus, la face tournée vers le soleil, sous la lame levée, et l’on vénère en dessous, la face tournée vers la terre, sur le lit de planches.

L’on constate que dans ce protocole, l’homme instruit un processus culturel qui est le reflet (inversion) de celui que la nature observe dans l’organisation et la production de ses matières. Le métal est naturellement éparpillé dans la terre ; la roche affleure à la surface du sol ; l’arbre s’organise, compact et léger, en direction de la lumière. C’est un ordre centrifuge.

Dans le processus sacrificiel, nous vérifions l’ordre inverse. Le fer est extrait du sol pour être concentré et organisé afin de fournir l’arme rituelle qui est plongée dans le cœur de la victime ; la pierre est taillée et gravée pour donner, au niveau du sol, l’illusion d’une nature immuable et consentante ; l’arbre est déstructuré, découpé en planches et enfoui dans la terre. Il s’agit d’un ordre centripète.

Et c’est sur ce plan d’articulation, sur toute surface lisse et propre à supporter un corps, que va naître cette fonction commémorative qu’est l’écriture. L’épitaphe est la première littérature. Avec le temps, les traces de sang ont été partiellement effacées, évoquant des signes que certains chamanes désœuvrés ont reproduits sur des tablettes d’argile.

Si le tombeau est le seul édifice culturel digne d’intérêt, c’est qu’il est le premier livre de lecture dans lequel l’humanité a appris à lire et à parler. L’écriture est apparue avant le langage. C’était en ce temps-là un art véritable, la seule vérité qui valût d’être reproduite, l’oralité étant cantonnée aux usages domestiques.

Ainsi, le livre est un tombeau. On lit dans un livre. L’écriture est un acte centripète, un acte sacrificiel, une descente aux enfers. On a commencé à écrire sur la pierre, puis l’on a poussé plus loin la logique des planches du cercueil en fabriquant le papier. Longtemps, on aura écrit sur la victime elle-même : sur les peaux tannées des parchemins.

Tout ce processus est inscrit selon un ordre fondateur dans les traces de la victime émissaire vénérée après avoir été haïe par les foules exaspérées. Les mots se regroupent d’eux-mêmes ; l’écriture est automatique essentiellement. Toute poésie est moderne car elle fonde la modernité, elle est glissement, continuité derrière l’économie – le sacrifice – du mot.

Tout cela ne fait pas avancer le Schmilblick.

Cette nuit, j’ai encore rêvé de tigres, de monstres à fourrure. J’ai enfoncé 65 cm de fer rouge dans l’orbite de la bête qui persécutait le village.

Je suis sur le point de toucher au bonheur. Je m’appelle Bunny et j’ai beaucoup d’amis. Je vis dans un utérus que le père Helmer n’a aucun moyen de violer. Je suis fier de mes longues oreilles et de ma petite queue. Je dors un maximum de sept heures par nuit depuis que j’ai adopté la nourriture de Bunny : carottes et graines.

Je t’embrasse sur les 2 oreilles.

PS : savais-tu que le lapin était un ruminant ? Il l’est toujours, mais maintenant tu en es sûre !


Les taureaux du dimanche

Chère amie,

Juste quelques mots avant le grand hiver.

On ne s’aperçoit pas tout de suite que c’est dimanche.

Une vague intuition m’avait fait replonger dans le sommeil alors que j’étais parvenu quelques instants plus tôt à décrocher d’une secousse maladroite la dernière goutte du liquide pâle qui adhérait aux lèvres minuscules de mon méat urinaire. Titubant et nu à la recherche d’un centre de gravité, j’avais frileusement regagné la chambre après la mixtion matutinale.

 Je m’étais rendormi avec la conviction que l’obscurité était un immense taureau que le moindre mouvement pouvait irriter. J’avais le souvenir d’une clarté incertaine qui n’était peut-être qu’une lueur ancienne prise dans les mailles du verre.

Je fis des rêves où l’espace ne se prêtait pas aux interprétations qui nous sont familières. Les lieux ne s’organisaient pas selon la logique habituelle. La notion d’emboîtement semblait s’être substituée à celle de continuité. Les modèles d’exploration horizontale dans un système de repérage à deux dimensions étaient constamment réfutés par ceux d’une exploration verticale dont les exigences ménageaient par ailleurs savamment le sens courant de l’orientation afin de mieux organiser la confusion.

J’avais la nostalgie d’un monde souterrain qui s’ouvrait à l’envers du nôtre. On y accédait par le regard d’un puits qui ne révélait son existence que lorsqu’on avait le pied dessus. La matière changeait brusquement de consistance. J’utilisais à cette fin une perche de coudrier. Le passage se trouvait toujours à l’endroit où on l’attendait le moins.

Mes parents participaient à la recherche pour montrer qu’ils compatissaient à mon tourment. Leur présence me gênait plus qu’autre chose.

Lorsque je découvris enfin le passage, je m’enfonçai dans la terre comme dans un liquide. La terre, d’ailleurs, ne tarda pas à faire place à un lac au fond duquel j’accédai à la faveur d’une inversion de la pesanteur.

À la surface, le corps se volatilisait et l’esprit flottait librement comme le petit fanion d’un sous-marin atomique égaré dans les eaux territoriales d’un pays inconnu.

Au début, j’avais des difficultés à accommoder mon esprit aux esprits voisins. Même si le commerce avec ces entités irritables ne me procurait pas les satisfactions que j’étais en droit d’espérer, je me contentais de l’euphorie provoquée par la discontinuité de l’espace, comme cette matière vitreuse qui affleure au fond des océans à la jonction du monde ancien et du monde nouveau. Euphorie, joie exubérante, telles ces haches écailleuses plantées dans le dos des sauriens préhistoriques.

Ainsi, l’on ne passait pas d’un endroit à un autre en empruntant chaque position intermédiaire, mais simplement par une sorte d’imprégnation.

Je craignais de laisser un peu de ma raison dans ce monde belliqueux où évoluaient des êtres indifférenciés, des doubles en quelque sorte. Si ce monde était un utérus, ce n’était pas un refuge, mais le théâtre de nos batailles. C’est aussi du sang que nous échangeons avec nos mères !

Le réveil fut celui, douloureux, du poulpe. Normal pour un dimanche (« Ce n’est pas tous les jours dix manches », dit le poulpe qui ne possède que huit tentacules).

Un long moment s’écoula, me semble-t-il, avant que toutes les parties de mon corps fussent dans un état égal d’agitation, de température et de pression. À onze heures, j’étais totalement érigé, tête en haut, les pieds bien à plat sur la moquette qui se moquait discrètement, les muscles oculaires bien repassés, un cache-sternum impeccable et deux grands porcs-épics tenus en laisse. Mes jambes se croisaient avec un coefficient de corrélation assez proche de la perfection. Les gestes s’étaient enchaînés en une suite de mouvements miraculeusement coordonnés. J’avais pu, sans difficulté, régler le débit de la poire de douche, me savonner les aisselles, laver mes cheveux, nettoyer mes gencives, remettre une chaussette à l’endroit, imiter le cri du choucas amoureux… et ainsi jusqu’au repas de midi.

Généralement, ce repas est pris avec un grand plaisir et la certitude d’avoir la vie devant soi. Mais ce que midi aime par-dessus tout, c’est attraper une mouette par les membres postérieurs et la faire disparaître d’un seul coup dans un rayon de soleil. Le volatile pousse un grand rire et tout redevient calme. Tout, c’est-à-dire la ville, avec ses rues en sens interdit et ses grands immeubles bariolés. Largement diffusée par les cloisons, la voix de Jacques Martin berce mon cœur d’une langueur monotone. Un ange fait la sieste au bout du canapé, les ailes relevées sur les cuisses.

C’est toujours la dernière mouette qui nous interpelle. Son cri est comme un avertisseur sonore de poids lourd : le vrai dimanche vient de commencer.

Il semble alors qu’un fléau s’abatte sur la cité désœuvrée. Les couples font l’amour frénétiquement dans les pénombres immobiles, ainsi qu’on le voit faire lorsqu’une épidémie de peste entre en possession d’une ville d’Afrique du Nord. D’autres sombrent dans une digestion interminable afin d’échapper à la certitude que le jour ira s’alanguissant vers une fin de dimanche après-midi plus vénéneuse que l’ennui qui, au bord de certains déserts, pousse certains militaires à tomber amoureux. C’est une course à qui vivra le plus lentement, une épreuve d’apesanteur, un concours de thanatose. On en a vu retenir leur respiration si longtemps qu’il n’était plus possible de leur fermer les yeux avant de les mettre dans l’humus.

Ainsi passe le temps au bras tatoué des heures, tel un sultan au harem éphémère, mollement soutenu par ses eunuques, ivre du lait des chamelles de novembre.

Mais Agnès et moi sommes des privilégiés : nous habitons derrière l’opéra, juste au-dessus d’une pâtisserie dont la réputation a déjà fait plusieurs fois le tour de la terre. Aussi sommes-nous très tôt informés de l’apparition des premiers visons et des tendances de la nouvelle collection canine automne-hiver.

Lorsque le spectacle est terminé, quand le dernier écho est rentré dans sa boîte à écho, il ne faut pas manquer le concours de col de fémur (« camba de fèr » en nissart : « jambe de fer« ). Ne pouvant s’ôter de la tête la mélodie du sucre, les vieillards catécholaminés, armés de cannes composites d’ivoire et de bois exotique, se précipitent dans la pâtisserie pour en ressortir mèche au vent, de la crème plein les articulations. C’est désuet et charmant… Réminiscences de vieille gaufrette et de fruit confit. Cette boutique propose une spécialité de confiture de fruits confits ! Il fallait y penser ! De la confiture de confiture ! On pourrait, pourquoi pas, faire aussi de la confiture de bonbon.

Ce qui me gêne chez le caniche, c’est que ce chien ressemble à un os ! L’art de la tonte y est sans doute pour quelque chose. J’ai une dent contre ce roquet de riches.

Le froid avance discrètement sur la pointe des seins. De jeunes douleurs jouent à la marelle sur ma colonne vertébrale. Bonjour le froid !

Je te quitte et quitte et cholamine
Amine stamine gramine.


Ludivine enfant

Chère pignoufette,

Nous voici bel et bien sur le point de franchir la ligne d’arrivée. Encore quelques jours d’attente ardente sous le bois de l’icône et nous aurons expulsé l’orcisme obnubilant de l’éternel retour.

***

Chaque année, à l’heure où la neige violette vient se briser sur nos coteaux meurtris, un enfant renaît dans le blanc de nos yeux. Protoplasme incrusté à l’entour de l’iris, recroquevillé tel un gastéropode zodiacal. Chaque année, les foules hagardes gagnent les forêts de conifères où nichent les pies, afin de suspendre leurs globes oculaires aux branches basses des sapins : « L’enfant-roi est né, l’enfant-roi est mort. »

***

J’associe le blanc à la chair, à la chair molle du péché. Mon fruit préféré est la pêche blanche dont le sucre jaunit la chair juteuse. Je me suis livré à un sondage afin de mesurer la diversité des associations qu’on peut faire à partir de ce petit mot de 5 lettres : blanc. Le premier que j’ai interrogé est mon frère, 23 ans, dealer d’onguents (savais-tu que J.-M. avait quitté la banlieue bellifontaine pour venir compter les mouettes de la baie des Anges ?)

C’est sans la moindre hésitation que les trois mots « lumineux, reposant, pureté » sont sortis de son chapeau. La pureté serait-elle une lumineuse quiétude ? L’association s’est faite sur un plan métaphysique, éthérique et vibrationnel. La classe !

Philippe, 38 ans, photographe, a évoqué la pureté, la propreté. C’est à un autre genre de pureté qu’il fait allusion. Le blanc a dans ce cas une fonction protectrice. Il est une garantie, un label (monsieur propre). La correspondance s’est faite à un niveau institutionnel et existentiel (propre sur soi).

Nous sommes déjà loin du substantiel au niveau duquel je m’étais placé.

Chantal, 42 ans, professeur de philosophie, propose le froid, la neige et le nuage. La météorologie s’impose d’emblée.

Nathalie, 12 ans, évoque la joie, la fête et l’événement. Préoccupations initiatiques.

Agnès, 25 ans le mois prochain, étudiante en médecine, a pensé à l’hôpital, puis à la neige en se forçant. La maladie et la mort.

J’ai sans hésitation classé ces informations dans deux colonnes en m’inspirant de certaines analogies horizontales. Voici le résultat.

Le substantiel (C. 26 ans, opportuniste) :L’initiatique (Nathalie, 12 ans, vierge) :
La pêche, la mollesse, la chairLa joie, la fête et l’événement
L’éthérique, le métaphysique (J.-M., 23 ans, idéaliste) :L’atmosphérique, le météorologique (Chantal, 42 ans, philosophe) :
Lumineux, reposant, la puretéLe froid, la neige et le nuage
L’existentiel (Philippe, 38 ans, photographe) :La maladie et la mort (Agnès, 25 ans, étudiante en médecine) :
La pureté et la propretéL’hôpital et la neige

1re ligne : l’initiation est toujours une mortification. On place le futur initié dans un état de crise, de détresse, proche de celui de la victime sacrifiée, afin que rejaillisse sur lui la vertu différenciatrice du sacrifice. Telle est la vocation de la fête. La joie est une invitation au bain de sang.

2e ligne : la métaphysique et la météorologie entretiennent un rapport métaphorique. De l’éthérique à l’atmosphérique, il n’y a qu’un vol de mouette : lumineuse, la neige ; reposant, le nuage ; pur, le froid.

3e ligne : l’obsession de la propreté peut dissimuler celle de la mort. J’astique donc je vis. Rituels d’exorcisation. Une obsession peut en cacher une autre : nous savons qu’un peu de sel est ajouté à l’eau bénite dans le but d’éviter la transmission de certains germes pathogènes et autres diableries

1re colonne (les hommes) : univers colloïdal, en équilibre, clair, froid et aseptisé. L’iceberg qui flotte. Le point zéro de l’émotion. La sécurité affective, bactériologique et spirituelle.

2e colonne (les femmes) : un univers en renouvellement constant. Transformation de l’être, du temps, de la vie. Le nuage en perpétuelle formation. Le cycle.

C’est après-coup que je me suis rendu compte de la classification homme-femme !

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Dans mon pays, au début du mois de décembre, de grands camions bâchés descendent des montagnes par centaines. Ils gagnent les tièdes cités où vivent les êtres mous. Ils transportent les corps mutilés de ceux dont la peau rugueuse abrite un sang mielleux. Les grands corps à l’agonie sont entassés les uns sur les autres. Parfois, l’on peut voir se balancer leur tête à l’arrière des véhicules. L’arbre qui décore l’angle de ta pièce à vivre est un arbre qui meurt. S’il a été choisi pour être annuellement sacrifié, c’est parce que le sapin est l’arbre qui ressemble le plus à l’homme. Son tronc droit et ses branches tombantes lui donnent des airs de prophète. Ça lui apprendra à avoir des feuilles persistantes !

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Noël au violon, Pâques en prison.

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Nous subissons maintenant le grand vide qu’a creusé en nous l’orgie de la Noël. Nous avons fait ripaille et des offrandes ont été distribuées à tous les enfants du monde. Ces chers petits anges qui viendront grossir les rangs des masses laborieuses quand l’aura décidé le conseil de famille.

En attendant, nous allons choyer le chérubin. Dans la tiédeur des haleines bovines, en l’establerie providentielle, nous langerons son petit cul fripé après l’avoir talqué avec de la poussière d’étoile. Nous coucherons l’homoncule sur la croix de tissus dont nous refermerons les bras sur son petit corps débile de gnome alifère. « y lé né leu divi nan fan… »

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La fête de Noël, c’est avant tout la douleur des hommes qui monte vers le ciel pour supplier le Seigneur de descendre parmi eux ramasser les ordures et faire le ménage. Chantons mes frères : « Gloire au rédempteur de tous nos péchés. Accueillons le Seigneur en la sainte église sa maison. »

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Ça me rappelle le discours protocolaire de la sœur aînée d’Agnès à l’occasion de la réception surprise qui fut donnée à Valfira pour le 40e anniversaire de mariage de leurs parents. J’avais trouvé la formule heureuse sans toutefois déceler la connotation biblique : « C’est la raison pour laquelle nous avons voulu accueillir nos parents dans leur propre maison ».

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Plan premier (6 secondes) : un homme du Nord sort de la Méditerranée. Il est roux. Sa calvitie va du front à l’occiput qu’il a très largement dégarni. Sa chair est blanche mais ferme. Le viking est transi. Son sexe ratatiné par la froidure ressemble à ces anchois couchés dans le sel qu’on peut avoir pour quelques francs dans les épiceries de la vieille ville. Il porte, accroché à ses joues, une barbe de deux ans que les vagues n’ont pas léchée.

Plan 2e (2 secondes) : la meute des galets sur ses talons en feu.

Plan 3e (4 secondes) : un sac de plastique s’éloigne en rebondissant sur les galets comme une montgolfière hors de contrôle.

Plan 4e (7 secondes) : un clochard recoud un manteau à l’épaule, sans anesthésie. Il porte des lunettes en plastique noir. L’aiguille monte vers le ciel comme une madone. Ses pieds chaussés de tennis avec vue sur la mer ressemblent à une paire de pigeons morts.

Plan 5e (3 secondes) : un gros oiseau du genre goéland disparaît en direction de l’opéra. S’attarder sur la fresque.

Plan 6e (2 secondes et demie) : gros plan sur un maxillaire inférieur gauche de suidé. On distingue parfaitement l’orifice du canal dentaire inférieur. La denture est celle d’un omnivore qui a bien vécu.

Plan 7e (12 secondes) : les mouettes sont toutes émoustillées par un arrivage en provenance de l’égout du sud-ouest. Elles frôlent la surface mouvante en vociférant. Elles n’hésitent pas à s’immerger jusqu’à la naissance des ailes dans cette dysenterie urbaine afin de récupérer des morceaux en suspension.

Plan 8e (7 secondes) : un grand chien poilu court à la rencontre des vagues. Un rouleau lui fait perdre l’équilibre, emportant d’un seul coup les trois quarts de son volume. C’est un chien joyeux qui sème le désordre dans la communauté ornithologique de la baie des Anges. Sa course a l’insouciance des grandes machines à coudre à pédales. Ses yeux sont doux comme les jambes d’une mère.

Plan final (5 secondes et demie) : au bout de la plage, un pêcheur à l’aiguillette fait tournoyer un leurre plombé. Le projectile tombe loin du rivage. Fixer l’image sur le « plouf ».

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Pourquoi les historiens ont-ils abandonné un genre autrefois très en vogue : la prédiction ?

