SOMMAIRE
À pied, nouille, heure
Je profite de cet article pour faire les meilleurs vœux aux divinités de votre choix.

C’est la troisième année consécutive où je décline en rébus la formule de vœux britannique « Happy new year » (prononcer « Hapi niou yeure ») : « Bonne année », littéralement « Heureuse nouvelle année. »
Le français est moins ambitieux et plus permissif : derrière « Bonne » vous pouvez mettre ce qu’il vous plaît, selon vos moyens, vous connaissez vos limites, en tous cas certaines d’entre elles. Tandis que l’anglais est plus injonctif : le bonheur est un objectif ambitieux, il faut viser haut, ne pas avoir peur de l’échec. Mais derrière « Happy » il n’y a pas que le bonheur, il y le contentement, pour les timorés, ou la joie, pour les superficiels, les handicapés de la vie. L’anglais t’oblige à choisir ton camps : ambitieux, modeste ou superficiel (winer, loser, ou asshole) ?
D’aucuns diront que « Happy new year » peut aussi signifier « Joyeux nouvel an. » On limite les risques en souhaitant réussir sa soirée du 1er de l’an. On se détend, il n’y a pas de pression, ça va bien se passer, en plus on peut déléguer, on se pointe avec une bouteille de mousseux et le tour est joué. Ouf, on l’a échappé belle.
Il sera question de bonheur dans le chapitre suivant. Comme quoi, cette entrée en matière quelque peu protocolaire n’est pas entièrement opportuniste ; et le conte qui va suivre, même si ce n’est pas un conte de Noël, n’est pas entièrement hors sujet. Je m’en sors pas trop mal.
Cette année je propose un rébus approximatif. Le rébus approximatif est plus difficile à résoudre que le rébus classique – mais aussi plus drôle – car il établit un double fossé entre le signifié et le signifiant.
La première image représente l’icône du GPS Google Maps, signifiant « à pied » (versus en voiture ou en transports en commun).
La deuxième image représente un bol de nouilles chinoises.
La troisième image représente le cadran d’une horloge.
En charade, ça pourrait donner ceci :
- Mon premier est un mode de transport
- Mon deuxième constitue la base du régime alimentaire chinois
- Quand sonne mon troisième, je me souviens des jours anciens et je pleure (Chanson d’automne, 1866, Paul Verlaine).
Je vous souhaite mon tout.
Solution
À pied, nouille, heure (Happy new year).
Au premier degré, ces trois images sont une façon de souhaiter Santé (l’homme qui marche), Plaisir (le bol de nouilles) et Longue vie (l’horloge).
La séquence de ces trois images est une allégorie signifiant « Profitez de la vie » : le bonhomme trace sa route et rencontre en chemin des plaisirs simples (bol de nouilles) avant que le bouillon d’onze heures ne l’emporte (il est dix heures et quart à l’horloge).
Pour info, le bouillon d’onze heures est un breuvage empoisonné. Onze heures car c’est le début de la dernière heure du jour (symboliquement, de la vie). Par extension, boire le bouillon d’onze heures, c’est trépasser. Notez que c’est le seul cas où l’on a le droit d’élider le « e » devant onze. Elider le « e » n’est-il pas une façon d’abréger la vie – qui se termine par un « e » ?
Je n’ai pris aucune résolution pour 2026. Dans l’immédiat, j’ai seulement envie d’écrire un conte qui serait un bouillon de culture sur une base de Chat botté. Divers ingrédients viendraient compléter ou assaisonner cette base : Le Petit Poucet, La Barbe bleue, La Belle au bois dormant, Dracula…
J’ai toujours pensé que le conte du Chat botté était inachevé. Que les conteurs n’avaient jamais poussé sa logique jusqu’au bout, ni exploité le fait que le chat ait avalé un ogre. Ce n’est pas rien un ogre !
Régalez-vous avec ce conte extraordinaire. Je vous dirai ensuite deux mots sur son étonnante genèse (je n’en reviens toujours pas).
Patapon
Vous pouvez préalablement réviser le vocabulaire (les définitions sont dans la note afférente).
Enregistrement destiné aux malvoyants
Il était une fois, il n’y a pas si longtemps, un meunier.
Lorsqu’il fut sur le point de mourir, il partagea ses biens entre ses trois fils. Il donna le moulin à son fils aîné, l’âne à son fils cadet, et un chat à son plus jeune fils.
Ce dernier était désespéré : « Mes frères peuvent travailler ensemble, car ils ont le moulin et l’âne, se lamenta-t-il. Mais moi, comment vais-je gagner ma vie avec un chat ? »
Il entreprit de mendier, comptant sur l’animal pour apitoyer le badaud.
Les fonds récoltés ne suffisaient pas à le nourrir et l’animal dépérissait à vue d’œil.
Un jour, suivi de son chat, le pauvre garçon marchait pieds nus au hasard des ruelles du bourg à la recherche d’un nouvel emplacement, l’esprit assailli par de sombres pensées. Il songeait mettre fin à ses jours, quand il passa devant la boutique d’un brocanteur. C’est alors que le chat se dressa et posa ses deux pattes sur un guéridon, en poussant des miaulements déchirants afin d’attirer l’attention de son maître. Le meunier s’arrêta et vit, au centre du guéridon, une minuscule paire de bottes en cuir rouge, tellement petites que même un jeune enfant n’aurait pu les chausser. L’odeur du cuir avait-elle attiré l’attention de l’animal affamé ? Ces bottines avaient probablement fait partie du costume d’un de ces personnages miniatures qu’on offre, pour les distraire, aux enfants de l’aristocratie.
Le fils du meunier s’apprêtait à poursuivre son errance, quand lui vint une idée saugrenue : il allait jeter les quelques sous qu’il avait récoltés, dans l’achat de ce jouet idiot qu’il offrirait à son chat avant d’aller se jeter lui-même dans l’étang qui alimente le moulin de son frère. Une façon de se moquer des forces cruelles qui s’acharnaient sur son misérable destin, et de quitter ce monde avec panache.
Il entra dans la boutique où flottait un parfum de vieux cuir et de térébenthine, mêlé à une odeur de moisissure très prégnante. Mais il n’y prit garde, lui-même dégageant une odeur de vagabond repoussante. Même son chat ne trouvait plus l’énergie nécessaire pour faire sa toilette et se débarrasser de la vermine qui le vidait peu à peu de son sang.
Le brocanteur, qui n’avait que faire de ces bottes invendables, accepta ce que le fils du meunier lui en offrit et invita celui-ci à s’éloigner avec son animal.
Aussitôt que le fils du meunier eut déposé les bottines sur le pavé, le chat sauta à pieds joints dans les deux petits étuis de cuir qui s’adaptèrent comme par magie à sa morphologie.
C’est alors que le Chat se mit à parler :
- Mon maître, je peux parler ! Me comprenez-vous ?
- Quel est ce prodige ! Oui je t’entends, le Chat !
- Maître, les idées se bousculent et s’ordonnent quelque part sous mes oreilles. Une voix intérieure me dit que nos malheurs vont prendre fin, pourvu que vous me fassiez confiance !
- Quelle diablerie est-ce là ! Que dois-je faire, le Chat, à moins de t’immoler ?
- Prêtez-moi votre sac et attendez-moi dans le réduit abandonné où nous avons l’habitude de passer la nuit. Il ne sera pas long avant que votre fortune soit faite. J’ai besoin de quelques jours. Chaque soir je viendrai vous dire l’avancement de notre affaire.
