Jamais deux sans trois


Jamais deux sans trois. La loi des séries. L’on ne pense pas à ces choses-là. Surtout si l’on regarde des deux côtés avant de traverser la rue. Surtout si l’on porte un masque FFP2 quand on prend l’ascenseur. Surtout si l’on fait 90 minutes de gym tous les matins. Surtout si l’on met ses papiers dans une banane de très mauvais goût. Surtout si l’on dispense ses enfants de catéchisme, de sports de haut niveau et autres activités extrascolaires prisées des pédophiles. Surtout si à l’hôtel on refuse toujours la chambre 203.

Jamais deux sans trois n’arrive qu’aux autres… jusqu’à ce que votre tour soit venu.

Une saine parano guide alors vos faits et gestes. Vous ne marchez plus pieds nus dans l’appartement. Plusieurs fois par jour, vous répétez des mantras de votre cru comme : « Tu es assuré au tiers et ta voiture a vingt ans : les pièces de rechange se font rares. »

J’ai fait passer le contrôle technique à ma vieille Toyota Corolla. Vingt ans d’âge mais guère plus de 100 mille kilomètres au compteur. Une jeune fille. Des problèmes dans la direction. Je dois changer les pneus du train avant et la rotule axiale avant gauche. Je n’ai pourtant pas beaucoup roulé depuis deux ans.

J’ai fait le contrôle technique précédent à Eymoutiers (Haute-Vienne). J’étais descendu voir mon père accompagné de ma fille. Il se remettait de son premier AVC. Il lui restait un peu plus d’un an à vivre. Pourquoi pas deux ? Pourquoi pas trois ? Personne ne le savait. Nous revenions d’une promenade sur l’île de Vassivière. Nous roulions à 40 à l’heure sans rien casser. Un trajet que j’avais effectué des dizaines de fois, peut-être davantage. Un stop que j’avais grillé des dizaines de fois, peut-être davantage. Excellente visibilité. Une fin d’après-midi fraîche et ensoleillée. La lumière était belle. Je n’avais pas remarqué la voiture de police qui nous suivait depuis deux kilomètres.

Je me gare sur le bas-côté. Je demande à mon père de rester dans la voiture. Je sors pour récupérer les papiers du véhicule, qui se trouvent dans mon sac à dos, dans le coffre.

Un petit jeune tout maigre et un costaud tout rougeaud. Je reconnais mes torts. Ma fille hallucine quand j’explique que ce n’est pas la première fois que je grille ce stop. La visibilité est parfaite et on roule doucement… J’explique que c’est surtout dans l’autre sens qu’il faut faire attention. Mais je reconnais que ce n’est pas une chose à faire, je suis complètement fautif.

  • Je suis descendu avec ma fille voir mon père qui vient d’avoir un AVC.
  • Mais ça fait deux kilomètre qu’on est derrière vous !
  • Je suis un peu perturbé… J’ai fait n’importe quoi.

Une tristesse infinie peut se lire sur mon visage. Je réalise que je n’ai pas besoin de me forcer.

  • Dites donc, vous êtes en retard sur votre contrôle technique !
  • Ah, oui, d’habitude je le fait en août. On n’a pas pris de vacances cette année. Je suis descendu de façon un peu précipitée… Je vais essayer de le faire demain à Eymoutiers.
  • Demain, ce sera fermé.
  • Ce soir, peut-être…
  • Ça m’étonnerait qu’on vous prenne à c’t’heure-ci.

Le jeune flic doit avoir à peine vingt ans. Il est tout excité par ce cas d’école. Celui qui a de la bouteille récapitule.

  • Un stop grillé, vous ne regardez pas dans vos rétros, contrôle technique périmé… Ça commence à faire beaucoup.

Je n’ai pas grand-chose à dire. Le hayon est resté ouvert. Mon père n’a pas perdu une miette de notre échange malgré des sonotones capricieux. Il décide d’intervenir. Il s’extrait tant bien que mal du véhicule, manque de basculer dans le fossé, la canne cherche un appui…

  • Papa, je t’avais dit de rester dans la voiture.
  • Mon fils est innocent !

Ça y est, il va tout foutre en l’air. J’étais sur le point de conclure. Je demande à ma fille de s’occuper de lui.