Les spécialistes du temps qui passe négligent la moitié de leurs tâches sous prétexte que tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse. En cédant à une forme de déterminisme fataliste, les historiens travaillent à mi-temps. Faignasses !

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Fraise ou framboise ?

Tout à l’heure, pendant l’émission de Pivot, Françoise Dolto a fait un lapsus à la framboise. Elle a raconté, non sans fierté, comment feu son mari, d’origine russe, a fait ses études de médecine à Paris tout en travaillant comme fraiseur chez Renault. Elle s’est reprise en rectifiant qu’il était tourneur.

Je dois avouer que j’ai dû fouiller dans le Robert pour me faire une idée précise de la différence entre le travail à la fraiseuse et le travail au tour. Dans le premier cas, la pièce est fixée à un support immobile et c’est la fraise qui fait son petit bonhomme de chemin (l’ouvrier mobile sculpte la pièce). Dans le second, la pièce usinée est fixée sur le tour qui lui imprime sa rotation (l’ouvrier statique tient fermement sa gouge).

Françoise a-t-elle voulu insinuer (ou faire croire) que le père Dolto avait le tempérament butineur ? Le lapsus d’une psychanalyste est-il révélateur ? Selon Françoise, nous sommes tous égaux devant le langage. Mais un doute m’effleure soudain de son vol précipité et mou de vespertilion… Françoise aurait-elle exprimé à l’oreille poisseuse du média le regret de n’avoir pas su prendre son tour ? Sacré Pivot !

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Quand j’étais petit, j’étais souvent réveillé par le chant du rasoir électrique de mon père. À la faveur du miroir de la salle de bain et des entrebâillements des portes, je pouvais l’apercevoir en train de se livrer à toutes sortes de grimaces rituelles. Je trouvais obscènes ces façons de jouer du menton, de rentrer les lèvres, de faire avec la langue des bosses sous les joues. C’était comme un numéro de fakir truqué.

Après, venait le rituel de la cravate. Il est certain qu’on ne porte pas une cravate sous une barbe de 10 cm. Je n’ai jamais pu dissocier ces deux exercices (rasage et nouage) auxquels je décidai de ne jamais me livrer : ils me faisaient penser aux condamnés à mort qui sont rasés avant d’être pendus.

Comme ce rituel de passage (rasage et nouage) semblait donner accès au monde du travail, je décidai de ne jamais travailler non plus.

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Le sauvage se dit possédé.

L’homme civilisé ne peut accepter ce concept de possession. Le capitalisme non plus. Le moi n’est pas négociable : propriété privée ! La possession s’exerce sur les autres.

Le symptôme de double personnalité est donc interprété comme une division du moi calquée sur le processus de l’héritage : un partage. Alors que le sauvage s’abandonne tout entier à son totem.

Ce partage n’est pas sans conséquence sur l’intégrité de l’homme civilisé qui doit faire la part des choses. Si le moi se divise, il faut en chercher la cause hors du moi : il y a différent ! (« L’enfer, c’est le voisin. »)

Le sauvage ne mange pas de ce cannibalisme. Le sauvage est double mais il gère une personnalité à temps partagé : c’est chacun son tour. Il rencontre son double très tôt, à l’occasion de quelque cérémonie de passage. À partir de là, le double est comme chez lui. Le sauvage se laisse posséder plutôt que de posséder lui-même. Il gère la crise mimétique à l’amiable.

L’homme civilisé va chercher le modèle de son obsession chez l’autre en convoitant l’objet de son désir. Et comme l’homme civilisé est civilisé, il intériorise le conflit au lieu de se battre (les duels sont interdits en France depuis février 1626). L’image de l’autre se juxtapose en lui à côté de son moi, avec entre les deux entités une faille obscure contenant l’absence de l’objet du désir.

Les psychologues interprètent cette cohabitation schizoïde comme un état maniaco-dépressif. La personnalité du malade alterne les phases maniaques où le modèle de l’autre est attaqué en lui prêtant des perversions, et les phases dépressives où l’individu essaie de gérer la frustration provoquée par l’absence de l’objet désiré.

La personnalité est un système de défense. Elle est schizoïde par essence. Elle contient déjà la référence à l’autre en tant que modèle, obstacle, rival.

Persona = masque… Per sonare : le masque tragique servait à faire résonner la voix de l’acteur.

Chez les Latins, le mot persona est polysémique : image des ancêtres ; masque ; vraie nature de l’individu.

Chez les peuples primitifs, la notion d’individu n’existe pas. Seul est crédible le personnage reconnaissable par le masque personnalisé qu’il porte. Le masque recouvre tout le corps et l’épouse parfaitement (teinture, glaise). Cette superposition autorise la santé mentale lorsque rien ne la dérègle.

L’homme civilisé a remplacé la transe dionysiaque par la maladie mentale.

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Définition de mots croisés (niveau trois) : « Ont des couilles au cul ».

Réponse : coquilles.

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Noël ! Noël ! Voici retentir les orgues comme un bouvril. De sa voix égrotante, l’évêque cacochyme fait résonner l’ogive d’un serment de lendemain d’apocalypse.

Il y a là des couples « qui sont venus », des couples invraisemblables qui n’ont pu se constituer que sous les auspices d’une agence matrimoniale : Raymond Squolexe, 40 ans, n’en parait que 38, myope, sportif, cherche très jeune fille ; Gerboise Dupont, ébène à saisir, jeune Française aux grands yeux rêveurs avec des morceaux de gazelle, cils interminables, dents bilingues, cuisinière ambitieuse, sportive, chausse du 42, BTS de masseuse. Démons de midi s’abstenir.

Ils sont venus un peu en retard à cette messe inaugurale célébrer une année qui ne remue presque plus. La femme n’a pas ôté son masque de lisse écorce et l’homme a gardé son faux-nez. Il faut dire qu’ils ne sont restés que cinq minutes.

Ils sont nombreux à être venus se réchauffer dans le sanctuaire, les dents de l’hiver cassées dans leur chair de poule à viande. Ce gros, là, avec sa moustache gauloise et son nœud papillon géant. Sa femme, Inès aux rousses tresses jusqu’aux fesses, le fait avancer à petits pas de pigeon dans la travée. Elle demande pardon aux gens qui sont écartés sans ménagement par le colosse qui tangue comme un cargo en surcharge. De temps en temps, elle s’assure que les moutards ne profitent pas de la situation pour expérimenter quelque facétie.

Ils sont nombreux à être descendus faire diversion à la messe de minuit, pendant que le Père Noël fait son maxi-môme. Le barbu ne doit pas avoir froid aux animelles pour enfiler toutes ces cheminées le temps d’une messe… Ce qu’il faut de sacrifices pour mériter le pain amphimerin ! Mais chacun son boulot ! Il ne faut pas oublier que le Père Noël a pas mal de vacances !

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On ne peut dire la vérité qu’avec des mensonges.

La plupart des écrivassiers que nous sommes se servent des mots pour s’affranchir de l’objet. Pour eux, l’acte créateur consiste à retendre la chaîne entre réalité et virtualité des possibles.

Ils sont constamment en instance de divorce avec l’œuvre qui, trop préméditée, cesse d’être l’impossible. Ils n’obtiennent l’unité qu’en différant sans cesse la rupture.

C’est le mythe de l’unité perdue. Encore une fois, ils prennent pour un moins (division du moi) ce qui doit être pris pour un plus (le masque de boue). Le paradoxe du mangeur de papier est de toujours pouvoir sacrifier son héros (ou son éros). Il apprivoise le doute mais trouve rarement le souffle. Jamais il ne ramène l’esprit à la source. La rançon de l’émotion ?

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On a volé la 2 CV d’Agnès dans la nuit de lundi à mardi.

Le petit homme qui a enregistré la déposition devait être un commissaire à deux doigts de la retraite. Local exigu, éclairage chlorotique, une machine à écrire du temps de Ram16-2 posée sur un bureau en fer triste à se pendre. Les caractères étaient tellement usés qu’ils ne marquaient plus les espaces. Le flic cognait avec deux doigts, très vite, en se trémoussant. La machine claquait comme au stand de tir. C’est en voyant la corbeille en fil de fer que l’idée m’est venue de constituer un musée où seraient exposés des objets récupérés par les survivants d’un cataclysme nucléaire : « Corbeille à carbone en fil de fer récupérée dans un commissariat. »

Le lendemain matin, ma douce-née gagnait l’hôpital sur sa bicyclette jaune, lorsque son attention fut attirée par une 2 CV verte immatriculée en 06. C’était la sienne. On l’a récupérée avec l’ami J.-M. J’ai acheté un antivol que j’ai posé le lendemain. Coup de théâtre : la voiture était toujours là ! L’antivol est une barre de longueur variable équipée de crochets à chaque extrémité, qui permet de relier le volant à la pédale d’embrayage. La serrure sert à bloquer ou débloquer le système télescopique.

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Fête de fin d’année avec des gens un peu mous. Peu de souvenirs.

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Mon anniversaire fut une surprise et une réussite. Agnès avait réuni de solides bouts-en-train. Elle a même sorti le violon. Il y avait un flûtiste auquel j’ai obligeamment prêté mon instrument. Le beau Didier a pris la guitare et je me suis mis au djembé. On a fait dans la bossa-nova. C’était gentil. Pendant ce temps Marc menait un whist d’enfer. Il avait réussi à motiver toutes les minettes. Marc est le meilleur ami de beaucoup de gens.

Il y avait Catherine, étudiante en médecine passionnée de médecine et de moto. Elle est en train de découvrir que les hommes sont des animaux d’appartement. Elle va bientôt partir en stage à la Martinique. Elle va en prendre plein la vue pendant trois mois.

Magali, libre penseuse, conseillère juridique à mi-temps, rêveuse, idéaliste. Elle ne se sent bien dans son jean que si elle porte une petite culotte fantaisie. Elle a tant d’amour à recevoir. Si seulement elle savait.

Anne, noble, intègre, profonde, vraie, indépendante, la voix grave. On voudrait qu’elle soit heureuse.

Corinne vient de décrocher sa maîtrise de chimie organique. Elle fait les 2×8 dans un labo. Elle soigne sa dépression en suivant une formation en gestion. On ne peut pas s’empêcher de l’aimer, d’être gentil avec elle. Elle est tellement douce, Corinne ! En réalité, elle dévore les hommes qui parviennent à la faire jouir (je crois qu’elle leur tranche la gorge).

Manuel et Silva, le couple de l’année dernière. On vient de les aider à déménager. Ils habitent maintenant à cinq minutes de chez nous, dans le Vieux-Nice. Silva est entrée à l’école d’aide sociale après deux ans de bac en cours du soir. Elle a décroché l’aide à la promotion sociale (28 ans et d’excellents résultats). Réaliste mais toujours enjouée, même quand elle nous raconte sa constipation.

Manuel, son mari, est un tendre. Discret. Il faut le prendre avec douceur. Ça fait un an que je le connais et je commence à peine à communiquer avec lui. Il faut dire qu’il m’a piqué Silva. Non, je plaisante, nous nous sommes séparés d’un commun accord. Mais c’est peut-être ainsi qu’il le vit. Très sensible, Manuel !

Marc, bourré de diplômes, major de sa promo, hypermnésique, bénévole, amical, volcanique, thyroïdien, allergique au travail, à connaître absolument. Il a des solutions à tous vos problèmes. Il aide à repeindre l’appartement, il fait sauter les PV, il est un partenaire de whist irremplaçable, il peut même consoler vos copines quand vous les avez rendues malheureuses. Il a 34 ans et il fait l’amour depuis sept ans. Grands théoriciens du vivre. Il s’entend très bien avec Silva qu’il connaît depuis longtemps. Il apprécie Manuel qui, comme lui, est imbattable au Trivial Pursuit.

Xavier, Sciences Po, infirmier, divorcé, subtil, rongé par la culpabilité et le remords : dans sa famille, il n’y a que des médecins. Il a du mal à digérer ses premières révoltes. Il s’est fait rattraper par l’homosexualité. On a l’impression qu’il ne s’aime pas assez lui-même pour pouvoir aimer les autres. Il était en couple avec Anne. Leur fille a deux ans.

Mireille. Je la connais depuis peu. C’est une magouilleuse un peu tendue. Elle fait sortir pas mal de millions des casinos. Douce, discrète. Son regard se fixe parfois sur un point situé derrière vous, sur votre gauche. Silva trouve qu’elle a de la personnalité. Elle fait froid dans le dos, Mireille.

Alexandre, menuisier, hypersensible, sanguin, des mains à étrangler les chat sans le faire exprès. Humain que c’en est inhumain. Il a le cœur sur la main, mais sa main est si grande qu’on ne le voit pas, son cœur. Secrètement amoureux d’Agnès (ça crève les yeux). Il pense que je ne la mérite pas. Il n’a pas tort.

Didier bosse la guitare en dilettante (il joue très mal). Grand, beau, viril, baratineur, incroyable sourire, petits boulots. Chaque soir, il ramène une nouvelle fille sur laquelle il plaque quelques accords. Il vient de passer six mois au Brésil pour perfectionner son instrument. Il n’a rien vu du Brésil : il est resté six mois à baiser dans une chambre minable de Rio de Janeiro. Quant à la guitare… Il joue toujours aussi mal. je ne sais même pas s’il est monté là-haut.

Patrick, le flûtiste, fils-père, très beaux yeux, chaleureux, travailleur au noir. Il vient de s’inscrire en fac d’ethnologie. Il avait ramené un ami de la fac, jeune, réservé, auquel il voulait apprendre la vie. Il est comme ça Patrick.

Ils m’ont offert le dictionnaire des mythologies en deux volumes, dirigé par Pierre Jean Jouve. Un luxueux cadeau ! Et des pastels gras avec du papier à dessin pour que je fasse des cartes de vœux.

Marc a eu la fève et Agnès le santon.

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Bon babil bonjour
C’est qu’le temps passe, tout à l’heure !
J’m’en vas grignoter deux œufs pour sûr !
Meilleurs vœux à toute la tripotée !
J’t’embrasse, la mère, sur tes joues !


Gros-Câlin

Chère B.

Je viens de Gros-Câlin d’Émile Ajar : c’est terriblement.

Ça a planté mille épingles de connivence dans mon organe de la sensibilité (les Chinois pensent que c’est le foie, les Européens, le cœur, les Africains, le sang, les Esquimaux, le nez ; moi, je n’ai pas encore décidé… Je veux tout essayer – mais je pars en thèse). Revenons aux anneaux de nos pythons, à cette indifférence du monde devant son malheur, à tous ces poissons d’avril qu’il faut accrocher à nos blouses de garçon boucher pour que le bonheur s’en mêle.

À propos (très à propos), connais-tu l’origine du poisson d’avril, cette petite plaisanterie avec rire de connivence et bouc émission ? Il est probable qu’à l’époque des villages lacustres sur pilotis, on devait faire ces farces plus souvent. Et avec de vrais poissons ! Sans doute pour l’odeur. Il paraît que notre odorat était plus développé à cause d’un rhinencéphale. Peut-être dissimulait-on le poisson là où la victime avait l’habitude de venir pioncer. Ou bien, on lui glissait le sar bien gluant, avec plein de sable collé, dans le dos sous la peau de bête (qu’est-ce qu’on a bien rigolé !) Et comme on ne se lavait pas, le dindon sentait le poisson durant plusieurs jours, ce qui le tenait à l’écart des pratiques sexuelles traditionnelles. Ces plaisanteries avaient lieu à l’heure où la nature se réveille et avec elle les ardeurs des jeunes années, quand le temps a laissié son manteau de vent, de froidure et de pluye, et s’est vestu de brouderie, de soleil luyant, cler et beau.

Toujours à propos de poisson, j’ai câliné un sar, l’autre semaine, une sorte de dorade. En écaillant la bête, je me suis enfilé une dorsale dans le pouce. Je crois que la plaie s’est refermée et que le pouce est encore à l’intérieur ! Vraisemblablement à cause de la négligence. La zone est demeurée suspecte avec sensation douloureuse et inquiétude. Un jour je te donnerai la recette du sar à la provençale.

Ici, on est à Nice. Les cyprès sont parfaitement droits, les pseudo-palais parfaitement ridicules, le ciel parfaitement bleu, et la mer parfaitement calme, sculptée de vaguelettes parfaitement immobiles. À la fenêtre, il y a l’opéra avec vue sur la baie. Ici, on a vue sur le derrière de l’opéra, par où il déverse dans la rue de gros visons furtifs et des cannes à manche ergonomique. Vieillardes chauves et vieillards de jardin avec d’horribles limaces sur le visage. Les voix résonnent sous le préau conçu à l’époque où les reines du samedi soir attendaient leurs zéquipages dans des robes za panier, le cul bordé de nouilles, sous des échafaudages de plumes zé de poils.

Ici, on est chez Agnès, que j’aime, mais aux yeux de qui j’apparais comme suspect. Je suis un garçon tellement extraordinaire qu’à chaque fois que je me mets dans le foie d’aimer une fille, elle se demande ce que je peux bien lui trouver d’aimable. « Faites votre malheur vous-même » (Watzlawick). Pourtant Agnès est une fissensationnelle avec chevelure, bouche, seins, et clitoris à deux doigts des plages. Elle est très intelligente (je pense) et ses yeux sont gris (je pense). Elle a une mémoire d’éléphant et, quand elle rit, son nez devient tout petit. Elle ressemble à un koala. Alors je me soigne uniquement avec de l’essence d’eucalyptus. J’ai l’impression qu’elle ne m’aime que lorsque je suis malade. Je pense que cette épidémie de grippe nous permettra de tenir tout l’hiver !

J’ai toujours à cœur de fournir des infos fraîches au psychologue chargé de suivre mon dossier. À notre époque, il y a souvent quelqu’un dans votre dos : on vous colle un dossier et la filature commence. Poisson d’avril ! Avec un dossier dans le dos, la démarche s’améliore, on se redresse : quel port distingué ! Quelle allure dégagée ! Quel regard assuré !

Mais que reste-t-il lorsqu’on supprime le non-dit, l’entre-mot, le geste, la grimace, le lapsus, la forme de la bouche, les yeux, et jusqu’à la distance qui nous sépare ? Ils ne sont pas dans le dossier. À quoi bon un contenu ? Si quelque chose doit s’exprimer, quelque chose saura se passer de nos mots. Quelque chose mettra nos cœurs entre guillemets. Vous pouvez toujours écrire dans le dossier qui nous sépare (celui que j’ai dans le dos et celui que vous suivez) que je suis un homme de la seconde moitié du XXe siècle qui a très envie de soigner les ordinateurs.