Sidéré par le prodige et impressionné par la détermination de son compagnon d’infortune, le fils du meunier consentit – non sans envisager que tout cela ne fût qu’hallucinations provoquées par la faim.
- Soit, le Chat. Faisons comme tu as dit.
Le Chat ne fut pas long à s’habituer à ses bottes. Il n’avait aucun mal à courir mais il n’était plus autant à l’aise pour grimper aux arbres. Ce désavantage l’obligeait à rester sur ses gardes et à se servir de son intelligence humaine toute neuve.
Il glissa dans son sac des feuilles de chou, du persil et deux carottes prélevés dans un potager. Il s’amusait déjà de la surprise du jardinier quand celui-ci apercevrait dans la terre fraîche, les traces minuscules laissées par ses bottes.
Puis il se rendit dans une garenne en bordure du village, où il se cacha derrière un arbre, et attendit. Bientôt un jeune lapin naïf s’engouffra dans le sac pour y manger ce qui s’y trouvait. Le Chat serra bien fort les cordons du sac, jeta celui-ci sur son épaule et courut jusqu’au château du Roi.
Le Chat se présenta à l’entrée et demanda à voir Sa Majesté. Le Chat s’était exprimé avec distinction et, malgré sa petite taille et son curieux manteau de poils, on prit en considération le personnage et l’on manda le roi qui ne tarda pas à arriver, accompagné de sa garde rapprochée.
- Que Dieu exhausse les souhaits de Votre Majesté, salua le Chat ! Mon maître, le MARQUIS DE CARABAS, vous fait porter ce lapin de garenne.
- Je n’ai jamais entendu parler de ce Marquis de Carabas, s’étonna le Roi, mais je suis amateur de gibier, alors j’accepte avec joie ce présent.
Le lendemain, le Chat se rendit dans un champ de blé. Il tapissa son sac de grains dorés, puis se cacha dans les hautes herbes au bord d’une passée, et imita le chant de la perdrix. Deux oiseaux crédules entendirent son appel et s’engouffrèrent dans le sac. Le Chat les y enferma et s’en fut les offrir au Roi.
- Que tout l’or du ciel auréole le crépion de Votre Majesté, salua le Chat ! Le MARQUIS DE CARABAS espère que ces deux perdrix vous feront un excellent dîner.
- Quels beaux oiseaux, remercia le Roi en se pourléchant. Il appela ses gardes. Demandez fissa au cuisinier de préparer ces perdrix.
Le surlendemain, le Chat prit deux belles truites et les apporta au Roi.
- Que l’ambre et le musc fassent chanter la narine de Votre Majesté, salua le Chat ! Voici un nouveau présent de mon maître, le MARQUIS DE CARABAS.
- Le Marquis doit être quelqu’un de très raffiné, pour m’envoyer des truites si appétissantes, se régala d’avance le Roi, en se frottant la panse !
Alors qu’il s’en allait, le Chat surprit les bavardages des cochers du Roi.
- Sa Majesté a demandé qu’on prépare son carrosse pour une promenade le long de la rivière, dit l’un d’eux.
- Il paraît que la Princesse, sa fille, en sera, ajouta un autre.
Le Chat quitta le château et courut à toutes jambes jusqu’au réduit où moisissait son maître.
- Maître, votre fortune est faite ! La seule chose que vous ayez à faire est d’aller vous baigner dans la rivière afin de débarrasser votre corps de la pestilence. Je me charge du reste.
Le fils du meunier obéit au Chat. Il se rendit à la rivière, ôta ses vêtements et immergea tout son corps.
Tandis que le jeune homme frottait ses aisselles avec des plantes aquatiques, le Chat cacha ses guenilles derrière un rocher.
À peine eut-il terminé que le carrosse du Roi arrivait.
- Au secours ! Au secours ! s’écria le Chat en se précipitant sur le chemin, on a attaqué le MARQUIS DE CARABAS !
- À ces mots, le Roi regarda par la fenêtre. Arrêtez le carrosse, ordonna-t-il !
Le roi reconnut le Chat et se souvint des belles victuailles que le Marquis lui avait offertes.
- Votre Majesté, on a volé les habits de mon maître, gémit le Chat.
- Laquais, commanda le Roi, retournez au château et rapportez l’un de mes plus beaux habits pour le Marquis de Carabas.
- Le fils du meunier était très étonné. Qui est ce Marquis de Carabas, demanda-t-il à voix basse au Chat ?
- J’ai raconté au Roi que vous étiez marquis, lui murmura le Chat.
Le faux marquis revêtit la tenue qu’on lui avait apportée. Il flottait dans ses nouveaux habits et dû serrer au maximum le large ceinturon de cuir qui complétait le harnachement. Il avait vraiment fière allure malgré l’excèdent de tissus : un petit marquis parfaitement présentable !
- Remerciez le Roi sans lui poser de questions, lui conseilla le Chat, je m’occupe du reste.
Le fils du meunier remercia le Roi très poliment avec moult gracieusetés.
- Mais je vous en prie, répondit le Roi. Acceptez de vous joindre à nous pour une promenade en carrosse.
Le fils du meunier prit place à côté de la Princesse qui ne fut pas indifférente au charme du jeune homme.
Le Chat prit les devants et parvint à un pré que des paysans terminaient de faucher.
- Braves faucheurs, les interpella-t-il d’une voix autoritaire, un brin menaçante avec une pointe de mépris, lorsque le Roi passera par ici et vous demandera à qui appartient ce pré, si vous ne répondez pas qu’il appartient au MARQUIS DE CARABAS, vous aurez la tête tranchée !
Le carrosse arriva bientôt à leur hauteur.
- À qui est ce beau champ, s’enquit le roi ?
- À notre maître, le MARQUIS DE CARABAS, répondirent en chœur les moissonneurs encore ébranlés par les menaces du Chat.
- Vous avez de bien belles terres, dit le Roi au fils du meunier.
Le jeune homme, qui avait compris ce que le Chat manigançait, ne répondit pas. Mais il sourit à la Princesse, qui lui sourit en retour. Elle le trouvait fort à son gré et, comme elle ne faisait pas les choses à moitié, en devint amoureuse à la folie.
Le Chat courut aussi vite que le lui permettaient ses bottes et se trouva devant un immense château où vivait un Ogre. C’est à lui qu’appartenaient toutes les terres que venait de traverser le Roi dans son carrosse.
Le Chat avait entendu dire que l’Ogre avait d’incroyables pouvoirs.
- Que voulez-vous, grogna l’Ogre en découvrant que celui qui venait l’importuner n’était qu’un vulgaire chat ?
- Je ne voulais pas passer près de votre château sans présenter mes hommages au plus célèbre des magiciens, répondit le Chat. Ces paroles flattèrent l’Ogre, qui invita aussitôt le Chat à entrer.
- Est-il vrai que vous pouvez vous transformer en lion ou en n’importe quel animal de votre choix, demanda le Chat ?
- C’est exact ! Je peux me transformer en toutes sortes d’animaux, se vanta l’Ogre.
Le son de mille trompettes retentit dans le château et le Chat fut soudain face à un éléphant.
- Fabuleux, s’exclama le Chat, évitant de justesse la trompe qui ratissait large.
Le son de mille cascades retentit soudain dans tout le château et le Chat fut en présence d’un lion.