  • Ne faites pas attention à ce qu’il dit, il n’a plus toute sa tête. Vous le connaissez peut-être, Monsieur M., la Maison des Moulins…

Le vieux flic aux yeux injectés de sang fait comme s’il n’avait pas entendu.

  • Bon, on est vendredi soir, on n’est pas des sauvages. Ça ira pour cette fois-ci. Mais je vous conseille de faire votre contrôle technique avant de quitter la région. En cas d’accident, l’assurance pourrait vous chercher des histoires. Et si vous avez un contrôle sur l’autoroute, ils seront pas forcément aussi coulants.

Le jeune gars me détaille avec un rictus gourmand la somme d’argent et les points de permis que je viens d’économiser. L’espace d’un instant, je me demande s’il attend que je fasse un geste. J’ai envie de les remercier. Un éclair de lucidité m’empêche de chercher dans ma banane un billet de vingt euros.

Le gars du contrôle technique accepte gentiment de terminer une demi-heure plus tard un vendredi soir. Pour nous dépanner. Nous y allons avec mon père. Il a envie. On lui a trouvé une chaise. L’odeur des gaz d’échappement fait remonter des souvenirs. Il est dans l’action. En marge, mais tout de même. J’avais dit que j’étais son fils pour décrocher le rendez-vous. Mon père est connu dans le coin pour son musée et son sale caractère. On a attendu une bonne demi-heure. Mais papa était heureux. Il nous l’a dit. Il avait tout son temps. J’aurais aimé que cette demi-heure durât toute la vie.

À ce stade du récit, vous commencez à vous douter que, depuis ce temps-là, les contrôles techniques sont chargés en émotion.

Après avoir fait faire les réparations demandées lors du dernier contrôle technique (1600 balles tout de même), je me pointe avec 25 minutes d’avance à la contre-visite. Sens unique, pas de place pour stationner. Ma voiture est restée plusieurs jours chez le réparateur, je décide de rouler un peu pour recharger la batterie (elle a tendance à se décharger). Je vais en profiter pour vérifier la pression des pneus. J’avais demandé 2,5 bars à chaque roue, mais les garagistes ne suivent jamais vos instructions.

Je gagne la station-service où je vais habituellement. Tiens, ils ont déplacé la station de gonflage. L’ancien emplacement est maintenant utilisé pour faire le plein d’un nouveau carburant.

Bingo, la pression est à 3 !

Le GPS indique que je suis à 7 minutes de ma destination. Je serai pile à l’heure. Contact, démarrage, choc !

Ils ont eu la bonne idée d’installer la station de gonflage à l’entrée de la station-service. En plus, ils ont laissé en place un porte-affiche roseau qui prive de visibilité ceux qui entrent faire le plein comme ceux qui quittent la station de gonflage. Le véhicule qui entrait m’a percuté sur la gauche, entre le phare et la roue. J’espère que la direction toute neuve n’a pas été faussée.

J’appelle pour annuler le rendez-vous.

Constat aimable. Torts partagés. Encore 1200 balles à sortir.

J’aurais dû me douter de quelque chose car, la nuit précédant ce deuxième problème mécanique, je me suis réveillé pour pisser. Quoi de plus normal à mon âge ? Je rêvais qu’il y avait une fuite au pied de l’ascenseur. Un immeuble que je ne connaissais pas. L’eau provenait d’un appartement au rez-de-chaussée. La propriétaire était beaucoup plus jeune que ce que j’avais imaginé. La fuite venait de l’étage supérieur. Je la rassurais comme je pouvais. Je me serais bien attardé, mais là, je devais y aller, j’avais trop envie de pisser. En partant, je me disais que j’aurais dû retirer ce chewing-gum de la bouche avant de lui parler. Surtout qu’il n’était pas fameux, ce chewing-gum. Pâteux, légèrement fibreux et dépourvu d’arôme.

Je me réveille tout à fait, ôte mon masque de sommeil, retire une boule Quies de mon conduit auditif et cherche à tâtons la seconde qui a dû glisser. Ça arrive souvent quand elles sont neuves.

Il n’est pas rare de chercher une paire de lunettes que l’on a sur le nez. Mais vous est-il arrivé de chercher une boule Quies que vous avez dans la bouche ?

Dans deux jours, j’ai rendez-vous pour passer la contre-visite. Je vous raconterai.


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