Oui, figure-toi que je me suis inscrit à un stage FPA (formation pour adultes) pour devenir un adulte qui répare les ordinateurs. Douze mois, payé-logé ; mais il faut attendre un an et demi sur une liste (d’attente, je suppose). On a le droit de sortir de la liste de temps en temps pour manger, faire l’amour, aller au cinéma (c’est tout). On a aussi le droit de tomber malade en dehors de la liste. Je prends du Rhinathiol, un mucolytique, pour tuer le crapaud qui a élu domicile au carrefour de mes bronches avec la trachée-artère (qui m’appartient également). Il faut le déloger en prenant soin de ne pas le faire tomber dans un poumon. J’ai craché la tête mais le bassin est resté accroché avec les membres postérieurs.

J’aime beaucoup ta dernière lettre où il est question de l’an nouveau. Ce regard détaché qui se pose sur le monde comme une lingerie fine, afin de mieux souligner le côté ridicule et dérisoire des choses. Cette délicieuse façon de mettre en scène ces ébauches de débauche. Bravo ! J’ai cru un instant que Brigitte, la mère de Geoffrey, était mariée à Dédé. J’ai appris plus tard que Dédé était le mari de Colette. J’ai tout compris lorsque tu as précisé que Bernard était l’ami de Colette. À mon avis, Brigitte doit se taper Dédé. Bernard et Brigitte ont l’air d’être de fameux complices. Toujours est-il qu’on ne sait pas qui est le père de Fabrice : Dédé ou Bernard ? On ne connaît pas non plus le père de Geoffrey : je pense que c’est un ami de Bernard … Suivez mon regard : coucou, Jean-Pierre ! Je vois qu’on ne s’emmerde pas en Seine-et-Marne !

Le moment est venu pour moi d’attendre impatiemment le récit de tes nouvelles aventures !

Je t’embrasse sur la cordillère des Andes.

Affectueusement.


L’uropygien

Bonjour, le jour !

Que fait le héros quand sa petite amie lui propose de consommer les séparations ? Il ouvre son attaché-case sur ses genoux pour éviter de se salir au cas où il viendrait à bavasser, et il dit des phrases de Sœur Constance (1807–1863) : « Je crois que c’est mieux ainsi », ou bien : « c’est le bon moment », ou encore : « Ça va nous faire du bien », et ainsi jusqu’à ce qu’il soit parfaitement ridicule, complètement uropygien.

Puis, un ange passe, du goudron plein les plumes : la moquette est foutue !

Alors, c’est le grand coup de sonde dans les entrailles du passé…

Le chevalier dut errer longtemps dans un brouillard métaphorique avant d’accéder à une vaste plaine herbeuse. De loin en loin, quelques arborescences épineuses se dégagent du sol gorgé d’eau. Les hautes graminées et les galeries des animaux fouisseurs rendent malaisée la progression du cheval qui fait tanguer dangereusement l’homme de métal.

Ça ne faisait pas cinq minutes que le destrier à remonter le temps s’était détaché du petit bois, qu’une flopée invraisemblable d’oiseaux vint se percher sur l’homme et sa monture. Il y en avait tant qu’il devint bientôt difficile de distinguer la nature du mystérieux perchoir ambulant.

Soudain, les oiseaux s’envolèrent pour former une seule grande aile s’étirant vers le sud-ouest.

De l’homme et de l’animal, aucune trace ! Pas le moindre écrou.

Un témoin égaré – quel voyageur soucieux d’un équipage aurait osé s’aventurer dans ces contrées paludéennes – aurait pu apercevoir un être échevelé, fuyant à moitié nu sur la lande atone (le ciel était jaune, si tu veux savoir).

Peut-être aurait-il pu suivre notre héros jusqu’à ces jungles accueillantes qui vous régalent d’ananas sauvage et de chenilles. Il aurait fallu pour cela qu’il connût la nature énigmatique de certaines fibres nerveuses parasitées voilà plus de cent mille ans par des puces de silicium, probablement d’origine extraterrestre (lire à ce propos l’ouvrage de Robert Charoux : « E.T. avait-il le sida ? »).

C’est au sein de cette luxuriance primordiale que notre témoin providentiel aurait pu observer le héros se livrant à de mystérieuses allées et venues au rez-de-chaussée de la forêt à étages. Il aurait pu apprécier la dextérité avec laquelle l’homo-je-sais-tout noua ensemble plusieurs perches afin de constituer une façon d’échafaudage dans l’intention d’élever une plateforme. Il aurait admiré l’instinct très sûr avec lequel le héros avait su choisir, parmi les milliers d’espèces environnantes, celles dont le parfum éloignait la faune perceuse-suceuse.

Médusé, il aurait écouté le long cri guttural que l’homo-homero aurait poussé, à croupeton sur sa paillasse d’amère écorce. Un long cri à décrocher les pangolins. Un cri de tous les diables se répercutant d’alouate en alouate et gagnant systématiquement comme une mouche à fièvre chaque recoin humide de l’immense forêt.

Puis, il aurait senti cette odeur étrange, à la fois douce et corsée, ce mélange de fruits de mer et de cannelle, une délicate senteur d’agrumes mêlée de fragrances plus sourdes d’humus et de chenilles écrasées.

Enfin, il aurait vu les seins lourds de la femelle grandir comme des lampes dans le sous-bois obscur.

Le reste se perd dans les archives des vouivres !

Hélas, c’est dans un état d’excitation inexplicable que nous avons retrouvé l’auteur de ce récit, rue de Ravioli dans le 7e arrondissement de Paris. Il prétendait avoir voyagé dans le temps jusqu’aux origines de l’humanité. Il a été transféré à la Pitié-Salpêtrière.

Pourtant, l’histoire ne s’arrête pas là. Nous savons depuis les recherches d’une éminence de l’ombre comment se sont séparés ces deux êtres exceptionnels. La simulation qui va suivre a été réalisée grâce à un ordinateur équipé de biocomposants.

Patiemment, ils ont détruit un à un les ponts de la communication, tendu des pièges derrière eux, creusé des chausse-trappes garnies de pieux acérés, abandonné leurs fantômes sur le bord des chemins, brûlé des arbres millénaires. Il semblerait même qu’ils eussent tiré des flèches vers les étoiles (par nuit claire, s’entend).

Ils se sont finalement retrouvés face-à-face, séparés par un Léthé meurtrier. C’est à cet endroit qu’ils ont, avec une sorte de jubilation muette, coupé le pont de liane des regards. Le frêle ouvrage de fibres végétales s’est cabré tel un serpent sous la trique, avant de s’abîmer en faisant siffler l’air dilaté par les parois brûlantes.

Nous savons également comment ils ont cédé au charme épouvantable des jungles phosphorescentes, à la nuit rampante des fougères, et comment ils n’ont plus eu en face l’un de l’autre qu’un spectre malade et sans joie, un sourire mangé par les limaces.

Paralysé par les poisons de l’âme, l’amour se serait peu à peu décomposé en un résidu haineux d’hypocrite condescendance.

Alors le héros aurait pris ses clics et ses claques. Il aurait commencé par réunir ses effets au milieu de la salle de séjour : ses parures, ses toilettes exotiques et tous ses accessoires, collections d’insectes et de chapeaux, animaux empaillés, outillage de dissection, émulsions taxidermiques, instruments de musique et autres happeaux… Puis il aurait empaqueté soigneusement chaque objet en prenant soin de ne pas briser les pattes des mygales. Fin.

Julia Kristeva, « Histoires d’amour ». Peut-être va-t-elle me dire de quelle façon les femmes savent aimer (en ce qui concerne les hommes, reportez-vous au bref exposé ci-dessus). Je n’attends rien d’un discours riche en circonvolutions, mais il semble que l’auteure ait pris un plaisir certain à écrire ces pages ; peut-être va-t-elle se dévoiler au hasard d’une phrase, d’une tournure. Peut-être vais-je apercevoir son âme en petite culotte à l’angle d’un paragraphe, au bas d’une page, ou entre les lignes, comme entre les lames d’un store. L’épreuve amoureuse est une mise à l’épreuve du langage : de son univocité, de son pouvoir référentiel et communicatif. Il semble bien qu’elle ait éprouvé à écrire ce livre sinon plus de plaisir au moins davantage d’excitation qu’à le vivre. L’amour est littérature (selon moi, il s’écrit avec les yeux du merlan).

D’entrée, elle pose la question de savoir s’il nous est possible de vivre l’amour autrement qu’à travers un tiers (Dieu, idéologie, groupe social…) ; mais, confiante en son éducation, elle se place délibérément dans un contexte laïque. Nous verrons bien comment elle évacue la présence du rival. Pour ma part, je suis près de croire que, derrière le mot amour se dissimule une flopée de démarcheurs, démonstrateurs, colporteurs, charlatans, arnaqueurs, vecteurs de syphilis et autres ménestrels. L’amour est la multinationale du cœur. Une valeur sûre. C’est lui le vrai troisième ! On ne peut s’empêcher de l’évoquer, de le situer, dès le deuxième soir (c’est écœurant).

Sous les arcades, les marchands de fruits proposent des barquettes de fraises. On peut encore commander un plateau de fruits de mer au café de Turin. Des poulpes sont attablés devant des paniers d’oursin ou des saladiers de moules. On entend craquer sous leurs becs cornés, les carapaces des crabes tourteaux. Un accordéoniste donne un air de kermesse à cette ventripotée tumultueuse. Une vieille dame concède l’obole avant de rejoindre son vieux mari qui consulte la vitrine du pâtissier.

Je marche dans la ville avec l’indifférence des grands onguligrades domestiqués depuis dix mille ans. Le soleil fait fondre le beurre sur les tartines. Il est 16 h 30. Les collèges crèvent comme des abcès. Des gamins dégringolent la rue Ségurane en tenues printanières.

Le soir, j’épie les constellations afin d’y lire mon destin sous la direction des étoiles filantes. J’en appelle de mes vœux aux voûtes étoilées. Faites qu’elle soit gaie comme le pinson d’Afrique australe (à ne pas confondre avec la linotte d’Indre et Loire). Je la veux gaie comme un tramway. Belle ?

Il y a des beautés entièrement faites de laideur. L’inverse existe également. Tout existe : le prince charmant, la belle au bois dormant, le croquignole de mes amours, le beau gosse changé en crapaud par l’effet carabosse…

Le secret est de mettre sa laideur au service de sa beauté.

Amoureux est une variation de anoureux : les princes avaient coutume, pour épater leur promise, de se changer en crapaud avec l’aide de la sorcière municipale, et de réapparaître sous leur forme humaine devant leurs yeux remplis d’admiration. D’aucuns prétendent que l’avatar ne pouvait se réaliser uniquement si la belle touchait le crapaud d’un doigt plein de convictions. Mais la chose n’est pas définitivement prouvée ; encore que la rareté du prince charmant puisse ne pas être étrangère à un tel phénomène. Le clergé a fait copuler le mot anoureux avec les vingt grammes de l’âme pour créer amoureux et ramener les brebis égarées dans le champs sémantique plus ferme de la foi.

Étymologiquement, anoure signifie sans queue. L’état anoureux ne permet pas les relations sexuelles. Le crapaud est une essence, un concentré de sentiments. Comme tous les concentrés, il n’a pas la suavité des formes éthérées.

L’anoure est craintif. C’est son gros problème. Ses facultés mimétiques lui permettent de rester inaperçu pour peu qu’il demeure immobile. Hélas, on ne s’aperçoit de sa présence que lorsqu’il n’est plus qu’une bouillie infâme où le viscère se mêle à l’excrément.

Quoi qu’il en soit, je ne suis pas inquiet, je vais d’un pas allègre : je foire tous mes étés ! Ça remonte aux grandes vacances de mon enfance (je devrais dire, à l’enfance de mes grandes vacances) où j’attendais toujours le dernier jour pour tomber amoureux… « Le temps d’un oursin entre deux chemises ».

Réclamer peu, c’est souvent une façon de sous-estimer l’autre, de le mépriser. C’est en tout cas les fées que ça me fait. Il faut prendre son pied à l’étrier. Plus question de laisser son cheval sur le palier. Une femme, ça s’enlève (ça sent l’Ève).

Je suis toujours à Cassini. J’y resterai jusqu’au 15 mai. Le 16, je passe le concours et le 17 je chausse mes ailes.

Le temps de monter quelques rangs de briques en attendant les résultats de juin, et nous serons à même d’affronter l’été de pied ferme (attention aux crapauds) avec tout ce que cela comporte de canicule, de choriza, de piqûres de guêpe et autres coups de soleil.

Si j’échoue au concours (indice de confiance dans les chaussettes), je me lance dans la construction en attendant le stage de maintenance en microsystèmes informatiques. Mon destin est tout tracé.

Le 1er avril 1987, je me suis rasé. Ça me fait une tête de jeune étudiant sérieux pas forcément dynamique. J’ai moins l’air d’un comploteur.

Je t’écris d’un pays où il pleut, la terre est brûlée mais elle ne donne pas plus de blé qu’un meilleur avril. Pas mal de rois sont morts ces derniers temps, probablement tués à coups de « pourquoi ». Le volcan fait la garce mâtinée mais il n’est pas question que je devienne l’ombre d’un chien.

Bon, Circée, je te quitte !

Excuse-moi de ne pas avoir attendu ta réponse… Il ne devait pas y avoir de question.

Je n’ai pas osé t’envoyer ma photo (une photographie est un instant tanné).

Adieu, la nuit !

1er avril 1987


La viande est triste, hélas !

Ma chère, ma précieuse (an 980), ma coûteuse (XIe siècle),

La sémantique suit les lois de l’offre et de la demande ! L’amour revient de plus en plus cher ! En 980, l’on battait la futaie pour débusquer le câlin ; au XIe siècle, il faut allonger l’oseille avant d’allonger l’oiselle.

Attention à l’orthographe de « faire bonne chère ». Pas question de s’en mettre plein le fifre (s’empiffrer) – latin « cara » : visage, tête ; emprunté au grec « kara » : tête. Rien à voir avec « caro », « carnis » : chair.

Faire bonne chère, c’est faire bonne figure ! La chère, c’est la manière de traiter les convives, peuchère !

Remarque au passage ma promptitude à rationaliser toute matière à désuétude… Il faut battre l’enfer pendant qu’il est chaud.

Le charcutier est celui qui fait cuire la chair. L’homophonie avec « cutter » en fait plutôt un découpeur de bidoche. Ce qui a la fâcheuse propriété de ne pas être faux. C’est ainsi qu’on traitera volontiers un chirurgien de charcutier, mais pas un inquisiteur, qui pourtant allume les bûchers.

Je suis un charcutier de la langue, à mes heures. La viande est triste, hélas ! Et le sentiment dans tout ça ? À quoi pense le charcutier lorsqu’il fait l’amour ? On ne va pas me faire croire qu’il ne reste rien de toute cette tripaille, à l’heure du dernier sourire, ni des kilomètres de boudin, ni de cette chair à saucisse dont on retrouve des miettes dans la moquette.

Une dame respectable achète le boudin avec Parcimonie (sa bonne). Pas question d’en demander « un beau morceau » : à cette occasion, on s’exprimera de préférence en grammes. Sans céder à l’insistance du charcutier, plus enclin à s’exprimer en centimètres : « j’en mets long comment à la petite dame ? »

On a beau ne rien faire, la bonne chère appelle la bonne chair, et versa dans le vice.

Il m’arrive souvent de ne pas utiliser l’entrée en matière sus-citée. Probablement par pudeur. J’associe plus facilement « cher(e) » à « ami(e) », formule protocolaire qui n’engage personne. Associer « chère » à un prénom est un acte quasi charnel, une faveur (ou une licence), une grâce, une attention charismatique !

À ce propos, « charité » vient du latin « caritas », amour du prochain. Sens classique de « affection » : de « carus » (cf. « cher »).

Banga ! Banga ! Voilà Catherine qui nous revient de Martinique. Deux mois et demi de stage en pédiatrie. Avec trois supers copains : l’extraverti, qui chante à tue-tête, ophtalmo – trois fonds de l’œil par jour cul-sec, ce n’est pas la mer à boire -, un battant, branché finance, qui veut diriger un labo pharmaceutique ; l’intellectuel, capricorne soucieux de sa personne, chercheur en biologie, politesse raffinée ; enfin, la bonne pâte, un géant nommé François toujours prêt à se mettre en quatre, un monument de bonté, médecin authentique. Catherine était, telle une reine africaine, adorée sous le sobriquet de cleptounette (elle est voleuse au jeu de Donjons et dragons). Elle ne sait pas lequel choisir. Tous les trois vont partir pour le service militaire. Ils lui écriront sans doute, elle les oubliera peut-être.

Elle a rapporté du rhum pour C. qui ne boit pas, ainsi qu’une boîte en bambou pour Agnès. Bronzage pour tout le monde !

J’ai un nouvel élève (il est nouveau mais il est seul) : CE2. C’est un délice à cet âge ! Ils adorent les mathématiques même quand ils sont nuls ! Ils sont ingénieux, amusants. Mais déjà, les automatismes enkystent le petit être qui s’effare. Les retenues, ça s’apprivoise, mais il faut les suivre longtemps avant de pouvoir les approcher. Les retenues sont pleines de retenue ! Le cauchemar de Vivien, ce sont les soustractions. Elles sont comme une meute grouillante sous son lit.

La retenue de l’addition est sonore, elle s’impose, elle chante, elle est inoubliable. En revanche, celle de la soustraction est mystérieuse comme les yeux du chat, déplacée, indirecte, traîtresse. Comme il y a une soustraction dans chaque problème – subséquemment à la préoccupation de l’auvergnat : « Combien il m’en reste ? » – Vivien n’aime pas les problèmes.

Agnès m’a annoncé sa décision dans le calme songeur du grand canapé. J’ai opiné du chef, puis nous avons transformé le grand canapé en lit. Nous avons repris chacun nos anges : d’aucuns ne voulaient pas comprendre… Il s’était formé des couples au sein du troupeau. Il fallut distribuer quelques coups de trique, donner de la voix et lâcher les chiens. Voici sonner l’heure de la remue au poitrail des bêtes !

Je me suis endormi comme une pierre. Rêves riches en tungstène.

Ce matin, Anita O’day chante : « Youuuu must take theeee « A » traaaain… » A comme Agnès.

On va retourner à nos vies. Pour avoir la conscience tranquille, je vérifierai l’huile de la 2 CV avant de partir.