- Fantastique, s’écria le Chat malgré sa frayeur. Il vous est de toute évidence très facile de vous transformer en un animal de grande taille, mais pouvez-vous vous changer en quelque chose de très petit, demanda-t-il avant que la patte du lion ne s’abatte sur lui ?
- Bien sûr, rugit le Lion et, à l’instant même, une petite souris se mit à courir sur le plancher.
Le Chat bondit, dévora la souris et il ne resta de l’Ogre que le souvenir d’un rachis délicat explosant entre les mâchoires du carnivore.
Le Chat entendit alors un martellement de sabots sur les planches du pont-levis. Il se précipita au-devant du carrosse pour accueillir le Roi.
- Bienvenue Majesté, dans le château du MARQUIS DE CARABAS, dit le Chat en faisant une ample révérence.
- Ce château vous appartient également, monsieur le Marquis de Carabas, demanda le Roi, très impressionné ?
Le Chat invita les hôtes à passer dans la salle de réception. Beaucoup plus heureux d’obéir au Chat qu’à l’Ogre, les serviteurs mettaient tout en œuvre pour préparer un festin magnifique.
Le Roi était de plus en plus charmé par ce beau et jeune marquis que sa naissance avait doté de si belles terres et d’un château aussi somptueux.
- Si vous le désirez, vous pouvez me demander la main de ma fille. Je ne pense pas me tromper en affirmant que vous êtes amoureux l’un de l’autre ?
Le Marquis s’empressa de faire sa demande. La Princesse ayant accepté sans barguigner, l’on célébra les noces le jour même.
La fête dura toute la nuit. Le Chat menait la danse, chaussé de ses bottes rutilantes.
- Merci pour ton aide, le Chat, dit le fils du meunier, lorsque les réjouissances eurent pris fin.
- Je suis votre serviteur, se plaça le Chat, il ne vous reste plus qu’à être heureux.
Le couple ne fut pas long à prendre ses aises dans le château de l’Ogre où ils allaient de surprise en surprise.
Ils avaient ainsi découvert des oubliettes, vides heureusement – bien qu’il fallut les nettoyer de tous les ossements qui s’étaient accumulés au fil des ans –, puis le lendemain, une serre de plantes carnivores affamées qui n’avaient pas été nourries depuis le changement de propriétaire – les déchets découverts dans les oubliettes tombaient à pic –, et le surlendemain, des combles habités par des araignées de la taille d’un chat, qu’il fallut rassurer quant au maintien de leurs prérogatives : en échange du toit, elles se chargeaient d’éradiquer les rongeurs et les insectes xylophages, entretenaient les gouttières en dévorant le contenu des nids et fournissaient une soie plus douce et plus résistante que celle qu’on faisait venir de Chine.
Le Marquis appréciait l’ingéniosité du Chat, ses qualités d’organisateur et de négociateur indéniables, son art du compromis et son optimisme rassurant. Il faut se rendre à l’évidence : l’intelligence du Chat botté dépassait considérablement celle du Marquis de Carabas. Le Marquis n’en prenait pas ombrage car il savait que le Chat tenait tous ses pouvoirs des bottes qu’il lui avait offertes.
Dans la journée, le Chat veillait aux affaires courantes et, la nuit venue, il retrouvait son apparence de chat domestique, ronronnant et affectueux, à tel point que la Princesse l’avait adopté sans reconnaître le conseiller avisé qui régentait le domaine. Ainsi, le chat passait toutes ses nuits sur l’édredon de la Princesse. Elle avait baptisé Patapon le chat de l’édredon, eu égard aux généreux ronronnements qui répondaient aux caresses de sa maîtresse.
Pour que cela fût possible, il suffisait au Chat botté de retirer ses bottes et d’entrer dans la chambre de la Princesse par une porte dérobée, connue de lui-seul. Au matin, quand la Princesse s’isolait dans son cabinet de toilette, il repartait par où il était venu. Puis, comme un animal de cirque bien dressé, il chaussait ses bottes et redevenait l’administrateur avisé du domaine.
La vie aurait pu continuer de la sorte pendant de nombreuses années, mais le Chat ne fut pas long à s’apercevoir qu’il lui était possible de modifier son apparence à volonté. Il avait probablement hérité de ce pouvoir après avoir avalé l’Ogre.
Le Chat utilisait parfois ce don pour augmenter sa taille ; cela lui permettait de se faire respecter plus facilement. Il devait cependant veiller à ne pas terroriser le personnel, quoique celui-ci fût habitué aux fureurs spectaculaires de l’ancien maître.
Le Chat devait réaliser sa transformation les bottes aux pieds, car c’est uniquement par la pensée qu’il pouvait formuler son souhait. Ça lui permettait également de conserver un esprit alerte et d’avoir l’assurance de pouvoir revenir à son état initial. Par bonheur, les bottes magiques avaient la faculté de s’adapter à toutes les morphologies.
Arriva ce qui devait arriver. Une nuit, alors que la Princesse appelait son époux pendant qu’elle dormait, le chat était allé chausser ses bottes afin de comprendre les propos confus de sa maîtresse et n’avait pas résisté à l’envie de se transformer en Marquis pour satisfaire les désirs impérieux qu’elle semblait exprimer.
Après avoir pris grand plaisir, la Princesse s’ému de la présence opportune du Marquis dans ses appartements (dont heureusement elle ne défendait jamais l’accès). Le Chat lui répondit qu’il avait rêvé qu’elle l’appelait pendant son sommeil. Il s’était alors réveillé brusquement et avait accouru prestement.
Durant un long moment, ils avaient échangé de doux propos émaillés de plaisanteries salaces, avant de refaire l’amour. C’est à cette occasion que la Princesse avait découvert un Marquis beaucoup plus spirituel et enjoué que celui qu’elle fréquentait en d’autres circonstances.
- Ne parlez de nos exploits à personnes, conseilla le Chat. Ne les évoquez non plus pendant le dîner ou la promenade. Restez discrète. Soyez seulement assurée que je serai à vos côtés dès que vos désirs se manifesteront, même à votre insu.
- Marquis, pourquoi tant de mystère ?
- Durant le jour, contentez-vous de ma version pâle et insouciante. Cela renforcera la ferveur de nos nocturnes rencontres.
- Je resterai muette et serai bonne amante, soyez sans crainte. Mais me direz-vous pour quelle raison vous gardez aux pieds ces bottines amarantes ? Est-ce donc aussi le Chat qui dicte la mode, en ce château, jusque dans mes appartements ?
- Elles me donnent cet aplomb que vous semblez apprécier, Princesse. C’est un conseil du Chat, je le confesse. Mais je ne me risquerais pas à les porter en même temps que lui. De quoi aurions-nous l’air ?
- J’ai dégoté une paire de chopines vénitiennes très marantes au fond d’une garde-robe. J’espère que je serai à la hauteur de Monsieur le Marquis.
La Princesse et le Chat vécurent ainsi leurs meilleures heures et dieu sait qu’elles furent nombreuses.
À peu de temps de là, la Princesse découvrit, dans le double fond de son meuble à secret, une petite clé d’or. Elle se demanda longtemps ce qu’elle pouvait ouvrir. Elle avait essayé les serrures de toutes les portes, de tous les secrétaires, de tous les coffres, de toutes les boîtes. En vain. Elle avait même essayé de forcer les serrures des ceintures de chasteté dont la collection était exposée dans l’ancienne salle de torture du vieux donjon – qui, dieu soit loué, ne servait plus depuis plusieurs générations.