J’ai pris un abonnement à l’Atelier du cinématographe. Je vais m’en payer du Marbeuf ! C’est moi qui te le dis ! Rétrospective ! Trois petits points et puis s’en vont, sur la voix triste des chanteuses de jazz. C’est le blouse avec ses fines bretelles et son tissu à fleurs…

Un coup de fil de Magali vient de m’avertir qu’une chambre se libère le 15 avril à la communauté de la rue Cassini (en face de chez Marc). Comme quoi, le destin ne nous lâche pas. Magali me réserve l’aubergine (jeu de mots plaisant construit sur la primeur et faisant ressortir l’aspect immobilier de l’affaire).

Le côté dérisoire et vain de tout travail m’est apparu avec plus de clarté en lisant ta dernière lettre : « Pour une fois, j’avais décidé de venir travailler à la fac, ce samedi matin. ». Tout l’aspect bricolage de la besogne est exprimé par le suffixe -ailler : cisailler, grailler, marmaille, railler, discutailler, travailler… connotations péjoratives, voire négatives !

J’ai le nez sec. Le trio de Mozart de l’étrier, avec Jojo qui dose au piano, Camel qui distille au violoncelle et Manon qui reprise au violon. Le Trio joli. Il est 13 heures. Les capots sont brûlants. C’est l’été.

Sylva a prêté son blouson de cuir à Agnès. Ça fait deux jours. J’aurais pu me douter de quelque chose. Et puis, il y a eu ce rhume qui a tenu trois jours. Je me rappelle également un lapsus lors d’une conversation téléphonique avec ma mère : « Je ne sais pas si je serai encore avec Agnès la semaine, euh, l’année prochaine » (elle envisage descendre se faire opérer de la cataracte à Nice). C’était donc bien écrit dans les entrailles (encore un mot en -aille) des poissons-bananes. C’était écrit avec du typex sur le front des nuages.

Mille baisers en accordéon.


Cher Ange

Cher ange !

23 heures. Gainsbourg hoquète dans la chambre voisine. Philippe bouquine. Magali se brosse les dents. Il n’en faut pas davantage pour qu’une vague de torpeur n’affaisse mon encéphalogramme. Un essaim de méchants insectes habite le néon. Je redoute la blessure de cette lumière chlorotique. Les boules Quies de Michel sont couchées dans le coton, roses nouveau-nés d’une portée de souriceaux aveugles.

Ces temps-ci, la communauté souffre d’avoir accueilli avec trop de générosité les hôtes de passage dont les velléités d’anatifes mettent en péril la sérénité de la maisonnée. Les délais tombent comme des sternes (la mouche est salissante).

Demain, lundi, je me remets à l’étude. L’incertitude a cessé de grignoter mon équanimité. La racine de consoude posséderait des vertus cicatrisantes. Trois petits points et puis s’en vont.

Hier soir, nous étions invités chez Agnès… enfin, je le pensais. Marc et Michelle étaient de la partie. Catherine était venue avec ses souvenirs insulaires. Et je vous le donne en mille Emile : J.-M. ! Mon frère a débarqué au milieu du week-end avec son fourniment de baumes et d’onguents, shampoings, lotions, embrocations et crèmes amincissantes.

Toutes les jeunes filles étaient à ses genoux. Sa magnanimité ne connut pas de bornes. La complaisance avec laquelle il affriolait nos moles concubines frisait le scandale !

J’ai mangé avec une voracité boulimique. Les relations étaient aussi tendues que mon estomac. Gala de fantômes en instance, jour de l’an dans un hall d’aéroport, amicale des anges déchus, tombola de l’ennui, kermesse du cœur… La fête !

C’est moi qui ai fait la béchamel. Avec des petits champignons. Agnès a le secret de ces améliorations incongrues de dernière minute. Elle tient ça de sa mère, experte ès Tupperware, conserves et fauchonneries en tout genre. Dorénavant, je saurai qu’il faut poêler les champignons de conserve avant de les incorporer aux sauces.

Durant le repas, j’ai passé mon temps à repêcher ces petits cadavres mous, englués dans le roux blanc, pâles fongosités qui rendaient à la mastication un jet acide et malodorant. Pour enrober mes pommes de terre vapeur, j’ai fini par adopter la technique « du savoyard » : un petit morceau de tubercule piqué au bout de la fourchette traçant un sillage épais à même la saucière.

Marc était mon seul concurrent sérieux. Mais ce dernier goûtait le féculent accompagné d’une onglée de beurre et d’une pincée de gros sel – un seigneur, je vous dis. J’ai donc disposé de l’entière casserolée. J’envisageais l’indigestion avec la sérénité benoite des grands lézards torrides, jouissant de ce coulis laiteux comme d’un sperme épais et lilial. Au fond, peut-être s’agissait-il du mien que j’étais venu récupérer (au fond seulement) dans un élan de hargne rancunière.

La soirée s’est achevée (en ce qui me concerne) par un whist où Agnès et Marc se sont disputé la première place.

J’ai préféré regagner le logis à pied afin d’amorcer une digestion qui s’annonçait lente et complexe.

Aujourd’hui, lundi. Avant de commencer à étudier les mystérieuses intrications organiques dont nous sommes l’achèvement prodigieux, je vais, lorsque la cuisson du riz sera terminée, ce qui ne saurait tarder étant donné le peu d’eau qui reste au fond de la casserole, aller me procurer la Bible dans la version de l’éminent Chouraki, traducteur éclairé, à la librairie de la Sorbonne. Je vais essayer de la voler. L’ouvrage coûte dans les 400 francs. Je revaudrai à Dieu ce larcin minable, à l’heure où les corbeaux me suceront la sclérotique. Au fond, cette Bible, je la choure à qui ?

Présentement, je dois me concentrer sur les allées et venues des janissaires. La direction nous avertit aimablement que la librairie est équipée d’un système de surveillance vidéo très sophistiqué. J’ai repéré l’angle mort qui me permettra de subtiliser la parole du seigneur. Reste à déjouer la surveillance du dragon femelle qui garde la crypte (les bibles sont au sous-sol avec les BD). Je mettrai le précieux document sur mon ventre (je peux créer en cet endroit une dépression de dix bons centimètres).

Je te rassure, l’entreprise a échoué. Je suis venu trop tôt. Les vendeurs débordaient de disponibilité. Je vais attendre samedi où une caisse supplémentaire, tenue par une vieille taupe aveugle, est ouverte à la clientèle. Je falsifierai l’étiquetage. L’ouvrage est vendu dans un coffret enrobé d’un film de matière plastique : l’étiquette se décollera sans mal en même temps que l’éthique.

Le soleil écrase ses mégots au fond des arrière-cours. C’est à peine si quelques chaussettes archi juchées daignent saluer d’un balancement incertain les génies de l’air qui font le mur du son. Des bruits de vaisselle dans les étages annoncent que la grande digestion vient de commencer. La rumeur de la ville s’estompe. Vivaldi en grand arroi se taille une allée à coups d’archer dans la torpeur méridionale. C’est l’heure où il fait bon s’assoupir sur la péronnelle !

Les pupilles comme des ludions, une banquette de vieillards disserte sur le cul laconique des nubiles. D’obscènes intumescences ornent le nez de ces trognes écarlates – clochards endimanchés, ivrognes disgracieux rêvant à des amours de portefeuille.

Quand les couleurs du ciel précipitent dans la faisselle de ta boîte crânienne, sous la forme d’une substance caséeuse, pense au tinamou qui fait sa misérable vie dans les pampas. On a toujours besoin d’un tinamou chez soi (proverbe amérindien). Robert en dit plus long : oiseau gallinacé à ailes réduites et à queue très courte, qui niche sur le sol et vit en Amérique du Sud, où on le chasse.

Puisque te voici créchant parmi les tiens (« J’aime Popol et sa fadaise »), fais-leur savoir que je les gratifie d’un salut amical et que je leur tire mon chapeau ! Deux occasions de gagner : une au grattage et une au tirage.

Jouâtes-vous à la hâte quelques sonates en compagnie de Stéphanie, ou bien le temps est-il passé des sororales perversions ?

Je t’embrasse et des meilleures.


Génisse plage

Chère B.,

Il est difficile d’aligner trois mots sur cette feuille inondée de soleil. Mon Bic est une vraie catastrophe écologique ! Les bateaux à voile font du un nœud. Le boudin de mer de la gendarmerie passe au large comme le zip d’une fermeture éclair. La police de l’île ! T-shirt et petit slip au fond de la raie. Flics de plaisance. Je me méfie parce qu’ils collent des papillons verts sur les fesses des nudistes. Cette plage de sable est assez peu fréquentée. Des barbelés en défendent l’accès : des vaches y pèsent lourdement… Je peux apercevoir leurs gros culs, un peu plus haut, à la lisière des chênes.

Hier, lorsqu’elles sont descendues boire, l’une de ces limousines qui n’avait cessé de me fixer de ses grands yeux noirs auréolés s’est approchée de moi. J’ai touché son mufle rose. Elle m’a fait des effets de tête, faisant mine de vouloir m’embrocher sur ses jeunes cornes. J’ai mis fin à la discussion en l’aspergeant copieusement. Génisse plage !

Le soleil réchauffe, sous la panure sableuse, quelques galettes de bouses. Cela aussi doit en décourager plus d’un ! Nous parlerons des mouches une autre fois. Un bateau à voile se dandine non loin du rivage. Les voiles sont ferlées. Un petit moteur propulse la barcasse. Trois gros porcs à casquette paluchent leurs moulinets au ras des pâquerettes de leurs bermudas. On dirait qu’ils se branlent ! Ils sont attirés par le saule. Ils flairent le brochet comme je flaire la sardine au supermarché. Il faut dire que je suis allé appâter, tout à l’heure, sous le saule.

Sur l’autre rive, on peut apercevoir le complexe du village vacances. Une réussite architecturale. Moderne, intégrée. Un village encastré dans la colline. Tout est sur place, à portée de porte-monnaie. Juste en face, une pub pour le sirop des Vosges Cazé : l’eau, quelques feuillus en forme de boules, la pente verdoyante du pré jusqu’à la barrière noire des pins sous le ciel bleu cassé (Casser la voix, bien sûr).

Tout à l’heure, j’ai attrapé un grillon. Le grillon est amphibie. Le savais-tu ? On les voit descendre parfois vers l’eau et se diriger en direction du large. Où vont-ils ? J’ai laissé beaucoup de souvenirs sur cette plage. Revoilà les trois observateurs de mon cul sur leur putain de barque !

V. est venue passer dix jours à Beaumont-du-Lac. Ton coup de téléphone a déclenché une crise de jalousie. Quelque chose d’assez pathologique. Elle était désolée. Il y en a eu trois en dix jours, des crises de jalousie. V. est une personne étonnante et très attachante. Bref. Elle a décidé d’aller vivre à Nice alors que je m’étais rapproché de Paris pour ses beaux yeux noisette. J’ai quand même passé dix jours inoubliables avec la femme de ma vie.

La maison n’était pas terminée. V. n’est pas du genre à regarder pousser les pierres. Je comprends qu’elle soit repartie vers de nouvelles aventure. Trop de bonheur n’est pas soutenable. Le monde est pour elle un laboratoire. Elle va d’éprouvette en éprouvette. Sa quête est mystique. Elle ne fréquente que des êtres hors du commun. Je n’ai pas donné suite à son coup de téléphone d’une minute trente : je te téléphone mais je n’ai rien à te dire. Quant à moi, la vie m’aime trop pour que je meurs d’amour. Le temps a passé.

Oui, je disais, le grillon. Il s’est mis à courir sur ma peau avec une sorte de frénésie exploratrice. Je l’ai laissé faire. J’ai finalement décroché le petit animal pour aller rafraîchir mon corps dans les eaux délicieusement froides du lac.

Mais l’été n’était pas terminé ! Un après-midi, alors que je regagnais la maison paternelle afin de prendre une collation entre deux efforts, je tombe sur une jeune fille aux yeux bleus qui semblait attendre la venue de quelque prince afghan. Elle s’était installée au milieu du gazon, des jambes jusqu’au short, deux petites dents accrochées à son sourire bien décidé à conquérir la Haute-Vienne. J’ai tout de suite pensé à Dolores Haze lorsqu’elle apparaît pour la première fois à Humbert Humbert, dans le film de Stanley Kubrick. Heureusement, j’ai reconnu la voiture : Catherine !

Elle passait par là (elle est restée huit jours). Ça faisait quatre ans et demi qu’on ne s’était ni vus ni parlé ni écrit (je n’avais pas répondu à ses lettres). Une drôle d’histoire. À l’époque, j’avais pris la fuite en direction de la Côte d’Azur. Je n’avais pas le bagage pour entamer une thérapie de couple.

Elle ne s’attendait pas à me trouver là. Je ne sais pas ce qui l’a poussée à m’avouer qu’elle était venue voir mon père — je n’ose pas imaginer la réaction de G. si je n’avais pas été là pour changer le cours des choses. Compte tenu de son passé incestueux, j’en avais eu des frissons dans le dos. C’est une expression. En fait, je n’ai pas eu de frissons. J’ai seulement été horrifié.

Elle habite Grenoble. C’est loin Grenoble. Mais nous nous reverrons, c’est sûr. Elle est gaie, Catherine. Depuis notre séparation, elle n’a rencontré personne chez qui fussent réunies tant d’intelligence et de beauté. Elle m’avait sélectionné pour être le géniteur de son enfant. Selon elle, le résultat devait être intéressant. Elle n’avait pas eu ses règles depuis quarante-cinq jours. Elle ne savait pas où elle en était. Selon moi, son vagin était trop sec pour qu’une ovulation fût en cours. C’est pourquoi je lui fis un enfant tous les soirs sans me faire prier. Elle vient de m’annoncer par téléphone que le test de grossesse est négatif.

Mais une question te brûle les lèvres : 

  • Et si elle était tombée enceinte ?
  • Je te répondrais qu’il faut bien que les enfants naissent.
  • Tu l’aurais reconnu ?
  • Sans doute.
  • Mais alors, tu l’aimes, cette Catherine ?
  • L’amour est un mystère. Il n’y a que Dieu pour aimer à la perfection ! Toujours est-il que si tu veux un enfant, je suis à Beaumont-du-Lac tous les week-ends. Tu peux disposer d’un meublé tout équipé si tu ne veux pas dormir dans mon lit. Tu peux même venir accompagnée. Je ne suis pas certain d’être disponible toute la journée car la construction n’est pas terminée, mais le lac se trouve à 1900 mètres. Le mois de septembre est le plus beau de l’année. On peut te récupérer à la gare d’Eymoutiers.

J’espère que mes histoires de cul ne t’ennuient pas trop. Pour changer je vais te parler boulot !

Je suis en stage à Châtellerault depuis le 17 août (technicien de maintenance en microsystèmes informatiques). Ça en jette, mais il s’agit juste de réparer des imprimantes. Neuf mois de stage à raison de neuf heures par jour à se concentrer sur des circuits à la mords-moi-le-nœud. La fée électricité dit qu’en un nœud, la somme algébrique des intensités est nulle. Ça veut simplement dire que tous les courants ne peuvent pas se réunir au même embranchement. C’est comme si deux rivières se rencontraient sans créer une nouvelle rivière ! Comme dirait l’abbé Pierre : « C’est pas possible, ça ! »

Châtellerault est une ville comme on en rencontre dans les films de Chabrol. Mais l’ambiance en cours est bonne. Il y a même quelques nanas : cinq sur seize stagiaires. C’est grâce à elles que j’ai été élu délégué de classe. Elles ont toutes la trentaine et plusieurs enfants à charge. Je fais chambre commune avec deux Bretons discrets, gentils, doux, propres. L’un me jalouse, l’autre m’admire (il a dû me donner sa voix lors de l’élection). Le programme m’interpelle. Le bonheur, c’est d’être adapté à son milieu.

N’hésite pas si ça ne te fait pas trop cher en train. Je peux t’en payer une bonne moitié. Le retour, par exemple (je suis persuadé que tu passeras le restant de tes jours avec moi).

Moi aussi j’ai envie de te voir !

Bref, je t’embrasse papier sur les deux pages… Sage, comme une image !

À bientôt !


La manufacture d’armes désaffectée de Châtellerault

Chère B., toutes mes félicitations pour cet été mené tambours battants (mais où caches-tu tous ces tambours ?)

Mon environnement ne permet pas à mon esprit de bouillonner – cuisson à l’étouffée, et encore ! Il n’est pourtant que sept heures trente du matin à la manufacture d’armes désaffectée de Châtellerault. Le ciel est d’un blanc hydrophile. Un morceau de toit est kaléidoscopé par le carreau inférieur gauche de la fenêtre haute. Le paratonnerre me fait penser au nez torsadé du nerval, à moins qu’il ne s’agisse de celui du narval… Toujours est-il que Nerval s’est pendu. Ça ne m’inquiète pas outre mesure. Surtout depuis que je me suis mis à boire de la bière : on sait que les ivrognes ne se pendent pas. Encore moins le mardi.

Ici, on me surnomme le Pinson. Dès le matin, je chante ma joie, sans raison, mais avec conviction, et cela jusqu’au soir. C’est une belle histoire d’amour entre la vie et moi. Elle m’a trouvé et ne m’a plus quitté… à moins que ce soit l’inverse : et vice-versa dans la simultanéité de l’être et du non-être (le contraire m’eut étonné). Toujours est-il que depuis le 17 août, je brûle mes cartouches à la manufacture d’armes désaffectée de Châtellerault. Désaffectée, c’est-à-dire privée d’amour. 

Le stage tant attendu est arrivé, ohé ohé ! Le programme est alléchant : électricité, électronique, programmation, réparation… À la sortie, on pourra se fabriquer un ordinateur. On l’emportera en souvenir. On le mettra de côté en attendant la fête des mères.

Je vais être rémunéré 4200 francs par mois car, il y a deux ans, j’ai travaillé sept mois à Bagneaux-sur-Loing. Entre le chômage et ce stage, ces sept mois m’auront rapporté gros. C’est ainsi que les hommes vivent de nos jours, en Europe : le chômage, les stages, les squats. Assistance ? Parasitisme ? Commensalisme ? Symbiose ? Je suis persuadé que les zonards ont une fonction sociale. L’exemple épouvantable qu’ils donnent permet de conforter la population laborieuse dans son droit chemin. Le principal est de se savoir aimé de Dieu. Nous avons tous droit à une part du gros câlin.

Les profs sont sympas, motivés, pédagogues, compréhensifs, voire motivants. Nous sommes en cours. Nous corrigeons l’interro d’hier. Comme au bon vieux temps. Dix ans déjà que j’ai passé le bac. Tout est là, bien rangé dans les tiroirs. Un petit coup d’aspirateur et ça repart.

Outre ma sociable personne, la chambrée est composée de deux Bretons discrets et doux, tôt couchés, propres, lit au carré. Tous ces détails sont d’un intérêt limité. Je t’ai écrit une autre lettre. Ci-jointe.

Le plus difficile est d’être à l’heure le lundi matin.

Lundi matin, 4 h 30, gare de Limoges-Bénédictins. On a suspendu une sculpture moderne sous le dôme de la gare. L’idée est bonne. Une sorte de grande flèche qui tient de la pirogue indonésienne et du porte-plume (celui avec lequel on écrivait, pas l’indien).

Mon train est à cinq heures. Je dormirai dans la Micheline. Deux heures et demie pour faire Limoges-Poitiers ! Je ne sais pas si tu réalises. Moi non. Les locaux poussent des soupirs à fendre le cœur. Quelques marins piquent le roupillon sous le pompon. Tout le monde est cassé.

Des messieurs encostardés promènent leur attaché-case. Un attaché-case est plus exigeant qu’un chien. Il y a des objets, comme ça, qui vous prennent par la main et vous font faire ce qu’ils veulent.

J’ai le coup de barre. Une vague nausée me siphonne les boyaux. Ça y est, on est parti. J’aime les trains. S’endormir doucement secoué au rythme des joints de dilatation et se réveiller dans un pays éclaboussé de soleil, avec le rire d’une femme qui s’éloigne sur le quai… à la manufacture d’armes désaffectée de Châtellerault, par exemple !

Je t’embrasse.


Vers les contrées du Nord

Comment se fait-on à l’idée d’une nouvelle brosse à dents ?

Insensiblement l’objet se fait plus présent à l’esprit. On se prend à y penser sans savoir comment l’idée nous est venue. On éprouve une jubilation diffuse à évoquer la souplesse mesurée du poil synthétique contre la gencive. On se laisse gagner par la satisfaction que procure l’évocation de la cambrure idéale du manche. Comme c’est bon ! Dire que j’aurais pu choisir une couleur différente et passer à côté du bonheur !

J’ai rencontré ma brosse à dents à Auchan Petite-Forêt. Au rayon brosses à dents, juste après les gants de caoutchouc rose à usage domestique (vaisselle et eaux usées). Je me suis pointé sans rendez-vous.

En vérité, je n’étais pas venu pour ça. Mais qui nous dira à quoi ça pense ? Je venais faire l’acquisition d’une chemise à rayures rouges et grises sur fond blanc et de huit pots de yaourt bulgare. La ligne chic de chez Duchoc. Eh bien, figure-toi que cette chemise me procure beaucoup moins de satisfactions que cette brosse à dents. Je me permets de le dire parce que la chemise est infroissable. Il est vrai que cette satisfaction n’est pas du même ordre. Mais alors, pas du tout du même ordre. C’est un peu comme comparer une chemise avec une brosse à dents.

C’est l’été. On se raconte nos vies dans les trains Corail. L’heure des marées se décale doucement dans l’indifférence générale. Les garçons échangent leurs yeux avec ceux des filles.

Gard’Amiens ! Rompez ! Le monsieur qui lisait Rustica descend. Celui qui annotait les Lettres pornosophiques de Voltaire aussi. L’homme qui avait raconté l’histoire du train qui déraille ne bouge pas. « Une rupture d’essieu ! » avait-il affirmé. J’avais osé renchérir : « Un vrai désastre ! » On m’avait regardé en chien de fusil. Soit j’explique et je passe pour une soupe ; soit je joue au meilleur des mondes et je passe pour un cheveu. Allez, je ne vais pas faire mon cheveu sur la soupe avec toi : « Une rupture des cieux… Un dés-astre. »

Une femmes à la cinquantaine décharnée entre dans la voiture : les jeans commencent au-dessus des mollets tatoués. 68 n’est plus qu’un souvenir : chaussures universitaires et lunettes conçues pour parcourir le Monde diplomatique avec un maximum de confort. Elle s’assoit à la place libérée par Voltaire.

Il y a aussi cette professeuse de flaoto traverso rondouillarde qui surcharge sa partition d’annotations poilues. Un cahier de texte aussi bleu que sa robe est rose l’a trahie. Elle n’arrête pas de faire tomber son crayon.

À côté d’elle, une lectrice de L’Événement du jeudi parcourt la chronique de Jean-Paul au pays des ravisseurs. Sur la banquette d’en face, une ravissante princesse arabe s’est endormie le poing dans la joue, sur La Nuit sacrée d’Amarchose. Des mines d’or et d’argent à ciel ouvert décorent ses avant-bras velus.

À côté d’elle, une petite nana qui doit faire de la montagne rédige une lettre d’anniversaire en se servant d’un vieux Mickey comme sous-main. À côté de moi, c’est-à-dire en face d’elle, un monsieur enceinte lit Ne laissez pas détruire vos rêves.

En face de moi, Anne dort depuis maintenant un gros quart d’heure. Tout à l’heure, elle cousait une ceinture noire avec l’application des grands chimpanzés désœuvrés du zoo de Vincennes. J’ai lu son nom sur la doublure de sa trousse de couture. Soudain, elle a levé la tête. Elle m’a fixé sans me regarder, inquiète. Puis, elle s’est levée précipitamment et a remonté le couloir. Sa peau était devenue ansérine et une rosée pathologique s’était formée à la lisière de ses cheveux.

Elle est de nouveau installée en face de moi, près de la fenêtre par laquelle il est dangereux de se pencher. De sa trousse de couture, elle a extrait une petite boîte noire. À l’intérieur, un assortiment de ciseaux, d’aiguilles et de fils de toutes les couleurs reposent sur un capitonnage de velours rouge. Toujours la ceinture noire. Elle a dû confectionner elle-même sa robe : les papillons ont été cousus vivants sur le tissu.

Comment avais-je pu la regarder coudre sans remarquer ses ongles laqués d’un rouge excessif ? Il est trop tard pour en parler. Je suis sûr qu’elle n’avait pas emporté son sac à main lorsqu’elle s’était levée, tout à l’heure. Qu’est-ce que ça veut dire ? Elle s’est de nouveau endormie, la trousse à couture posée sur le sexe. Elle a étendu ses jambes. Je fais attention à ne pas les toucher. Ses cuisses s’ouvrent un peu plus à chaque secousse du rail.

À côté de moi, l’homme s’est mis à ronfler. Est-ce qu’ils dorment ou est-ce que je rêve ?

La nuit tombe sur Valenciennes. Une nuit anthracite descendue des terrils. J’ai bien adoré ton histoire de balai. J’ai trouvé ça en arrivant à Châtellerault. C’était avant d’en partir pour toujours. Châtellerault n’existe plus. La Vienne a tout emporté. Tout sauf Bat (Batmanabane, pour les intimes). On s’est retrouvés au même stage d’analyste programmeur, dans le Nord. Il parle couramment trois langues mais il a des lacunes en littérature française. Il a fallu travailler le psychologue à la conscience pour qu’il soit admis. Nous voilà donc dans la même chambre en compagnie de François, un vieux bonhomme avide de connaissances, à l’œil inquisiteur et à la nuque rouge.

Je t’embrasse.


Rhinocéros

Chère B., bonjour,

J’ai inventé un nouveau sentiment.

Prendre un cœur de rhinocéros gros comme ça.

Piquer le cœur de cous de girafe.

Suspendre le cœur par la crosse aortique à une branche de baobab afin de le tenir hors d’atteinte des hyènes.

Au bout de quelques heures, on constate que le rhinocéros s’est reformé autour du cœur.

Quant aux girafes, elles sont devenues inutilisables.

Néanmoins, le rhinocéros conserve intact le souvenir des petites cornes duveteuses plus horripilantes que celles du polystyrène expansé (le polystyrène expansé est un ruminant à la panse volumineuse, qui voyage tout l’été. Ses bois très ramifiés rappellent ceux du renne).

Ce sentiment se nomme : le rhinocéros. « J’ai le rhinocéros », dira l’un ; « J’ai un de ces rhinocéros », dira l’autre ; « Je suis au bord du rhinocéros », etc.

Cette nuit, j’ai rêvé d’un homme qui allait se donner la mort. Un étron long de plusieurs mètres lui sortait de l’anus. Dans mon for intérieur, je me disais qu’il chiait de la sorte pour se retrouver après la mort. Un fil d’ariane bien singulier.

Si après ça, tu veux toujours retenir tes rêves, mets un citron sous ton oreiller. Les magiciens éthiopiens disent que ça marche à tous les coups.

Je suis comme un phacochère qui doute.

Je t’embrasse de nuit.


Lettres à Ca.

Le canular

Remarque : la même lettre a été envoyée à deux personnes différentes. J’ai falsifié mon écriture.

Cher C. (Puis Cher N.)

Le château. Ce qu’il en reste. Je ne sais pas l’heure qu’il est. Le soleil passe les ruines à la chaux vive. Là-haut, dans les arbres, deux filles grimpent sur le chemin. Leurs cuisses éclatantes jouent avec le soleil. La queue d’un lézard disparaît sous le grillage. Un merle trafique dans les feuilles mortes. Raffut. Les lames vibrantes d’un balai de jardinier passent le silence au peigne fin. De grosses mouches à corset se rechargent sur les pierres. De minuscules fourmis noires se dérèglent sur mon t-shirt. Elles ont dû tomber de l’olivier. Les bébés fourmis, ça n’existe pas. Mais celles-ci sont si petites ! Les œufs qu’elles transportent sont aussi gros qu’elles. Elles doivent sortir de là prêtes à l’emploi, dépucelées, nettoyées, désinfectées, fonctionnelles. Elles se mettent alors à marcher avec les autres, à courir dans tous les sens comme des petits camions vus d’avion.

Je sors des chiottes à sous. Tu sais, celles en forme d’œuf de fourmi. À l’intérieur, c’est frais, il y a de la musique psychédélique et un filet d’eau qui gazouille. Je pourrais y rester des heures, le cul a l’air, à me caresser la nouille. Surtout quand il y a trois personnes qui serrent les fesses en attendant que je sorte. Elles peuvent toujours aller se soulager derrière les aloès. Moi, j’ai payé pour un quart d’heure. C’est écrit au-dessus du porte-manteau. Pour sortir, j’attends toujours les trois petites notes désagréables et la grosse voix qui prévient que la porte s’ouvrira automatiquement dans deux minutes. La musique s’arrête, fini la fête. Il est rare qu’on retrouve en sortant les gueules qu’on a laissées en entrant. Souvent, les gens tapent sur les parois ou bien demandent s’il faut aller chercher du secours. « C’est pas croyable ! », ils disent, « c’est impensable, il faut appeler quelqu’un ! » Moi, j’en ai rien à foutre : ces chiottes sont blindées, de véritables chrysalides de béton. Ils finissent par laisser tomber. Tous des faux-culs.

Je sors de là complètement stone. Les gens me regardent avec un air vaguement réprobateur. Je suis à moitié sourd et la lumière m’aveugle. Je me laisse prendre en charge par l’odeur abrutissante des genêts. Je suis comme la jeune fourmi, propre, neuf, humide, j’ai le droit de vote et je peux titiller la fente avec mon bulletin secret. Et pas de dame pipi pour me faire les gros yeux.

Il a fallu se taper 80 mètres de dénivelé pour accéder au site du château mon cul. En fait, il n’y a pas de château, là-haut, à part les chiottes (un franc la visite). Sur le chemin, il y avait des petits sachets d’arsenic suspendus aux branches basses pour lutter contre les insectes et les rats. C’est ce qui m’a décidé à continuer. Au sommet, il y avait une buvette en surfusion. Je suis resté un instant à regarder la mer. Puis j’ai commencé à bouger. La tête dans le melon, je suis redescendu jusqu’aux ruines poser mes fesses au bord du trou au fond duquel on peut voir, entre les éboulis qui ont été cimentés par mesure de sécurité, le corps mutilé du grand saurien préhistorique, les antiques fondations charcutées par le temps. On a clôturé tout ce merdier, sans doute pour empêcher les gens de chier sur le patrimoine. C’est devenu le pays des lézards gris et verts ; probablement les descendants du léviathan archéologique qui sèche sous le soleil méditerranéen. Décrire tout ça me détend les abats.

Des piafs s’approchent de temps en temps : il y a peut-être à bouffer dans le sac en plastique ! Je l’ai trouvé sur ce banc : deux bouquins, une revue, un carnet d’adresses avec un billet de 200 balles, et deux lettres. Il fait lourd. S’il pleut, je pourrais toujours m’abriter avec ce sac en plastique.

D’ici, l’on domine tout le Vieux-Nice. Les toits sont rouges comme des culs de babouins. Les seize clochers lâchent à intervalles réguliers des flopées de tourterelles. Les antennes de télé ratissent les ondes et les mouettes font de grandes traînées de sperme dans le ciel.

L’orage me rappelle mon premier amour. Pour rentrer, on avait pris le dernier baiser. On s’était fait braquer par de grosses gouttes tièdes. En arrivant, on était comme des gâteaux secs dans une tasse de thé.

Je dis ça parce que Caroline ne s’est pas encore rendu compte que je suis en train de faire une farce à Nanou en lui faisant croire que C. se sert de ce qu’elle lui a écrit pour écrire à Caroline. Mais ce que Nanou ne sait pas, car elle n’a pas lu la lettre que Caroline a écrite à C., c’est que C. a sans doute été le premier amour de Caroline. Mais je ne sais pas comment ça s’est passé.

J’entends Nanou d’ici : « Le salaud ! Il s’est gouré d’enveloppe. Tant pis ! Voyons un peu ce qu’il raconte aux autres nanas. »

Vous devez commencer à comprendre que les lettres que vous avez envoyées à C. sont celles qui étaient dans le sac en plastique que j’ai trouvé dans le parc du château. En lisant vos deux lettres, je me suis amusé à faire une petite reconstitution des rapports que vous avez pu avoir avec C. J’espère qu’il ne vous avait pas déjà écrit. Je ne connais pas le style de ce mec, mais ça m’a tellement amusé que j’ai décidé de vous répondre à sa place. Je lui devais bien ça.

Son adresse était sur les enveloppes, mais je crois que ma petite enquête policière ne va pas me mener jusqu’à chez lui, car j’ai déjà dépensé le billet de 200 francs. De la façon dont vous lui parlez dans vos lettres, je suis sûr qu’il m’en aurait fait cadeau. Je lui renverrai son carnet d’adresses un de ces jours.

J’ai bien aimé vos lettres. Ça me ferait plaisir si vous me répondiez. J’ai mis mon adresse à part au cas où vous auriez commencé à lire ma lettre par la fin.

Je vous embrasse toutes les deux.

C.

PS : à l’occasion, remerciez votre ami pour les 200 francs : ils m’ont permis de prolonger de trois jours mes vacances à Nice, chez mon amie Cathy. Je vais remonter sur Paris en stop. J’espère qu’on pourra se voir un de ces quatre. Excusez-moi pour la photocopie, j’avais la flemme de recopier.


Les enfants de Terschelling

C’est par les pieds que ma lettre commence. Insidieusement, les semelles de tes souliers prennent du recul ; puis ça gagne les genoux qui se bloquent. La rotule finit par se dissoudre dans le manchon articulaire qui s’insensibilise progressivement tandis que le ventre perd la mémoire du sexe.

It’s been raining since I was born this morning. I’ve got to improve my English these days. I mean I feel increasingly Germanised and increasingly wet. I wonder whether I’ll see the light again. Something’s wrong in the way time is flowing on the island. I think we’re infested with ghosts. There are ghosts everywhere on this piece of salted earth : ghosted the rain, ghosted the time, ghosted the sea, ghosted the fried fish, ghosted people opening their eyes for the first time in the day, ghosted the birds. Good morning, Hitchcock.

Sous cette pluie d’avant la pluie, pas question d’utiliser la bicyclette louée à prix d’or. Pour l’amour du ciel ! Il va falloir débourser huit balles pour avoir le privilège de monter dans un de ces affreux autobus !

J’ai été affecté à un camping, à huit bons kilomètres de West-Terschelling. À côté, il y a l’auberge de jeunesse, où je prends deux repas par jour afin de maintenir fonctionnelle ma structure vivante.

Ce lieu a quelque chose de désuet. Il est peuplé d’une communauté germano-famélique. Les êtres diaphanes qui évoluent dans cet espace relativement modeste sont bien charpentés, tout en fibres musculaires. Tous ces mécanismes sont visibles à travers leur peau translucide. Ils finissent par compenser leur froideur par de la curiosité, jusqu’à devenir franchement indiscrets. Et lorsqu’ils forment autour de vous une grappe membrue et agglutinante, leur timidité a complètement disparu.

Le premier jour, nous avons erré dans la campagne ultra verte, sur le réseau labyrinthique des pistes cyclables. Il y a du vent alors hisse les voiles et démerde-toi. C’est en résumé la philosophie de ce peuple de marins. À terre, ça donne une société très compartimentée et hiérarchisée : il ne fait pas bon se trouver au milieu des vaches sans sa carte d’identité.

Heureusement que je dors sur mes deux oreilles, comme Vincent van Gogh, le peintre de Zundert (le vieux néerlandais sunder, signifie « séparé, distinct, à part » !). Plaisir domestique que ne sauraient me ravir les vents qui hantent la nuit frisonne : il me suffit de penser à de la choucroute brûlante. Au petit matin, il ne faut pas manquer le petit-déjeuner. Je chasse les mouettes qui n’ont pas trouvé la sortie et je file dare-dare au camion-douche qui fait la tournée des petits campings.

Il est peu probable que la tente que m’a prêtée mon frère tienne deux semaines. En particulier à cause des mouettes qui chient sur la toile et des vaches qui raffolent des chiures salées. Ces grosses bêtes ont leur entrée au terrain de camping. Cela ne les dérange pas de déposer devant ta guitoune une tropézienne pour huit personnes.

Et quand le vent s’arrête de souffler, le ciel se casse la gueule : c’est l’effet bicyclette ! Dans ce cas de figure, c’est au niveau des tendeurs que le bas blesse : les hippocampes te les bouffent jusqu’au trognon ! Fumiers de tendeurs ! (Parce que l’étendeur de fumier). Pour bien se porter dans ce pays, il ne faut pas s’arrêter de pédaler. Et ce n’est pas la choucroute qui manque !

Heureusement, il y a le go. Il y a aussi un type qui n’arrête pas de tourner autour des tables : probablement un témoin de Jéhovah. Il y a des professionnels coréens très compétents qui nous enseignent un go magique (rien à voir avec notre gocherie).

En hollandais, il y a de nombreuses façons de désigner la pluie : la tonitruante, l’émulsifiante, l’électrisante, la mystifiante, la pluie de grenouilles, la pluie qu’on regarde tomber en pensant à Verlaine, la falsifiante, la traçante, la pluie qui tombe sur le toit du gynécée, la pluie qui traverse les nuages, la pluie qui tombe seulement le week-end, la pluie qui rend fou … Un peu comme la neige chez les Esquimaux !