La Princesse avait fini par s’en ouvrir au Marquis qui s’en ouvrit au Chat.
Le Chat, qui avait exploré le château de fond en comble, connaissait effectivement une porte, dans les sous-sols d’une aile éloignée du château, dont il n’avait jamais trouvé la clé.
Il avait appris à se méfier des inventions de l’Ogre et avait conseillé à la Princesse de remettre la clé au Marquis. Ce qu’elle fit à contrecœur.
Le Chat indiqua au Marquis l’emplacement de la porte, et lui conseilla de ne pas y emmener la Princesse.
- Dieu sait quelle invention se trouve derrière cette porte. Inutile de traumatiser la Princesse. Il sera toujours temps de satisfaire sa curiosité quand nous saurons à quoi nous en tenir.
En vérité, le Chat commençait à s’attacher à la Princesse et veillait à son bienêtre comme à la prunelle de ses yeux – et dieu sait qu’il avait la prunelle affutée, le salopard.
Le soir même, après une après-midi passée à courir le dix-cors, le Marquis attendit que chacun eut gagné ses appartements, et, muni d’un flambeau et de la clé, s’en fut à travers les couloirs du château jusqu’à la porte mystérieuse.
Il enfonça la clé d’or dans la serrure avec précaution, afin de ne pas la fausser. Le dispositif de fermeture céda sans offrir de résistance et le Marquis ouvrit la porte. Un froid glacial lui mordit le visage. Il leva sa torche qui s’éteignit, soufflée par une haleine puissante. Le silence était assourdissant. Le Marquis attendit que ses yeux s’habituent à l’obscurité. Puis il avança prudemment de quelques pas. Il poussa un cris pour évaluer le volume de la pièce. Le son alla se perdre sous des voutes innombrables. L’écho qui lui répondit, lui sembla plus aigu. Comme la voix d’une femme.
- Il y a quelqu’un, demanda le Marquis ?
- Puisque vous le demandez, Marquis, je vous répondrais que je vous attendais depuis longtemps, dit une femme qui semblait étrangement proche.
Une silhouette prit corps brusquement sous les yeux du Marquis dont la nyctalopie soudaine oublia de le surprendre tant ce qu’il vit était extraordinaire.
Une créature magnifique, une femme à n’en pas douter, se tenait debout devant lui dans le plus simple appareil. Une Ève aux formes parfaites, seulement chaussée de bottines pourpres.
- Je suis la femme de l’Ogre qui habitait jadis ce château.
- Vous êtes restée prisonnière tout ce temps ?
- En vérité, je ne peux guère m’éloigner de ce cercueil, dit-elle en ébauchant un geste las en direction de la boîte oblongue posée derrière elle sur deux tréteaux massifs. L’Ogre m’enleva jadis au royaume indien d’Orsangore, où j’étais destinée à régner. Me voici maintenant tributaire de ces planches, après le sort qu’il m’a jeté.
- Pourtant vous êtes là, je ne rêve pas ?
- Vous ne rêvez pas. Le bruit de la clé d’or dans la serrure a le pouvoir de me réveiller. Mais je dois me reposer longtemps entre deux apparitions. Profitons-en, Marquis. Approchez, ne craignez rien, je sais reconnaître les hommes de cœur. Ils sont tellement rares.
La femme entoura de ses bras nus le cou du Marquis et l’entraina vers une méridienne.
Une heure plus tard, la femme annonça au Marquis qu’elle devait se reposer.
- Déjà ?
- Vous reviendrez.
- Certes !
- La clé d’or m’avertira de votre arrivée. Si je n’apparais pas, c’est que j’ai encore besoin de repos. Parlez-moi alors à travers les planches de mon cercueil ; je ne vous répondrai pas mais vos paroles me feront du bien et hâteront mon rétablissement.
- C’est promis, je reviendrai le plus souvent possible.
- Sachez seulement que si vous veniez à ouvrir ce cercueil, le charme serait rompu et je serais probablement transportée dans le palais où je fus ravie.
- Mais n’est-ce pas là votre souhait ?
- À l’heure où l’on se parle, je ne serais certainement pas la bienvenue et devrais craindre pour ma vie, car ma sœur cadette a dû prendre le pouvoir. Et puis, je me suis résignée à ma condition… Mais si la chose advenait, plus jamais nous ne nous reverrions.
- Je comprends.
- N’oubliez pas de fermer la porte en partant et ne perdez pas votre clé d’or.
Le Marquis expliqua au Chat et à la Princesse que la clé ouvrait bien la porte en question.
- La salle est de dimensions modestes. C’est une crypte. Un cercueil bien clos y repose. Il ne comporte aucune inscription.
- Je suis d’avis de ne toucher à rien, dit le Chat. Laissons cette âme en paix. La déranger pourrait nuire à la prospérité de ce château.
Tous se rangèrent à l’avis du Chat et le Marquis fit forger une chaînette en or afin de porter sur lui la clé en permanence.
Régulièrement le Marquis se rendait à la crypte et confiait au cercueil les sentiments très forts qu’il éprouvait. Il disait aussi combien l’absence de l’aimée exacerbait ses sens.
Pendant ce temps, le Chat approfondissait sa relation avec la Princesse en s’inspirant des Aphorismes du désir, un ouvrage qu’il avait découvert dans l’immense bibliothèque de l’Ogre.
Plusieurs fois, le marquis pu rencontrer la femme de la crypte. Ses sentiments allaient grandissant tant sa partenaire était instruite des sciences de l’amour.
Jusqu’au jour où plusieurs mois passèrent avant qu’elle ne puisse prendre chair.
- La froideur de votre mélancolie sous le soleil n’a d’égale que l’ardeur de vos sentiments dans l’obscurité. Comment expliquez-vous cela, Marquis, demanda la Princesse ?
- Je me fais beaucoup de soucis pour le royaume, ces temps-ci, répondit le Chat. Nos produits ne se vendent plus comme avant.
- Le Chat n’a-t-il pas de solution ?
- Il y réfléchit, ma belle, il y réfléchit.
Le Marquis put revoir une dernière fois la princesse indienne de la crypte. Elle lui annonça qu’ils se voyaient sans doute pour la dernière fois. Elle sentait venir sa fin, elle était à bout de force, son destin était scellé dans ce cercueil.
- Mais je puis vous libérer ! Vous referez votre vie aux Indes et je vous rejoindrai.
- Vous êtes bon. Si telle est votre volonté, je vous attendrai là-bas. Adieu, Marquis.
Puis la mystérieuse femme s’évapora, laissant le Marquis devant le cercueil clos.
Le Marquis s’ouvrit au Chat et à la Princesse, de son désir d’affréter un navire pour aller tenter sa chance aux Indes afin de revenir, la soute pleine des précieuses marchandises qui permettraient d’apporter un peu d’oxygène aux finances du domaine.
- Aux Indes ! Mais c’est dangereux, s’exclama le Chat !
- Oui, c’est trop dangereux, renchérit la Princesse !
- Ma décision est prise. Il est temps que je montre ma valeur et que je prenne en main l’avenir du domaine, répondit le Marquis avec un aplomb qu’on ne lui connaissait pas.
- Mais que vais-je devenir, demanda la Princesse qui voyaient s’éloigner sur la mer démontée, ses nuits de folie ?