Mais tout cela n’a plus d’importance car, à l’heure qu’il est, le ciel est allé poser son cul sur d’autres rivages. La prairie peut être fière maintenant !

C’est décidé : je serai à Draguignan cet hiver (premier octobre). Je vivrai de peu.

Il fait grand vent et j’ai tué six loups !

Au premier ! (à mi-tiers)


L’oiseau qui disait « wigan »

Ce matin, j’ai été réveillé par un oiseau qui disait « wigan » ! Je l’ai entendu longtemps aller et venir par bonds puissants autour du tipi. Ce devait être un oiseau de la taille d’une grosse mouette (les kangourous ne disent pas « wigan »).

Nuit pleine de loups. Je faisais mon service militaire dans la brigade des loups. Nous devions perquisitionner des habitations à étages dans lesquelles étaient parqués des Indiens du Canada. La conquête avait été menée à bien jadis grâce à des loups dressés par centaines et dont bon nombre étaient restés attachés au service de maintien de l’ordre.

Après plusieurs générations, les Indiens avaient conservé la crainte ancestrale de ces animaux mythiques. Pour le moins gênantes qu’elles fussent, les perquisitions n’étaient que des opérations de routine qui tenaient lieu d’exercice aux troupes désœuvrées. Nous avions cependant bien des difficultés à contrôler ces bêtes dressées pour tuer. Il nous fallait combattre leur fâcheuse propension à investir les étages supérieurs afin d’échapper à notre surveillance. Nous étions munis à cette fin de fins lacets de cuir qui pouvaient à l’occasion faire office de fouets et au moyen desquels nous brisions l’élan de ces animaux névrosés.

La promiscuité avec cette meute aux dents plombées était source d’angoisse.

Je ne vois qu’un seul coupable à l’origine de toutes ces atrocités congénitales : Necrophorus investigator (et ce ne sont pas les tureluurs teutoniques qui me contrediront).

Hier, on était en 1985 et c’était domenica. En bon chien d’infidèle, je suis allé au Museum d’histoire surnaturelle.

Les alcôves étaient peuplées d’oiseaux empaillés (We are the hollow men, we are the stuffed men…) qui noyaient leurs yeux de verre dans un passé de sable et de varech. Rien d’extraordinaire : des études comparatives de becs avec des outils humains ; des coupes de grèves abritant des prédateurs fouisseurs bien équipés… Quelques foques au regard doux et à l’orthographe incertaine… De grands panneaux photographiques noirs et blancs donnaient un peu de majesté à ce foutoire culturel.

Heureusement, il y avait les aquariums marins ! Je me suis familiarisé avec la nage élégante du rouget et les courses de crabe. J’ai pu observer ce monde vibratile où la vie pulse dans la moindre anfractuosité, au défaut du moindre caillou. Il y avait un assortiment assez fabuleux de poissons plats : des raies inquisitrices et voyageuses qui folâtraient ; des poissons sédentaires qui dormaient sur les fonds aréneux en ne laissant affleurer sous le capuchon de leurs paupières moussues que les sphères gélatineuses de leur cristallin vitreux, poissons lunaires dont la face cachée avait l’aspect d’une chair albuplastique, des monstres de l’évolution (Darwin peut être fier !)

Si, comme eux, nous restions couchés toute la sainte journée sur le même côté, nous y laisserions un bras et une jambe, et nos yeux ne tarderaient pas à se latéraliser en migrant du côté opposé. On peut observer ce genre d’adaptation au milieu pictural chez les modèles qui figurent sur les toiles de Picasso.

Il y avait aussi des murènes affûtées qui dardaient leurs têtes des mauvais jours. J’ai été impressionné par la gueule de certains poissons rocailleux à réaction, qui avançaient à reculons en enflant leur corps avec des yeux de Bouddhas hystériques.

Personnellement, je suis toujours pris au piège de ce gigantesque aquarium qu’est la Hollande. Je peux sentir dériver mes organes, constater la verticalisation de l’appareil ciliaire parcouru d’une ondulation perpétuelle. Mes jambes se sont considérablement allongées et mes avant-bras forment avec mes bras un angle immuable de 100°. Je peux sans peine, en les agitant, débarrasser mes oreilles de l’eau qui les emplit.

J’ai envie de baiser !


L’ange et le cheval

Chair à saucisse,

Le belvédère était désert.

Un ange vint à passer par là, troublant le beau secret de la nuit Chevaline.

Le cheval encula l’ange.

L’ange, mécontent d’une aventure si peu favorable, ne mâcha pas ses mots. Mais la nuit Chevaline aux dents éclatantes ria de toutes ses dents de cheval.

Après une petite pause, l’ange palpa sa glande uropygienne afin d’en extraire le suint émollient dont il allait oindre son derrière endolori.

Pendant ce temps — rebondissement de l’intrigue avec l’entrée en scène d’un nouveau personnage —, un groupe de saltimbanques Malfringuais se rapprochait de l’ange dans un brouhaha hérissé de fifres.

Un clown malodorant se détacha du petit groupe. Quelques pirouettes plus tard, il n’était plus qu’à un jet de cacahuète de l’ange encore ébouriffé.

  • Bonjour, monsieur l’ange, que vous avez de belles plumes !
  • C’est pour mieux te plumer, mon enfant, risqua l’ange encore ébouriffé.
  • Que vous avez une belle envergure, monsieur l’ange encore ébouriffé !
  • C’est pour mieux t’enverger, ébouriffa l’ange à risque !
  • Que vous avez une belle auréole, monsieur l’ange à risque !
  • C’est pour mieux taurer ! Olé ! Beau mort doré !

C’en était trop. Le clown, qui était sur le point d’être rejoint par le groupe des saltimbanques et de retourner à l’anonymat cruel des grands chapiteaux, parvint à dissocier le jaune du blanc. L’effet fut immédiat. Je veux dire par là qu’il ne se fit pas attendre : une grande claque sonore s’abattit sur les fesses du monde qui en demeure encore tout secoué quelques milliards d’années plus tard.

Le monde est lumière et l’âme est un pétard à mèche.

Tintin aussi est un pétard à mèche.

Le temps est un cheval aux gencives sentimentales.

Je t’embrasse.


Lettres à N.

Le canular

Remarque : la même lettre a été envoyée à deux personnes différentes. J’ai falsifié mon écriture.

Cher N. (Puis Cher C.)

Voir Lettes à Ca. / Le canular


Pédiluve

Bonjour les filles,

Il y a un ivrogne qui pionce dans les douches. Information minuscule, intérêt à l’avenant. Mais je trouve que ça fait une belle entrée en matière. Peut-être auriez-vous préféré que j’entre en matière avec le bocal de filets d’anchois à l’huile d’olive que j’ai laissé échapper ce matin ? Il s’est écrasé sur le carrelage comme une grosse blatte. L’huile a retenu les petites dents tranchantes et dépourvues d’âme qui ne demandaient qu’à rencontrer la petite souris. Il a fallu récurer avec du Mir vaisselle pur et de l’eau de javel. C’est le genre de catastrophe domestique qui n’arrive que le dimanche matin. Je suis fort contrarié car je suis très friand d’Engraulidés. En gros l’idée, c’est qu’en me laissant laisser choir ce bocal, mon inconscient cherche peut-être à me dire que je fais une consommation immodérée de salaisons. C’est très approximatif, mais j’aime les explications à l’emporte-pièce exprimées de façon alambiquée.

Cela dit, je n’ai pas fait grand-chose ce week-end. J’ai lu un bouquin pour apprendre à mourir. Un truc sur les comas dépassés, les NDE (near-death expériences). Aux États-Unis, huit millions de personnes seraient en mesure de relater à peu près la même histoire à mourir debout : l’esprit sort du corps, qui devient un objet visible au même titre que les taches de sang sur les chaussures du chirurgien – flottement, bien-être, connaissance immédiate de l’environnement. Le voyageur peut raconter à son retour tout ce qui s’est passé pendant son absence, même en pleine crise cardiaque.

Puis vient l’aspiration vertigineuse par le tunnel, en direction d’une source hyper lumineuse qui n’éblouit pas – dépourvus d’yeux que nous sommes à ce moment-là. L’aspiration à se perdre dans cette masse de sérénité et d’amour rayonnant est, paraît-il, irrésistible. Mais toutes les NDE ne sont pas totales : huit pour cent des participants seulement sont touchés et régénérés par la source de vie.

Ceux qui en reviennent ont souvent du mal à se réhabituer à une vie de con. La plupart sont régénérés physiquement et mentalement et consacrent le restant de leur vie à aider leur prochain. C’est plutôt rassurant.

Nombre de ces mutants se trouvent investis de pouvoirs extraordinaires : voyance, guérison par imposition des mains, etc. Ils n’ont plus peur de la mort, ils n’ont plus peur de la vie, ils appréhendent le monde d’une façon plus immédiate et plus intuitive. Leur entourage recherche leur compagnie bienfaitrice.

C’est rageant pour les yogis de tout poil qui se rasent la tête et le cul, et se bousillent les articulations pour être à peu près sûrs de ne jamais accéder au nirvana. Plus besoin d’une moralité impeccable pour se payer un aller-retour pour le paradis. Il suffit d’un bon coma.

Au fond, cette expérience ressemble à une purge. L’homme est débarrassé de ses miasmes et de ses illusions. Comme le ferait un séjour au purgatoire. On peut même avancer qu’une NDE est un passage par le purgatoire. Le séjour au purgatoire des grands monothéismes pourrait être plus bref qu’on ne le supposait. Un simple pédiluve de l’âme avant d’intégrer le grand bain.

L’ère du Verseau s’annonce féconde. Il ne devrait pas être très compliqué de provoquer artificiellement cette expérience. Démocratiser l’au-delà. Moyennant pépettes, bien entendu. Un plus pour décrocher un emploi à hautes responsabilités.

Cependant, pourquoi s’emmerder sur Terre si l’on est si bien dans le grand tout ? Le grand tout serait-il en danger ? Ses dimensions cachées seraient-elles en péril ? La Terre est peut-être un camp d’entraînement où les âmes viennent apprendre à symbioser avec le vivant.

C’est vrai, on adopte toujours le point de vue de l’homme (l’homme a-t-il une âme ? etc.). Mais au fond, la plus emmerdée, c’est bien l’âme ! Sans cesse déménager, repasser par le purgatoire, trouver un nouveau corps plus ou moins performant que le précédent. Certaines commencent à en avoir ras le bol. Et lorsque le grand tout aura disparu, y aura-t-il suffisamment de corps pour accueillir toutes les âmes ? Que feront les corps dépourvus d’âme ? Seront-ils viables ? Faudra-t-il les enfermer ? Les congeler ? Les détruire ? Les composter ? Les sans-âme organiseront-il une résistance ?

Et comment s’effectuera le changement de corps sans que l’âme passe par le purgatoire ? Tout est loin d’être réglé. Ce n’est pas pour demain.

Toujours est-il que demain, il faut retourner bosser. Je n’ai pas encore gagné de voyage astral en compagnie de la personne de mon choix.

Je vous embrasse jusqu’aux os !

Mes amitiés à Cathy, Federico et leur mino.


Filature

Un peu avant minuit. Repli sur soi. Point-virgule.

Je m’aperçois soudain que le mur contre lequel la table vient buter est criblé de minuscules taches de matières nutritives. Peut-être qu’en grattant avec la lame d’un taille-crayon, l’on pourrait récupérer un peu de cette nourriture à vocation décorative. L’art est un gaspillage mélancolique, un morceau de coquille d’œuf dans un restant de purée au jus de viande.

Avec un peu de dextérité, une personne affamée d’idéal pourrait trouver ici matière à dégustation. Elle recueillerait la fine poudre substantifique mêlée d’inévitables raclures de poussière vinylique dont il faudrait s’accommoder. Le résultat de cette patiente opération pourrait être recueilli dans une petite boîte en plastique suffisamment difficile à ouvrir pour qu’à la première tentative de prise, notre amateur de rêve envoie le tout valser sur son voisin ou de préférence sa voisine. Cette dernière ne serait pas dupe de la supercherie. Elle ferait mine de n’avoir rien vu, qu’un peu de soleil qui poudroie, et s’en irait en quête d’un présent moins riche en rebondissements.

Nous la voyons disparaître à l’angle de la rue du Faubourg Saint-Martin et de la rue du Cherche-Midi. La voilà qui remonte à présent la rue du 4-Septembre pour se perdre dans la foule qui s’agglutine autour des étalages des brocanteurs d’une quinzaine commerciale. Nous perdons sa trace.

Le chat de la maison cherche une maison pour faire le chat. En attendant, il a tôt fait de repérer notre marcheuse et de la prendre en filature. Il faut être chat pour détecter le fumet lyophilisé. Rien que chat pour ne pas se laisser berner par un marchand de soupe en sachet. Il a vu sa proie s’engager dans une voie sans issue. Il sait qu’au fond de la ruelle enchâssée de ténèbres, elle va se cogner contre la paroi et que les taches vont se reconstituer grâce à une hygrométrie favorable.

Ouf ! Dans neuf minutes, il sera très exactement minuit neuf.

Qui suis-je pour t’embrasser debout en mangeant des lupins ?


Lettre à M.-P.

Jamais plus

Chère M.-P.,

L’heure est très douce. Une lumière d’opale et de rose borde les rondeurs de l’alpe. Le soleil tombe en pluie. De grosses gouttes espacées griffent l’air déserté par les taons — ils sont allés nourrir notre répit sous l’écorce des pins.

Tu n’es pas loin. Du bout des doigts, je touche ta fenêtre qui chante au bord du paysage. Un escalier de nuages y conduit. Les trois chiens poussent des soupirs dans les fleurs bleues tandis que les chèvres s’égarent. Gardien de soupirs !

Un rapace !

Je n’aime pas les anges. Surtout quand ils passent. Ils sont pires que les taons ! Surtout ceux qui viennent se désaltérer aux gués de tes regards. Alors, tout doucement, sans faire bruisser mes cils de loup-garou, je les pousse afin qu’ils se noient (l’eau a rendu leurs ailes inutilisables) et viennent nourrir tes faunes mystérieuses. Ainsi meurent les anges, dévorés par tes yeux – mon cœur pris en flagrant délice !

La dernière fois, nous allions nous quitter pour toujours. Le torrent coulait clair sous la lumière aberrante de midi — nous nous sommes dénudés comme deux rires ; dans l’eau tu t’es assise comme pour lire ; tu m’a appelé pour me montrer quelque chose et nous avons fait l’amour avec les bulles.

Tu es partie vers d’autres yeux, d’autres sourires.

La pluie est venue comme une promesse tenue, saisissant de ses doigts humides chaque pousse, chaque brin de l’herbe gracié.

Te lire pour la première fois. Je ne veux, pour prolonger le jour, que la lune clouée sur ma porte qui bâille.

Je ne t’embrasserai plus, tu le sais bien.


Lettre à S.

Ombres folles

Douce Sylvie,

Sylve mystérieuse, quel genre de forêt es-tu ?

Forêt humide ?

Tu mouches beaucoup et prends plaisir à l’amour. La forêt est le lieu de toutes les sécrétions, de toutes les métamorphoses, de toutes les copulations, de toutes les indiscrétions.

Forêt agitée ?

Bondissante et avide, c’est ainsi. Mais agitée ? Dis-moi que ce n’est que le vent.

Forêt bourdonnante ?

Loquace ? Certes non. Il faut savoir t’écouter, surtout quand tu te tais. La forêt bourdonne de silence. Tu fais des bruits bizarres avec ton corps. Un langage personnel qui m’est très familier. La forêt s’effraie parfois de son propre silence. C’est un signe d’orage.

Forêt attentive ?

Je le sais bien ! On est si bien dans ton silence qui parle haut, qui parle chaud, qui parle chance. La forêt écoute avec les yeux. On peut les voir briller le soir quand le ciel noir se glisse entre les branches. Des milliers de paires d’yeux et d’oreilles que l’obscurité multiplie.

Ton loup-garou


Lettre à C. et S.

Fantômes ordinaires

Chers amis,

Ma maison n’est pas à louer pour plusieurs raisons. D’une part je n’y tiens pas. D’autre part, de nombreux travaux d’aménagement indispensables restent à réaliser (plomberie, électricité, isolation, chauffage). Le terrain est petit et en pente : sacrifier à une culture peu rentable les quelques mètres carrés d’espace vital aménagés en terrasse n’aurait pas d’intérêt. Enfin, mon père a transformé cette ébauche de maison en musée où il expose des maquettes de moulins afin de gagner sa vie et celle de sa famille.

Il est certain que l’endroit est idéal pour une cure de repos hors du monde : l’été, l’endroit reste vert en raison des pluies abondantes dont il bénéficie tout au long de l’année. La proximité d’un lac peu fréquenté est appréciable. Enfin, la radioactivité naturellement élevée favorise la longévité des autochtones. Il est recommandé aux ronds-de-cuir de venir baigner leur cul affaissé dans les rosées officinales de cette terre à champignons.

Il y a, paraît-il, de belles arrière-saisons, mais l’océan voisin est prompt à envoyer ses théories de nuages qui viennent se transformer en pluie et en brouillard sur les premiers contreforts du massif. Gare alors à l’âme dépressive qui se trouve soudain enveloppée d’une ouate humide et que nulle thérapie ne saurait prévenir d’un engourdissement fatal. Je me rappelle avec terreur ces semaines aveugles où l’on ne voyait pas à deux mètres. Passée l’euphorie studieuse des premiers jours de lecture, nous nous retrouvions face à nos fantômes ordinaires et priions avec ferveur la venue de l’éclaircie, invoquant les vents et leurs humeurs.

Pour ne rien vous cacher, je nourris moi-même à plus long terme quelque projet qui me permettrait de rentabiliser ce maigre capital immobilier. Je décline donc votre offre et vous conseille de trouver un lieu plus proche de Paris si vous voulez l’exploiter plus de deux mois par an — 300 km me paraissent raisonnables — ou bien carrément dans le sud de la France.

Un grand merci à toi, Christian, qui a fini par prendre la plume : tu aurais donc vaincu ton aversion pour les bêtes à plumes ! Je pensais que Sabia avait écrit la lettre ; en lisant la description détaillée de votre activité, je m’étonnai de l’influence que tu avais pu avoir sur elle — cette perfection dans la passion, jusqu’à la poésie, ne laissait pas de m’impressionner. J’ai enfin compris ma méprise au bas de la lettre. J’en suis fort aise : chacun sa louange et les anges seront bien gardés.