- C’est l’affaire d’un an, deux tout au plus, se voulu rassurant le Marquis. Le Chat veillera au bon fonctionnement du domaine et sera pour vous le meilleur compagnon qui soit.
Une larme coula sur la joue de la Princesse. Le Chat s’en émut.
La veille de son départ, le Marquis ouvrit le cercueil. Il était tapissé d’une terre grise et légère comme de la cendre. Un crâne, une cage thoracique, quelques os longs émergeaient. Le Marquis fut sensible aux crêtes iliaques. Du doigt, il caressa la courbe qu’il avait chérie. Il laissa le couvercle sur le sol et referma la porte à clef. Aux premières lueurs de l’aube, le navire appareillait.
Après ce qui devait être sa dernière nuit d’amour avant longtemps, la Princesse se réveilla de fort mauvaise humeur. Elle refusa ce jour-là de sortir de son lit.
- Je ne vous ai pas vu de toute la journée, murmura le Chat à son oreille, lorsqu’au cœur de la nuit, un cauchemar secouait le corps fiévreux de la Princesse.
- Vous, Marquis ! Est-ce un rêve !
- Vous ne rêvez pas, Princesse. Au moment où je m’apprêtais à lever l’ancre, le Chat m’a convaincu de lui céder ma place. Il saura mieux que moi mener à bien cette expédition périlleuse.
- Oh, mon amour !
Le Marquis était certain qu’il n’arriverait rien de fâcheux au Chat. Il disait à qui voulait l’entendre, que l’animal retombait toujours sur ses pattes.
Peu à peu, on oublia le gentilhomme de fortune et son bâtiment.
Naturellement, le Marquis ne quittait plus ses bottes, seulement parfois, quand il arrivait à Patapon de s’isoler sur une terrasse du château pour user ses griffes contre une balustre, et ronronner au soleil ou déguster quelque souris, sans l’ombre d’un remort.
Une seule question demeure : eurent-ils beaucoup d’enfants ? Et si ce fut le cas, à quoi ressemblent-il ?
Secrets de fabrication
Au départ, je voulais mixer Le Chat botté et La Barbe bleue.
J’ai relu les deux contes :
Le Chat botté
Il était une fois, il y a très longtemps, un meunier.
Lorsqu’il fut trop vieux pour continuer à travailler, il partagea ses biens entre ses trois fils. Il donna le moulin à son fils aîné, l’âne à son fils cadet, et un chat à son plus jeune fils.
Ce dernier était désespéré. « Mes frères peuvent travailler ensemble, car ils ont le moulin et l’âne, se lamenta-t-il. Mais moi, comment gagner ma vie avec un simple chat ? »
Or ce chat était un chat très intelligent qui comprenait tout ce que disaient les hommes et qui savait parler.
« Allons ! Courage dit le Chat au plus jeune fils.
Donne-moi une paire de bottes pour aller dans les broussailles et un sac avec des cordons. Si tu fais ainsi, tu ne seras plus jamais malheureux. »
Le plus jeune fils fut très surpris d’entendre le chat parler, mais il fit ce qu’il lui demandait. Il lui donna un sac avec des cordons très solides et fit faire à sa pointure une belle paire de bottes en cuir rouge.
Le Chat s’entraîna à courir avec ses bottes neuves, puis il se rendit dans un endroit broussailleux où vivait quantité de lapins. Il glissa dans son sac des feuilles de chou, du persil et deux carottes. Puis il se cacha derrière un arbre et attendit. Bientôt arriva un jeune lapin naïf, qui bondit la tête la première dans le sac pour y manger ce qui s’y trouvait. Le Chat serra bien fort les cordons, jeta le sac sur son épaule et courut jusqu’au château du Roi.
Le Chat se présenta à l’entrée et demanda à voir le Roi, qui sortit, entouré de ses gardes.
« Comment se porte Votre Majesté ? demanda le Chat. Mon maître, le Marquis de Carabas, vous fait porter ce lapin de garenne. »
« Je n’ai jamais entendu parler de ce Marquis de Carabas, s’étonne le Roi, mais je suis amateur de gibier, alors j’accepte avec joie ce présent. »
Le lendemain, le Chat se rendit dans un champ de blé. Il emplit son sac de grains dorés, puis il se cacha dans les hautes herbes et imita le chant d’une perdrix. Deux perdrix crédules entendirent son appel et s’engouffrèrent dans le sac. Le Chat les y enferma et s’en fut les offrir au Roi.
« Bonjour, Majesté, salua le Chat. Le Marquis de Carabas espère que ces deux perdrix vous feront un excellent dîner. »
« Quels beaux oiseaux, remercia le Roi ! » Il se pourlécha et fit venir ses gardes.
« Demandez au cuisinier de préparer ces perdrix immédiatement. »
Le surlendemain, le Chat prit deux belles truites et les apporta au Roi.
« Voici un nouveau présent de mon maître, le Marquis de Carabas. »
Le Roi était très content. Se régalant d’avance, il se frotta le ventre et dit : « Le Marquis doit être quelqu’un de très raffiné, pour m’envoyer des truites si appétissantes ! »
Alors qu’il s’en allait, le Chat vit les cochers du Roi qui bavardaient. Il écouta attentivement.
« Le Roi a demandé que l’on prépare son carrosse pour faire une promenade le long de la rivière », dit l’un d’entre eux.
« Et sa fille, la Princesse, l’accompagnera », ajouta un autre.
Le chat quitta le château et courut à toutes jambes jusqu’à la maison du plus jeune fils du meunier.
« Maître, s’exclama-t-il, aujourd’hui, vous allez faire fortune ! La seule chose que vous ayez à faire est d’aller vous baigner dans la rivière. Je me charge du reste. »
Le fils du meunier obéit au Chat. Il se rendit à la rivière, ôta ses vêtements et plongea dans l’eau.
Tandis que le jeune homme nageait, le Chat cacha ses guenilles derrière un rocher.
À peine eut-il fait cela que le carrosse du Roi arriva. « Au secours ! Au secours ! cria-t-il en se précipitant sur le chemin, on a attaqué le Marquis de Carabas ! »
À ces mots, le Roi regarda par la fenêtre.
« Arrêtez le carrosse ! » ordonna-t-il. Il reconnut le Chat et se souvint des bonnes victuailles que le Marquis lui avait offertes.
« Votre Majesté, on a volé les habits de mon maître », gémit le Chat.
« Laquais, commanda le Roi, retournez au château et rapportez l’un de mes plus beaux habits pour le Marquis de Carabas. »
Le fils du meunier était très étonné.
« Qui est ce marquis de Carabas ? » demanda-t-il au Chat à voix basse. « J’ai dit au Roi que vous étiez marquis », lui murmura le Chat.
Le faux marquis revêtit la tenue qu’on lui avait donnée. Il avait vraiment fière allure: un parfait marquis !
« Remerciez le Roi, lui conseilla le Chat, je m’occupe du reste, et votre fortune sera bientôt faite. »
Le fils du meunier remercia donc le Roi très poliment.
« Mais je vous en prie, répondit le Roi. Acceptez de vous joindre à nous pour une promenade en carrosse. »
Le fils du meunier prit place à côté de la Princesse, qui fut immédiatement séduite par ce si beau jeune homme.
Le Chat prit les devants et parvint à un pré que des paysans terminaient de faucher.
« Braves faucheurs, les interpella-t-il d’une voix ferme, lorsque le Roi passera par ici et qu’il vous demandera à qui appartient ce pré, si vous ne lui répondez pas qu’il appartient au Marquis de Carabas, vous aurez la tête tranchée ! »
Le Roi arriva peu après dans son carrosse.
« À qui est ce beau champ ? » s’enquit-il.
« À notre maître, le Marquis de Carabas », répondirent en chœur les moissonneurs que le Chat avait terrifiés.
« Vous avez de bien belles terres », dit le Roi au fils du meunier.
Le jeune homme, qui avait compris ce que le chat manigançait, ne répondit pas. Mais il sourit à la Princesse, qui lui sourit en retour.
Le Chat courut aussi vite que le lui permettaient ses bottes et se trouva devant un immense château où vivait un Ogre. C’est à lui qu’appartenaient toutes les terres que venait de traverser le Roi. Depuis des années, il obligeait les faucheurs et les moissonneurs à travailler pour lui.
Le Chat avait entendu dire que l’Ogre avait d’incroyables pouvoirs magiques.
« Que voulez-vous ? » grogna l’Ogre en découvrant que celui qui l’avait dérangé n’était qu’un vulgaire chat.
« Je ne voulais pas passer près de ce château sans présenter mes hommages au plus célèbre des magiciens », répondit le Chat. Ces paroles flattèrent l’Ogre, qui invita aussitôt le Chat à entrer.
« Est-il vrai que vous pouvez vous transformer en lion ou en n’importe quel animal de votre choix ? » demanda le Chat.
« Bien sûr ! Je peux me transformer en toutes sortes d’animaux », se vanta l’Ogre.
BOUM ! Un coup de tonnerre retentit dans tout le château, et le Chat fut soudain face à un éléphant.
« Fabuleux ! » s’exclama le Chat en s’écartant de la trompe qui se balançait en tous sens.
Le Chat entendit alors un rugissement et fut brusquement en présence d’un lion.
« Fantastique ! » s’écria le Chat malgré sa frayeur. « Il vous est de toute évidence très facile de vous transformer en quelque chose de grand. Mais pouvez-vous vous changer en quelque chose de très petit ? »
« Oui ! » rugit le Lion et, à l’instant même, une petite souris se mit à courir sur le plancher.
C’était exactement ce qu’attendait le Chat. Il bondit et dévora la souris. Ainsi disparut l’Ogre.
Le Chat entendit alors le carrosse du Roi qui franchissait le pont-levis. Il se précipita pour l’accueillir.
« Majesté, bienvenue dans le château du Marquis de Carabas », dit-il en faisant une grande révérence.
« Ce château vous appartient également, monsieur le Marquis de Carabas ? » demanda le Roi, très impressionné.
Le Chat les invita tous à passer dans la salle à manger. Les serviteurs, bien plus heureux d’obéir au Chat qu’à l’Ogre, y avaient préparé un grand festin.
Le Roi était de plus en plus charmé par ce beau et jeune marquis qui avait de si belles terres et un somptueux château.
« Si vous le désirez, vous pouvez me demander la main de ma fille, puisque vous semblez être amoureux l’un de l’autre ! »
Le Marquis s’empressa de le faire, la Princesse accepta, et l’on célébra les noces le jour même.
Il y eut une grande fête qui dura toute la nuit. Ce fut le Chat qui mena la danse, chaussé de ses superbes bottes rouges.
« Merci de ton aide », dit le fils du meunier au Chat lorsque les réjouissances eurent pris fin.
Le jour suivant, il fit faire un trône spécialement pour le Chat. Depuis lors, ils vécurent tous très heureux.
La Barbe bleue
Il était une fois un homme qui avait de belles maisons à la ville et à la campagne, de la vaisselle d’or et d’argent, des meubles en broderies, et des carrosses tout dorés. Mais, par malheur, cet homme avait la barbe bleue : cela le rendait si laid et si terrible, qu’il n’était personne qui ne s’enfuît de devant lui.
Une de ses voisines, dame de qualité, avait deux filles. Il lui en demanda une en mariage. Elles n’en voulaient point toutes deux, ne pouvant se résoudre à prendre un homme qui eût la barbe bleue. Ce qui les dégoûtait encore, c’est qu’il avait déjà épousé plusieurs femmes, et qu’on ne savait ce que ces femmes étaient devenues.
La Barbe-Bleue, pour faire connaissance, les mena, avec leur mère et trois ou quatre de leurs meilleures amies à une de ses maisons de campagne, où on demeura huit jours entiers. Ce n’étaient que promenades, que parties de chasse et de pêche, que danses et festins, que collations : enfin tout alla si bien que la cadette commença à trouver que le maître du logis était un fort honnête homme. Dès qu’on fut de retour à la ville, le mariage se conclut.
Au bout d’un mois, la Barbe-Bleue dit à sa femme qu’il était obligé de faire un voyage en province, de six semaines au moins, pour une affaire de conséquence ; qu’il la priait de se bien divertir pendant son absence ; qu’elle fît venir ses bonnes amies ; qu’elle les menât à la campagne, si elle voulait ; que partout elle fît bonne chère. « Voilà, lui dit-il, les clefs des deux grands garde-meubles ; voilà celles de la vaisselle d’or et d’argent, qui ne sert pas tous les jours ; voilà celles de mes coffres-forts où est mon or et mon argent ; celles des cassettes où sont mes pierreries, et voilà le passe-partout de tous les appartements. Pour cette petite clef-ci, c’est la clef du cabinet au bout de la grande galerie de l’appartement bas : ouvrez tout, allez partout ; mais, pour ce petit cabinet, je vous défends d’y entrer, et je vous le défends de telle sorte que, s’il vous arrive de l’ouvrir, il n’y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère. »
Elle promit d’observer exactement tout ce qui lui venait d’être ordonné, et lui monte dans son carrosse, et part pour son voyage.
Les voisines et les bonnes amies n’attendirent pas qu’on les envoyât quérir pour aller chez la jeune mariée, tant elles avaient d’impatience de voir toutes les richesses de sa maison, n’ayant osé y venir pendant que le mari y était, à cause de sa barbe bleue, qui leur faisait peur. Les voilà aussitôt à parcourir les chambres, les cabinets, les garde-robes, toutes plus belles et plus riches les unes que les autres. Elles montèrent ensuite aux garde-meubles, où elles ne pouvaient assez admirer le nombre et la beauté des tapisseries, des lits, des sophas des cabinets, des guéridons, des tables et des miroirs où l’on se voyait depuis les pieds jusqu’à la tête, et dont les bordures, les unes de glace, les autres d’argent et de vermeil doré, étaient les plus belles et les plus magnifiques qu’on eût jamais vues. Elles ne cessaient d’exagérer et d’envier le bonheur de leur amie, qui, cependant, ne se divertissait point à voir toutes ces richesses, à cause de l’impatience qu’elle avait d’aller ouvrir le cabinet de l’appartement bas.
Elle fut si pressée de sa curiosité, que, sans considérer qu’il était malhonnête de quitter sa compagnie, elle y descendit par un petit escalier dérobé, et avec tant de précipitation qu’elle pensa se rompre le cou deux ou trois fois. Étant arrivée à la porte du cabinet, elle s’y arrêta quelque temps, songeant à la défense que son mari lui avait faite, et considérant qu’il pourrait lui arriver malheur d’avoir été désobéissante ; mais la tentation était si forte, qu’elle ne put la surmonter : elle prit donc la petite clef, et ouvrit en tremblant la porte du cabinet.