Nous allons calin-cala, Hanh et moi. Nous nous sommes mariés le 28 août 1995.

Grosses bises à vous.

Paris, le 9 mai 1996


Lettre à A.

Noël chez les petits ploucs

Noël chez les petits ploucs

Chère amie,

Pas de panique. Bientôt nous serons tous assis sur le quai du métro à compter les rames. Galèèèèèère !!!! Remarque comment les accents graves figurent bien les rames du navire !

En ce qui me concerne, je n’en mène pas large au milieu des cartons du dernier déménagement. Je me demande pourquoi les grands méchants loups ne m’ont pas encore foutu à la porte de cet honorable établissement spécialisé dans le transport des voitures du groupe PSA (Peugeot-Citroën). Tant va le cachalot qu’à la fin il se casse (à force de tirer sur la bobinette, vient à choir la chevillette).

Je suis spécialisé dans le transport d’un ordinateur personnel. Mes fonctions dans ces murs sont définies selon une logique floue qui a la pâleur tranquille du mandat présidentiel et le romantisme fractale des côtes bretonnes. Je travaille seul et suis amené à occuper les places laissées vacantes dans les différents bureaux, au grés de l’évolution des équipes. Je rencontre beaucoup de monde et comme je suis d’un caractère facile, je répands la bonne humeur et la joie de vivre autour de moi. Je vais au vent mauvais des bruits de couloir, cap (vert) sur la Chine, transportant sur un meuble ambulant ma folie de machine, tandis que sous le pont de mes bras passe, l’âme à raie basse (je ne pense qu’à ça). Pour l’heure, je suis seul dans un bureau vitré, au milieu de cartons à moitié remplis de brochures inutiles, de documents périmés, de vieux listings qu’on garde en attendant la mort de Franco.

Je viens de recevoir un magnifique écran protecteur qui améliore mon confort visuel et donne de la crédibilité à mon activité dactylographique. Par la fenêtre, je regarde fumer la gigantesque chaudière de La Défense où sont brûlées les ordures ménagères. Un panache de vapeur blanc monte péniblement vers le ciel immaculé. Il fait froid.

Cela dit, j’ai terminé les cours du CNAM avec honneurs ; on s’arrache mes épreuves pour connaître la recette de la réussite. Il me reste à préparer le mémoire et la soutenance à l’issue de laquelle, je me verrai décerner le titre définitif et inaliénable d’Ingénieur du Conservatoire Nationale des Arts et Métiers. J’ai déposé mon dossier auprès du Fongécif (organisme de financement pour la formation auquel cotise mon employeur) afin d’être financé durant les douze mois de préparation au diplôme. Un collègue n’a obtenu que 7 mois de salaire de financement sur les 12. Il a donc négocié un diplôme en 10 mois, prenant 3 mois à sa charge. Les temps sont durs !

Après, je me retirerai des affaires et ferai un enfant à ma chinoise.

Pour noël, j’ai acheté une couette garnie de pur duvet synthétique et deux housses. La nuit, son être chétif ne tremble plus sous la morsure atroce des hivers et ses mignons poumons ne craignent plus la crotte de l’acarien des couvertures. Au matin, nos corps enlacés ne parviennent pas à se désunir pour quitter l’antre tiède et rassurant comme les mamelles d’une louve (antre mastoïdien).

H. m’a offert un superbe parapluie de luxe tout neuf. Son astrologue gynécologue lui a dit que je ne pourrai pas la protéger et qu’elle devra me supporter (elle est Terre et je suis Bois), à moins qu’un se dépêche de faire un enfant avant la fin de l’année de Feu. Son amour s’est donc rendu à la sagesse orientale dont ce parapluie est la preuve par neuf.

Ma mère m’a royalement offert un chèque de 500 francs malgré son chômage persistant et ses gouadeloupégies. À H., elle a offert le dernier Goncourt, un ouvrage écrit dans en français basané délicieux tout à fait propre à améliorer l’élocution de la belle étrangère.

Mon frère et sa P. en ceinte nous ont offert une photographie de Doisneau représentant une volée d’adolescents tirant sonnette et s’esbaudissant sous l’œil intéressé d’une petite fille au doigt sur la bouche (la sonnette est à la porte, ce que le clitoris est à la vulve). Mon frère va avoir un enfant : adieux insouciance et facétie.

Le cadeau des fils à leur mère a consisté en un magnifique plateau en plastique ourlé de motifs floraux et son godet à thé avec soucoupe assortie.

À mon frère j’ai offert un compact des Gipsykings que j’avais entendu la veille chez une copine. Il a voulu me faire gober que les rois du GIPS (Giga Ibérations Par Seconde) passaient à la radio dix fois par jour. Je lui ai assuré qu’il n’en était rien, qu’il avait dû confondre, que les gitans étaient une grande famille. J’ai été plus heureux avec sa femme en lui offrant le CD des Zap Mama. Les mamans du zap sont zaïroises.

Voilà, c’était Noël chez les petits ploucs.

Le lendemain, nous sommes partis, Hanh et moi, pour le froid Limousin. Là-bas, on s’aime toujours autant. Il faisait beau. C’était saufage. C’était central. C’était massif. Nous leur avons offert les Grandes Vacances de Doisneau / Pennac (France Loisir).

Anne D. m’a appelé. Elle a trouvé un Napoléon (un bon appart.) ; elle a quitté son barde. Rien de plus.

Les anti-médiats sont en baisse chez Hanh mais pas chez moi (chabottage !). Cela laisserait supposer que je suis chat botté (conte à minet) depuis longtemps. Dans le doute, j’ai suivi un traitement avec une autre cycline. La morale de cette histoire : mettez des chabottes.

Veuillez agréer, ma chère A., l’expression de mes sentiments déglingués. Je vous souhaite, à toi et à ton aimé, une année du coq en pâte et du pain sur la planche.

Je t’embrasse affectueusement.

Courbevoie, le 4 janvier 1993

C. M. 248 rue de Moisi-le-Sexe 93170 Petit-Bain


Lettres à S. bis

Recommandation

On éprouve toujours quelques difficultés à écrire ces choses-là !

C’est en toute sincérité que je puis recommander S. pour sa bonne humeur, sa vraie disponibilité, l’attention qu’elle sait porter de mille façons dans ses rapports avec autrui, la qualité de son écoute, la douceur qu’elle exprime.

Mais ces qualités purement humaines ne la départissent pas de celles qu’il est indispensable de posséder pour être une personne efficace, sachant prendre des décisions importantes, et douée d’une faculté d’adaptation remarquable.

Il ne s’agit pas ici de faire le portrait psychologique d’une sainte, mais l’on ne peut qu’être impressionné par la détermination empreinte de tranquillité qui émane de Sylvie.

Son plus grand défaut — et peut-être sa première qualité — est d’exiger beaucoup de ses relations avec autrui. Elle méprise la mesquinerie autant que la superficialité. Ennemie de la violence, elle sait beaucoup aider.

En somme, je ne peux que recommander sa société et je suis très touché qu’elle se soit adressée à moi pour rédiger ce « certificat » de haute conduite.

Amicalement.


Courbevoie

Chère S.,

Voilà bien longtemps, de mes nouvelles…

À l’extérieur, c’est Courbevoie et le prisme triangulaire de l’usine de combustion des ordures ménagères, un bâtiment immense en forme de canadienne, recouvert d’ardoises en ciment, entre lesquelles s’échappent çà et là des fumerolles de vapeur blanche. Cela donne le sentiment que l’édifice est sous pression et qu’il pourrait exploser d’un moment à l’autre. C’est le cœur du réseau de chaleur urbain de La Défense, qui alimente une centaine de tours de bureaux et des milliers de logements via des galeries souterraines.

Le quartier est en cours de démolition. De gros engins équipés de lourdes boules d’acier fracassent les façades, mettant au jour le papier peint des chambres à coucher et l’émail des salles de bains. Les gens sont partis depuis longtemps. Seules demeurent des casses qui se distinguent à peine des amoncellements de gravats, surveillées par des molosses en semi-liberté.

Voilà pour mon environnement de travail actuel. Je suis en mission chez Gefco, l’entreprise de transport des véhicules du groupe PSA (Peugeot-Citroën). Je travaille seul et suis amené à occuper les places laissées vacantes dans cette entreprise sujette à un absentéisme endémique. Je rencontre beaucoup de monde et, comme je suis d’un caractère facile, je répands la bonne humeur et la joie de vivre autour de moi. Mes fonctions entre ces murs sont définies selon une logique floue qui a la pâleur tranquille du mandat présidentiel et le romantisme fractal des côtes bretonnes. Aujourd’hui, je suis seul dans un bureau vitré, au milieu de cartons remplis de brochures inutiles, de documents périmés, de vieux listings qu’on garde en attendant la mort de Franco. J’en profite pour t’écrire.

Par la fenêtre, je regarde fumer la gigantesque chaudière. Un panache de vapeur blanche monte péniblement vers le ciel immaculé avant de se fragmenter dans l’espace assoiffé d’atomes. Il fait froid.

J’ai terminé les cours du CNAM et les dernières épreuves écrites. Il me reste à faire un stage de douze mois en milieu professionnel pour préparer un mémoire à l’issue de la soutenance duquel je me verrai décerner le titre définitif et inaliénable d’ingénieur du Conservatoire national des arts et métiers. J’ai déposé mon dossier auprès du FONGECIF (organisme de financement pour la formation auquel cotise mon employeur) afin d’être financé durant ces douze mois. Un collègue n’a obtenu que sept mois de salaire financés sur douze. Il a donc négocié avec le CNAM un diplôme en dix mois, et pris les trois mois restants à sa charge. Les temps sont durs !

Après, je me retirerai des affaires et ferai un enfant à ma chinoise.

Pour Noël, je lui ai offert une couette garnie de pur duvet synthétique, et j’ai reçu un parapluie de luxe.

Ma mère m’a royalement offert un chèque de cinq cents francs, malgré son chômage persistant et ses gouadeloupégies. Elle a offert à H. le dernier Goncourt, un ouvrage écrit dans un français délicieusement basané tout à fait propre à améliorer l’élocution de la belle étrangère.

Mon frère et sa P. enceinte nous ont offert une photographie de Doisneau représentant une volée d’adolescents tirant sonnette sous l’œil attentif d’une petite fille, le doigt posé sur sa bouche qui fait dring dring. La sonnette est à la porte, ce que le clitoris est à la vulve. Mon frère va avoir un enfant : adieu insouciance et facéties.

Le cadeau des fils à leur mère a consisté en un magnifique plateau en plastique ourlé de motifs floraux et son godet à thé en porcelaine avec soucoupe assortie.

À mon frère j’ai offert un compact des Gipsy Kings que j’avais entendu la veille chez une copine. Il a voulu me faire gober que les rois du GIPS (Giga Ibérations Par Seconde) passaient à la radio dix fois par jour. Je lui ai assuré qu’il n’en était rien, qu’il avait dû confondre, que les gitans étaient une grande famille. J’ai été plus heureux avec sa femme en lui offrant le CD des Zap Mama. Les mamans du zap sont zaïroises.

Voilà, c’était Noël chez les petits ploucs.

Le lendemain, nous sommes partis, H. et moi, pour les immensités forestières du Limousin. Là-bas, on s’aime toujours autant. Il faisait beau. C’était saufage. C’était central. C’était massif. Nous avons offert les Grandes Vacances de Doisneau et Pennac (éditions France Loisirs) à mon père et G.

Plus près de moi, nous avons fêté mes trente-trois ans dans mon vingt mètres carrés. On a démonté la porte pour faire une table. Je n’en pouvais plus de ne pas recevoir mes amis sous prétexte que c’était trop petit. Pour l’occasion, je me suis équipé en cocotte, assiettes, louche et autres couverts.

C’est la première fois que je réunis cinq couples. Il y avait Caroline the first et son architecte non pratiquant, esthète et poète ; P., enceinte, et mon frère, qui a été drôle et charmant ; Jacqueline, enceinte à vingt-deux ans (« mon père était militaire »), et son mari, Batmanaban, compagnon FPA puis CNAM (on se connaît depuis Châtellerault) ; Vassili, collègue écrivain-polémiqueur et grand coupeur de cheveux en quatre, avec sa Rosario, la femme-médecine ; enfin H. et moi, les deux amphitryons.

J’ai cru comprendre que tu en avais plein les bottes de déménager ton corps et ton cœur, de vendre tes meubles, de relire tes lettres d’amour et de rendre la liberté à tes oiseaux.

En ce qui me concerne, j’ai récemment quitté A. pour H. C’est la première fois que je quitte une personne pour une autre. Ça laisse au creux de l’espèce un sentiment tenace d’effarement et de culpabilité, une souffrance modeste et sale.

Je suppose que tu es plus internationale que jamais, femme de compétences et personne positive — je me rappelle cette lettre de recommandation pour je ne sais plus quoi. Quelle histoire ! Je me rappelle aussi les circonstances qui m’ont valu de revoir ton moustachu de frère — et je souris. Je me rappelle enfin ce petit voyage au cœur du massif. J’avais été envahissant, insouciant, maladroit sans doute. Tu attendais quelque chose. Tu t’étais peu à peu refermée sur ta douleur et je te photographiais pour t’atteindre malgré toi. C’était peut-être moins notre histoire que celle de la Citroën. N’est-ce pas elle que trois voyous cambriolèrent, emportant l’argent de ton retour, comme les anges noirs de la certitude te rappelant brusquement au combat. Tu jubilais presque, dégustant le concret inespéré de la situation, compétente et disponible pour une autre toi-même.

Cette voiture ne m’avait pas coûté cher et n’était pas fiable — l’étais-je moi-même — mais elle a transporté mon insouciance inquiète de Tarragone à Valenciennes en passant par Barcelone que nous avons visitée à l’américaine avec B. l’Andalouse.

Histoires de mœurs, histoires d’amour, histoires de voitures et d’errance, histoires de solitudes.

L’après-midi avance sa langue de faune entre les barreaux salés de l’ennui. Tout petit, je m’ennuyais déjà en observant la surface du bassin des otaries du Jardin des Plantes, la bouche écrasée contre le grillage. C’est ainsi que je suis tombé amoureux des grands corps lisses.

Je te souhaite une année du coq en pâte et du pain sur la planche.

Je t’embrasse affectueusement.

J’attends de tes nouvelles…

Courbevoie, le 12 janvier 1993

C. M. 248 rue de Noisy-le-Sec 93170 Bagnolet


Lettre à Co.

Les couleuvres sont paresseuses

Chère C.,

Il fait tard. Plus tard que prévu. Bientôt, l’heure d’hiver va venir balayer ce qui nous restait de fin d’après-midi. L’on aura l’impression de vivre la nuit sans savoir quand aller se coucher. L’alerte à la bombe permanente. Nous dormirons moins longtemps et le réveil acoustique deviendra indispensable. Et qu’y a-t-il de plus regrettable à l’aube du XXIe siècle, quand on est un privilégié touché par la grâce des ciels, que d’être réveillé par des ultrasons ? Le temps n’est plus aux mélodies. Debout, rois à l’agonie sur les rivages Bleus ! Pas de ça ici ! Nous voulons des plages propres, sous haute surveillance.

Tu recevras cette lettre lorsque j’aurai retrouvé ton adresse. Le carnet ne mentionne qu’un certain Federico Mendoza, place Garibaldi. J’espère que tu es restée en bons termes avec lui, car il se pourrait que cette lettre soit déposée un beau matin d’octobre dans sa boîte aux lettres, par un facteur plein d’advertance.

Ici, la vie bat son plein. J’ai acheté une paire de chaussures Adidas équipées d’accélérateurs de particules et de pédoncules ambulacraires amortisseurs, avec vue sur l’Escaut et départ tous les quarts d’heure. Un changement d’étiquette approprié m’a permis d’économiser 350 francs, mais pas la poussière — normal sur des chaussures.

La journée ouvrée terminée, je passe un short noir comme l’ébène à ordures, j’enfile un t-shirt sale, je chausse mes tapis tout neufs et m’envole vers les cieux toujours bleus où jamais il ne pleut. À moi les pâturages sans lointains, les vaches aux yeux de vache, les ornières où viennent pondre les batraciens. Huit kilomètres de chemin creux avant de rentrer la tête pleine d’escargots. Je pèse 61 kilos, sans les escargots.

Lundi, j’ai rencontré A. à Paris. Toujours à la recherche du réel. Ses nuages sont hauts dans le ciel. Elle m’a trouvé plus vieux qu’il y a deux ans. Nous avons ri.

Pour communiquer, l’homme ne peut mieux faire que montrer ses dents. Il a fallu des millénaires pour adoucir la signification d’un tel comportement. L’équation du bonheur est la seule qui puisse se simplifier à l’infini. Le bonheur est comme la neige sur un toit : si la pente n’a pas été bien calculée, soit le toit s’effondre sous le poids, soit la neige n’accroche pas, privant le toit de sa couche isolante.

Minuit et demi : l’heure où les femmes actives ont les charbons ardents. Elles se lèvent pour compléter le bilan prévisionnel ou pour faire la vaisselle. Je dis ça en pensant à ma mère que la tramontane a dû rendre folle ces derniers jours.

Jeudi, le personnel de la cantine était en grève. Nous avons mangé dans la chambre, Bat et moi. Bat a extrait d’une boîte de métal une purée de cassoulet avec des morceaux. Bat est l’abréviation de Batmanabane, avec un e. Tu peux dire Monsieur Bat car il n’a pas de prénom.

Notre surprise fut grande lorsque nous aperçûmes au beau milieu de la chambre un vieux seau dont l’examen révéla qu’il contenait un liquide jaunâtre et sirupeux. Une grimace douloureuse transforma en vieux chiffon à cirage le visage de l’Indien. Je sortis mon Colt et fis feu sur le récipient. Le liquide s’échappa paresseusement par les orifices comme autant de couleuvres paresseuses et se répandit sur le carrelage selon la logique prévisible de la paresse.

Nous entreprîmes de répartir une substance détergente sur toute la surface de la pièce. Nos éperons laissaient sur le linoléum des traînées d’argent. Soudain, deux coups sourds ébranlèrent la porte. Le temps de rassembler le liquide au fond du seau, de rapiécer le seau percé par les balles et de rassembler le liquide qui s’était échappé pendant que nous rapiécions le seau, et le shérif faisait son entrée dans le local. Tout semblait calme. Bat l’Indien se curait avec application l’ongle de l’annulaire gauche au moyen d’une patte thoracique de scorpion. Pour ma part, j’essayais non sans difficulté d’extraire de mon mini-cassette un capuchon de stylo-bille plein d’inadvertance.