D’abord elle ne vit rien, parce que les fenêtres étaient fermées. Après quelques moments, elle commença à voir que le plancher était tout couvert de sang caillé, et que, dans ce sang, se miraient les corps de plusieurs femmes mortes et attachées le long des murs : c’était toutes les femmes que la Barbe-Bleue avait épousées, et qu’il avait égorgées l’une après l’autre. Elle pensa mourir de peur, et la clef du cabinet qu’elle venait de retirer de la serrure, lui tomba de la main.
Après avoir un peu repris ses sens, elle ramassa la clef, referma la porte, et monta à sa chambre pour se remettre un peu ; mais elle n’en pouvait venir à bout, tant elle était émue.
Ayant remarqué que la clef du cabinet était tachée de sang, elle l’essuya deux ou trois fois ; mais le sang ne s’en allait point : elle eut beau la laver, et même la frotter avec du sablon et avec du grès, il demeura toujours du sang, car la clef était fée, et il n’y avait pas moyen de la nettoyer tout à fait : quand on ôtait le sang d’un côté, il revenait de l’autre.
La Barbe-Bleue revint de son voyage dès le soir même, et dit qu’il avait reçu des lettres, dans le chemin, qui lui avaient appris que l’affaire pour laquelle il était parti venait d’être terminée à son avantage. Sa femme fit tout ce qu’elle put pour lui témoigner qu’elle était ravie de son prompt retour.
Le lendemain, il lui demanda les clefs ; et elle les lui donna, mais d’une main si tremblante, qu’il devina sans peine tout ce qui s’était passé. « D’où vient, lui dit-il, que la clef du cabinet n’est point avec les autres ? — Il faut, dit-elle, que je l’aie laissée là-haut sur ma table. — Ne manquez pas, dit la Barbe-Bleue, de me la donner tantôt. »
Après plusieurs remises, il fallut apporter la clef. La Barbe-Bleue, l’ayant considérée, dit à sa femme : Pourquoi y a-t-il du sang sur cette clef ? — Je n’en sais rien, répondit la pauvre femme, plus pâle que la mort. — Vous n’en savez rien ! reprit la Barbe-Bleue ; je le sais bien, moi. Vous avez voulu entrer dans le cabinet ! Eh bien, madame, vous y entrerez et irez prendre votre place auprès des dames que vous y avez vues.
Elle se jeta aux pieds de son mari en pleurant, et en lui demandant pardon, avec toutes les marques d’un vrai repentir, de n’avoir pas été obéissante. Elle aurait attendri un rocher, affligée comme elle était ; mais la Barbe-Bleue avait le cœur plus dur qu’un rocher. « Il faut mourir, madame, lui dit-il, et tout à l’heure. — Puisqu’il faut mourir, répondit-elle, en le regardant les yeux baignés de larmes, donnez-moi un peu de temps pour prier Dieu. — Je vous donne un demi-quart d’heure, reprit la Barbe-Bleue ; mais pas un moment davantage. »
Lorsqu’elle fut seule, elle appela sa sœur, et lui dit : Ma sœur Anne, car elle s’appelait ainsi, monte, je te prie, sur le haut de la tour pour voir si mes frères ne viennent point ; ils m’ont promis qu’ils me viendraient voir aujourd’hui ; et, si tu les vois, fais-leur signe de se hâter. — La sœur Anne monta sur le haut de la tour ; et la pauvre affligée lui criait de temps en temps : Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? — Et la sœur Anne lui répondait : Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l’herbe qui verdoie.
Cependant la Barbe Bleue, tenant un grand coutelas à sa main, criait de toute sa force à sa femme : Descends vite, ou je monterai là-haut. — Encore un moment, s’il vous plaît, lui répondait sa femme ; et aussitôt elle criait tout bas : Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? — Et la sœur Anne répondait : Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l’herbe qui verdoie.
Descends donc vite, criait la Barbe-Bleue, ou je monterai là-haut. — Je m’en vais, répondait la femme ; et puis elle criait : Anne, ma sœur Anne ne vois-tu rien venir ? — Je vois, répondit la sœur Anne, une grosse poussière qui vient de ce côté-ci… — Sont-ce mes frères ? — Hélas ! non, ma sœur : c’est un troupeau de moutons…
Ne veux tu pas descendre ? criait la Barbe-Bleue — Encore un moment, répondait sa femme ; et puis elle criait : Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? — Je vois, répondit-elle, deux cavaliers qui viennent de ce côté-ci, mais ils sont bien loin encore… Dieu soit loué ! s’écria-t-elle un moment après ; ce sont mes frères. Je leur fais signe tant que je puis de se hâter.
La Barbe-Bleue se mit à crier si fort que toute la maison en trembla. La pauvre femme descendit, et alla se jeter à ses pieds tout épleurée et tout échevelée. « Cela ne sert de rien, dit la Barbe-Bleue ; il faut mourir. » Puis, la prenant d’une main par les cheveux, et de l’autre levant le coutelas en l’air, il allait lui abattre la tête. La pauvre femme, se tournant vers lui, et le regardant avec des yeux mourants, le pria de lui donner un petit moment pour se recueillir. « Non, non, dit-il, recommande-toi bien à Dieu ; » et, levant son bras…
Dans ce moment, on heurta si fort à la porte que la Barbe-Bleue s’arrêta tout court. On ouvrit, et aussitôt on vit entrer deux cavaliers, qui mettant l’épée à la main, coururent droit à la Barbe-Bleue. Il reconnut que c’était les frères de sa femme, l’un dragon et l’autre mousquetaire, de sorte qu’il s’enfuit aussitôt pour se sauver ; mais les deux frères le poursuivirent de si près qu’ils l’attrapèrent avant qu’il pût gagner le perron. Ils lui passèrent leur épée au travers du corps, et le laissèrent mort.
La pauvre femme était presque aussi morte que son mari, et n’avait pas la force de se lever pour embrasser ses frères.
Il se trouva que la Barbe-Bleue n’avait point d’héritiers et qu’ainsi sa femme demeura maîtresse de tous ses biens. Elle en employa une partie à marier sa sœur avec un gentilhomme, une autre partie à acheter des charges de capitaines à ses deux frères, et le reste à se marier elle-même à un fort honnête homme, qui lui fit oublier le mauvais temps qu’elle avait passé avec la Barbe-Bleue.
Puis j’ai comparés ligne à ligne les deux contes, afin de prendre la mesure du matériau :
Comparaison des deux contes
Les deux contes se terminent de la même façon : amour et richesse. Mais les deux contes s’opposent de façon singulières.
- Dans Le Chat botté, les héros partent de rien. Dans La Barbe bleue, l’héroïne part d’une situation confortable.
- Durant tout le conte du Chat botté, le chat va s’employer à construire la figure du Marquis de Caraba ; alors que dans La Barbe bleue, durant tout le conte, les personnages vont s’employer à détruire la figure de Barbe Bleue. Le Chat botté commence par le décès du père et La Barbe bleue se terminera par celui de Barbe bleue.
- Le héros du Chat botté n’a pour lui que sa jeunesse et sa bonne mine. C’est le chat qui va faire tout le travail. C’est un chat qui parle et qui porte des bottes. Barbe bleue a pour lui sa force, sa richesse, et sa folie que trahit sa barbe bleue.
- Alors que le jeune homme du Chat botté est résigné, la jeune femme de La Barbe bleue est un brin cupide.