L’œil de braise du shérif rougeoya sous le sourcil charbonneux. Je remarquai pour la seconde fois qu’il n’était pas borgne. C’était un homme de forte corpulence vêtu d’une blouse bleu océan décorée de l’ordre de la serpillière. Ses traits ne permettaient pas de le confondre avec les fleurs de courgette. Sa nuque rasée de sanglier disait ses origines ardennaises. Hormis la somme des différences qui faisait de cet homme un parfait coyote à foie jaune, il s’est avéré — comme l’exige la concordance des temps — qu’il n’était pas un méchant homme.

Je t’embrasse plutôt deux fois qu’une.


Lettre à F.

Requiem

Jeudi soir. La fenêtre est ouverte. La nuit vient renifler le faux plafond. Un néant tout proche, prêt à vous accueillir en son Royaume. Que demande le peuple ? Boiteux, alcooliques, grabataires, marchands de soupe, assureurs et ventres creux : toute la misère du monde est là, posée sur mes genoux. Décidément, ce livre est épouvantable.

Leçon de mélancolie. On ne plaint jamais l’autre que lorsqu’il est absent. Et si on le plaint, c’est pour mieux le tenir à distance. On sympathise toujours avec le sacrifié pour être éclaboussé de son sang rédempteur, mais l’on prend garde de ne pas être entraîné dans sa chute. Clown qui n’en finit pas de toucher le fond. Homme à reculons. Je referme le livre et la fenêtre.

Jeudi soir. Les collègues sont allés prendre leur cuite dans les troquets de Châtellerault.

Voici mon Breton préféré. Celui qui ne pense que sur arrière-fond sonore. Celui qui fait mine quand je lui demande de baisser le son. C’est pourtant pas sa culotte que je lui demande de baisser. Il parcourt en chien de fusil un guide bleu sur le Maroc. Voyageur sans horizon. Voyageur en zone bleue. C’est un maigre avec de grands yeux espacés de mouche-gazelle. Le sang inonde rapidement ses joues lorsque le professeur lui fait remarquer avec diplomatie qu’il pourrait faire semblant de s’intéresser à ce qu’il raconte, manifester une guise d’assentiment, un signe non verbal, du paupière, du hochement, de l’étincelle au fond du regard.

Sept mois de chambrée, voilà où cela mène ! Europe 1 est sa prothèse mais aussi son instrument de torture. Guerre mesquine, intestine, in testa, dans la tête, guerre des tétines, enfantine, guerre des boutons et des interrupteurs. Je sais qu’il a 26 ans, que son père s’est barré, qu’il nourrit deux sœurs et une mère. Cela lui donne droit à Europe 1. Fermer les yeux et laisser les ondes vous traverser comme une pluie de neutrinos.

J’ai reçu ta lettre. Quelle audace. Tu sais mettre à l’aise le pèlerin. Ceinture et bretelles. Cette façon de revendiquer une culpabilité afin de préserver l’amour-propre ! Par exemple : « J’ai voulu essayer, faire un effort et je t’ai fait payer. Mes excuses ne serviraient à rien. Donc pas d’excuses. » Rassure-toi, ta souffrance n’est pas passée inaperçue.

Moi aussi je me protège. Je transporte ma nourriture dans des sacs en plastique, façon hamster. Tu ne me sors pas par les yeux : personne n’est jamais entré en moi. Pourquoi céder à l’ivresse de l’osmose ? Le bonheur n’intéresse personne. Mais tu sais déjà tout ça. Toi qui embrasses F. à la fin de ta lettre. À qui parles-tu ? Heureusement, les murs ont des oreilles !

Jeudi, minuit. Retour de cuite. Jean-Marie entre dans la chambre. Petit Guennec est déjà couché. Le grand Levénen éteint la radio pour pouvoir nous demander d’en faire autant avec la lumière.

J’ouvre la porte et j’allume l’entrée. Ça suffit bien pour discuter. Le grand Levénen n’est pas près de dormir. Surtout avec Jean-Marie qui commence à parler de Geneviève Petit. Il paraît qu’elle envoie son curriculum sur disquette, cette salope. Cette Capricorne femelle ne se prend pas pour une crotte de trottoir. Elle n’a pas l’œil particulièrement vif mais il émane de sa personne une indéniable sensualité. Et ce grand Berrichon de Jean-Marie n’a pas pu empêcher sa thyroïde d’aller titiller ses surrénales. Quand les surrénales sont dans le cou, le feu est dans l’abreuvoir (proverbe berrichon). Jean-Marie a beau dire que les femmes ne sont que des chattes dégoulinantes de pus, quand il bande, il peut aller au bout du monde. Au bout du monde, peut-être pas, mais au moins jusqu’à Sainte-Thérèse de Troufignac.

Ce soir, le père Jean-Marie a le feu aux racines. Il faut l’entendre vanter la campagne berrichonne où « chaque carré d’herbe recèle la vie » : Jean-Marie est un poète. Un poète raciste mais un poète. Guennec essaie de lui dire que lui, il n’en a rien à battre de sa Bretagne natale, et que le premier Auvergnat venu lui expliquera pourquoi l’Auvergne est le plus beau pays du monde. Moi, le SDF, je préfère ne pas donner mon opinion.

Toutefois, Guennec et moi restons médusés par tant de haine. C’est la fin du stage. Les haines et les sympathies se font jour. Chacun y va de son presse-curare. Une sorte d’excitation juvénile parcourt nos membres, nos rires et nos propos. L’arrivée du printemps ne doit pas être étrangère à tous ces noms d’oiseaux. On a quand même fini par se mettre d’accord sur un point fondamental : l’imagination ne sert qu’à rationaliser l’irrationnel. Les sorciers du Berry peuvent dormir sur leurs deux oreilles, ainsi que tous les chats de la Saint-Jean : nous n’irons plus au bois faire provision de branches mortes pour allumer les bûchers exterminateurs car Jean-Marie est parti se coucher.

La matinée du lendemain est passée à coup de correction d’interros, de ventres d’imprimantes recousus, de programmes encore chauds de la veille.

Ce week-end, je suis seul. Les deux Bretons sont de pénates. Europe 1 est mort de mort naturelle. Paix délicieuse. Le riz cuit. Parfum. Saumon, carottes râpées, olives, jus de citron, pain viendront compléter la ration céréalière.

Comme je suis seul, je peux m’injecter une picousée de Richter. L’orgue est assez mal supporté par le genre humain, excepté aux mariages ou aux enterrements. Alors j’attends que tout le monde soit parti pour faire entrer les anges dans mes veines. Le soleil me gagne. De lapsus en lapsus, je glisse vers le sommeil. Puis le sommeil dissout les anges.

J’aime la liquidité de l’orgue. Souvenir de mammifères marins. « Orgue » sonne comme « orque » et comme « ogre ». L’on sait combien le sommeil de l’ogre est abyssal.

Une heure d’un mauvais sommeil troué de rêves désagréables. Il est 15 h 30. Je sors en pull-over à cause d’avril. L’annonciation : « Ceux à qui il n’avait pas été annoncé le verront ; et ceux qui n’avaient rien entendu le discerneront. » Ça sent le chocolat dans toute la ville. Nourriture des dieux ! Théobromine, mon amour !

Je suis allé à la bibliothèque porter quelques livres à ma mère-grand qui est malade. J’ai beaucoup de sympathie pour les gens qui sont comme les autres. J’ai acheté du chocolat des hauts plateaux ainsi que deux brioches au beurre. J’ai marché par les rues de la quinzaine commerciale. Que pouvait-il m’arriver ? Puis je suis rentré me gaver de Requiem. Le chocolat avait un vieux relent de cordillère.

Les campagnols te saluent, Frédérique !
Les grandes oies blanches qui pondent sur la terre africaine te saluent, Frédérique !
Les campanules s’inclinent doucement sur leur tige pour te saluer, Frédérique !
Les volcans soulèvent leur chapeau de lave pour te saluer, Frédérique !
Dans les fentes des glaciers des Alpes, il existe un petit insecte collembole qui se nourrit des pollens apportés par le vent et qui te salue, Frédérique !
Oiseau gallinacé à ailes réduites et à queue très courte, qui niche sur le sol et vit en Amérique du Sud où on le chasse, le tinamou te salue, Frédérique !
Je te salue, Frédérique !

Je m’aperçois soudain que je ne connais pas ton adresse !


Lettres à des inconnus

Succès et richesse

Chers épousés,

je me rappelle ces listes faramineuses couchées dans la mémoire électronique des grands magasins : le canapé en fleur de vachette, le service en porcelaine de Limoges, le gaufrier à énergie solaire, la peluche géante du Mans, la collection complète des œuvres inachevées, les luminaires au noms de femmes, le billet pour un tour de fer à repasser, l’allé simple pour les îles, la pierre précieuse, la reproduction interdite, l’élevage de tortues carnivores, la ligne de margarine pour le corps, la grande cuvée, le petit vécu, le compack disc, l’ôte-machin, le coupe-zinzin, le repousse-peaux, la brosse en poils de lapin qui calme…

Nous avons préféré vous offrir quelques objets utilitaires qui ont traversé les siècles avec l’assurance des grands pachydermes de Walt Disney.

Il y a une cruche à vin blanc, reconnaissable à son col étroit et à ses accumulateurs de fraîcheur. C’est le thermos de Philippe Auguste. Il avait le goût très sûr. Le plomb entre dans la composition de l’armure de Philippe, mais pas dans celle de ce récipient, ce qui rend celui-ci propre aux usages domestiques.

Cette cruche peut aller au four, mais pour des raisons essentiellement esthétiques nous déconseillons de l’utiliser pour la préparation des lasagnes. Quoi qu’il en soit et quel que soit-il, vous garderez à l’esprit que le lasagne aime à s’ébattre dans les espaces modérément arborés où l’herbe pousse mauve et drue.

Plus prosaïque et certainement d’un usage plus répandu, le luminion-cochon permet de se voir et d’être vu au couple éméché par un excès de vin blanc, lorsqu’il gagne d’un pas consentant les étages réservés au bonheur. Nous avons pensé que cet objet était un complément pertinent à la cruche à vin blanc (il restait des sous).

Enfin, le bougeoir Lucie est un joli pléonasme en forme de soliflore. Quand l’hiver se termine, on ôte le moignon de paraffine (CnH2n+2) que l’on remplace par la première fleur du jardin.

Nous vous souhaitons succès et richesse ; le bonheur, vous l’avez déjà.


Les ornithorynques

Ce matin, le ciel fait comme si les mirages n’existaient pas. Le vent dépose au fond de l’air un zeste de fraîcheur. Pas le moindre caca d’ange dans l’azur !

Deux ornithorynques ont arrêté leurs machines au bord de la mare où je croupissais. Déjà, le schiste noircissait mes jambes et une famille de crapauds s’apprêtait à passer l’été bien au frais dans mes cavités intestinales. J’attendais, avec cette résignation qui n’appartient qu’aux autostoppeurs.

C’était il y a exactement vingt-quatre heures et je remercie Dieu d’avoir donné à ces heures cette belle couleur vert pâle veinée de jaune qu’on ne retrouve que sur le dos des pêcheurs à la ligne.

Il est sept heures et demie. Une voiture s’arrêtera bientôt devant le café de Turin où j’ai commandé une verveine. Un homme en descendra avec un sourire ambigu. Son chien viendra entre les tables de marbre rose et s’approchera de ma tisane.

En définitive ce n’était pas un mauvais gars. Il m’a souri comme prévu, mais son regard était clair derrière ses lunettes galvanisées. Sa voiture était garée en double file, alors j’ai réglé ma consommation et nous sommes partis en direction de Draguignan.

L’autoroute était lisse comme une nageoire de dauphin. On pouvait voir des petits rats de chaleur traverser la chaussée, quelques mètres devant les roues. Je me suis remis à penser aux ornithorynques. Ils étaient casseurs de cailloux sur la planète Consor. On entendait cliqueter leurs ergots dans l’atmosphère lyophilisée de la cabine de pilotage. Un gaz incolore s’échappait de leur tête par de petits orifices faciaux. Ils parlaient des subventions et des bébés. L’un d’eux avait une femme qu’il transportait dans un sarcophage portatif.

Le gars m’avait déposé dans une station-service où un autre automobiliste avait accepté de me transporter jusqu’à la bifurcation d’Orange. Il se rendait à Nîmes pour écrire son premier roman. Professeur de boxe française, auteur-compositeur, vendeur de petits pois en grains… un homme qui avait plusieurs cordes à son arbalète.

Un monsieur au cerveau volumineux m’avait ensuite conduit jusqu’au second péage de Salon. J’avais vu passer les deux filles avec lesquelles je faisais la course. Elles s’étaient fait charger par un routier. Elles m’avaient fait de grands signes. Ça m’avait fait plaisir. Je les rattraperais, c’était certain.

Le soleil s’amusait à dessiner des taches de rousseur sur mon visage. Le mistral m’avait dans la peau. Le ciel avait vendu tout son muguet. Une Renault 30 avait fait mine de s’arrêter à mon niveau avant de s’arrêter finalement une dizaine de mètres plus loin. Il était cinq heures de l’après-midi, des lunettes du temps de Charlemagne ornaient son nez. La voiture était pleine à craquer. Elle avait des mirabelles écrasées dans les cheveux. Elle venait de la Creuse. Mince comme une pluie de juillet, spasmophile, experte en trafic de cocaïne, elle avait son BAFA et elle était au bout du rouleau. Elle était allée une fois à Nice quand elle était petite, alors elle s’était dit, pourquoi pas. Elle devait mettre un maximum de distance entre elle et le vendeur de motoculteurs toxique qu’elle venait de quitter.

On a déballé nos vies entre le camping-gaz et la raquette de tennis, dans une confusion de brosses à dents et de publicités pour des déodorants. Elle m’a proposé de conduire parce que j’en avais envie. Nous avons gagné Nice en suivant le littoral : les ports, les bateaux, la limonade à neuf balles, le pipi dans la mer, les palmiers et tous ces détails méditerranéens qui font que l’on pardonne à certaines bactéries des rivages de coloniser les interstices de l’être.

Nous avons dormi chez des amis. Interphone : « Oui ! Nous arrivons, monsieur ! » avait dit la voix courroucée de Philippe. « Il doit avoir des problèmes », avais-je expliqué. Sonnette. Interphone : « Oui, enfin ! Laissez-moi au moins le temps de m’habiller ! » C’était Chantal ! Son angoisse était amplifiée par l’interphone. J’imaginai le pire : elle se prostitue, elle a rendez-vous avec un client exigeant, ils sont traqués, ils ont une dette.

Elle arrive, annoncée par la lumière qui dégouline brusquement sur les ombres du couloir. Un chat est expulsé de l’obscurité avec perte et fracas. Chantal pousse la porte de la rue, échevelée, livide au milieu de la tempête. En me reconnaissant, elle rit ! Ouf ! Elle croyait qu’un voisin l’avait réveillée afin qu’elle déplace sa voiture mal garée. Elle me file sa clé et remonte se coucher.

Philippe, que le moindre jupon attendrit, a eu tôt fait de lui trouver un petit deux pièces dans le Vieux-Nice.

On avait eu le temps de faire la tournée des amis. On avait même essayé de faire l’amour. Mais on ne fait pas l’amour comme ça. Je me rappelle sa peau bouillante et ses seins hauts perchés.

Mais tout ça, c’est du passé.

Voilà les concurrents de Marseille, l’œil noir et luisant, pieds nus dans les sandales à scratchs, poilus comme des singes. Le tournoi va être coriace !

Deux jours se sont émiettés sur les gobans. J’ai gagné le troisième prix : soupe de poisson, huile d’olive, rosé de Provence, miel de lavande. Et j’ai trouvé un homme célèbre pour gagner l’Ardèche en CX.

Ce matin, je me suis réveillé avec les yeux dans le fromage. De l’autre côté des coussinets jaune canari nichés dans mes conduits auditifs, il y avait les chansons des murènes, les opéras du bord de l’eau et le cri du cachalot. J’ai dormi du sommeil géant du poulpe des abysses. Il est neuf heures du matin. J’entends sonner les moutons au pied de la grande bâtisse fortifiée qui sert de repère à notre inconséquence.

Ce n’est pas mon premier éveil. Je me rappelle, aux alentours de six heures, mon ectoplasme errait par les couloirs invisibles de la nuit. Il m’avait rapporté le cri d’un bébé d’une galaxie que je ne connaissais pas. J’avais repensé aux ornithorynques. Il y avait aussi un insecte particulièrement véloce qui marchait sur le mur d’en face. En l’occurrence, il marchait lentement, mais j’étais sûr qu’il aurait pu se déplacer beaucoup plus rapidement. L’insecte nous effraie parce qu’il porte la mort sur son dos : son squelette externe nous le laisse voir vivant tel qu’il sera une fois mort.

L’oiseau d’un cri étrange rôdait dans la Châtaigneraie. Je me suis rappelé alors la fleur très mystérieuse du châtaignier, son odeur hormonale et son écouvillon de pollen. Les cigales n’avaient pas encore transformé la pinède en salle de musculation. C’est à ce moment précis que je me suis coincé le gros orteil entre les lames du radiateur. Ça n’a pas été une mince affaire. Nous sommes finalement parvenus à un compromis dont je tairai les modalités. Les radiateurs sont durs en affaires.

J’ai essayé de me rendormir. C’était une erreur. Il faut se méfier de l’aube d’été ! Je l’ai embrassée longuement afin de chasser de mystérieux démarcheurs qui essayaient de me vendre une imitation des brumes du Kilimandjaro. Je me méfie de ces gens qui viennent frapper à votre porte avec l’air de ceux qui en savent long sur vos habitudes et vos désirs. Leurs sourires tranchent comme des lames circulaires et leurs mains sont indiscrètes comme des pluies de grenouilles.

Aujourd’hui, on est samedi, et ce n’est rien de l’écrire. Jour de Saturne, artisan de ma mélancolie. Un Dieu qui fume la vie par les racines après l’avoir réduite en poudre.

Chère amie, je n’ai bientôt plus de papier pour te faire le récit de mes vicissitudes. À l’heure qu’il est, je prends le soleil sur le toit d’un immeuble de quatre étages. Le Vieux-Nice lance ses tuiles d’argile rose jusqu’à la mer. Je mange un melon de Cavaillon. Hier soir, j’ai revu ma promise qui a été froide comme le café de onze heures. Je suis triste. Elle n’a pas vingt ans. Je lui pardonne ! Il ne me reste plus qu’à préparer mon voyage pour Terschelling : le congrès européen du jeu de Go. Passé le 6 août, je redescendrai sur Nice.

Écris-moi toujours à la même adresse.



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