- Le jeune homme n’a plus de famille sur laquelle compter alors que la jeune femme peut compter sur la sienne.
- Par ailleurs, le jeune homme jouit d’une réputation sans tache alors que le passé de Barbe bleue est obscur et inquiétant.
- Le chat va débuter ses aventures modestement avec une paire de bottes et un sac. En revanche, la richesse de Barbe bleue va rapidement séduire la jeune fille.
- Si dans La Barbe bleue, le suspense réside dans la découverte d’un horrible secret, dans Le Chat botté, le suspense réside dans la réussite du chat à conduire sa machination.
- Une étape est franchie quand le jeune meunier monte dans le carrosse et séduit la Princesse, et quand l’épouse découvre le secret de Barbe bleue.
- Quand le chat courre en avant et précède le carrosse, la jeune fille n’aura de cesse de réclamer à Barbe bleue un nouveau délai pour retarder son exécution.
- Et si le chat flatte l’Ogre avec succès, c’est en vain que la jeune fille supplie le Chat botté, son époux.
- La résignation du jeune homme du début du Chat botté semble gagner la jeune fille qui, à la fin de Barbe bleue, se contente de prier et demander à sa sœur si elle voit arriver ses frères – contrairement au chat qui lance un défi à l’Ogre avec succès (pouvez-vous vous changer en quelque chose de très petit ?).
Malgré toutes ses différences de nature ou d’ordonnancement, les deux contes utilisent parfois les mêmes ressorts :
- Il faut aussi noter dans les deux contes, la mise à mort du bouc émissaire : un ogre dans Le Chat botté et Barbe bleue dans La Barbe bleue.
- Le chat est un chasseur (lapin, perdrix, truites, souris) et Barbe bleue un prédateurs.
- La promenade (Le Chat botté) et le voyage (La Barbe bleue)permettent de relancer le récit.
- Le secret pimente le récit : le chat apprend le projet de promenade du roi et de la Princesse ; l’épouse apprend l’existence du cabinet secret de son mari.
- Le chat et Barbe bleue sont des manipulateurs qui exploitent les faiblesses des autres personnages : le chat ment au roi (vol des habit du marquis) et Barbe bleue excite la curiosité de sa femme et son irrépressible désir d’outrepasser l’interdit.
- La surprise et l’émotion : le fils du meunier est très étonné par la bonté du roi à son égard ; et la femme de Barbe bleue est bouleversée par sa découverte.
- La magie : l’Ogre a le pouvoir de changer d’apparence ; et la clé magique reste tachée de sang.
- La violence : le chat menace de mort les paysans qui lui désobéiraient et il mange l’Ogre qui a pris l’apparence d’une souris ; Barbe bleue décide que sa femme désobéissante mérite la mort ; les frères de la jeune épouse tuent Barbe bleue.
- La fortune : le chat accueille le roi dans le château où une fête est organisée ; et la veuve hérite de la fortune de Barbe bleue.
- Le mariage heureux : les noces du jeune meunier et de la Princesse sont célébrées le jour même ; et la veuve de Barbe bleue se remarie avec un honnête homme.
- La reconnaissance : le Marquis remercie le chat ; la veuve aide ses frères dans leur carrière (charges) et sa sœur dans son mariage (dote).
Mais le plus extraordinaire était à venir :
- C’est en écrivant que j’ai structuré le récit.
- Jusqu’au moment où le Marquis découvre la femme dans la crypte, je ne savais pas où je voulais emmener le conte.
- Je décrivais la femme : « Une créature magnifique, une femme à n’en pas douter, se tenait debout devant lui dans le plus simple appareil. Une Ève aux formes parfaites… »
- Et m’apprêtais à introduire un nouveau personnage, une femme vampire, inspirée de Camilla de Sheridan Le Fanu, par exemple.
- Quand soudain, de façon automatique (merci Breton) je complétai la description par ces mots : « … seulement chaussée de bottines pourpres. » Comme une plaisanterie, sans réfléchir, une coquetterie provoquante, ou une coquette provocation, je ne saurais dire.
- « Une Ève aux formes parfaites, seulement chaussée de bottines pourpres » : mais c’est bien sûr ! Tout devenait alors évident. J’avais déjà introduit la faculté du Chat à prendre l’apparence de son choix (il a avalé un ogre qui avait ce pouvoir, rappelez-vous), la suite coulait de source, le Chat allait prendre l’entière possession du conte, il irait au bout de son destin d’escroc, les apports des autres contes ne seraient que fragrances, le conte basculait soudain dans le thriller, la conclusion s’imposait !
- Otez-moi d’un doute, vous aviez compris ?
Bon, voici en clair ce que la majorité des lecteurs, je l’espère, ont compris…
C’est le Chat botté qui a tout manigancé : la clé, la crypte, le cercueil, la princesse indienne dont il prenait l’apparence (après avoir pris celle d’une souris pour entrer dans la crypte en même temps que le Marquis), le palais d’Orsangor, la fin prochaine de la femme de l’Ogre imaginaire, et peut-être même les difficultés financières du domaine. Tout cela pour pousser le Marquis à affréter un navire et entreprendre un périple incertain à destination des Indes, dans le but ultime de rester seul maître à bord dans le château, en compagnie de la femme du Marquis de Caraba. Le Chat botté aura donc créé puis détruit le Marquis de Caraba.
Vous avez savouré, j’espère, ce bel ordre des choses (la science de l’amour de la femme cryptée, n’est autre que celle acquise par le Chat auprès de la femme du Marquis) : « Pendant ce temps, le Chat approfondissait sa relation avec la Princesse en s’inspirant des Aphorismes du désir, un ouvrage qu’il avait découvert dans l’immense bibliothèque de l’Ogre.
Plusieurs fois, le marquis pu rencontrer la femme de la crypte. Ses sentiments allaient grandissant tant sa partenaire était instruite des sciences de l’amour. »
Vous avez jubilé, aussi, au moment où le Chat dit à la femme du Marquis : « Au moment où je m’apprêtais à lever l’ancre, le Chat m’a convaincu de lui céder ma place. » Le Marquis n’a pas cédé sa place sur le bateau mais dans le lit de la Princesse !
En conclusion, l’on peut se demander jusqu’où un robot peut aller pour faire le bonheur d’un être humain. La science fiction est une science très ancienne ! Et surtout (attention, morale), que vaut un bonheur dont on n’est pas l’artisan ? Au fond, le Chat botté a permis au Marquis de prendre conscience qu’il devait se sortir les doigts et trouver son chemin, peut importe que la destination fût illusoire. Le conte originel est dépourvu de morale. Je suis content d’avoir pu vous présenter cette version augmentée qui, contrairement aux apparences, n’est pas immorale, bien au contraire (mais ne venez toutefois pas dire au Chat que bien mal acquis ne profite jamais).
Dossier pédagogique
Des éléments de réponse se trouvent dans les notes afférentes.
Questions
- Que symbolisent les bottes1 ?
- Si le fils du meunier n’avait pas songé à se suicider, le chat aurait-il été attiré par les bottes2 ?
- Que symbolise le guéridon3 ?
- Que représente le Chat botté4 ?
- Pourquoi les bottes sont-elles rouges5 ?
- Le Chat Botté a-t-il de l’humour ? Donnez trois exemples6.
- Pourquoi une clé d’or peut-elle être facilement faussée7 ?
- À quel ouvrage fait référence Les Aphorismes du désir8 ?
- Comment la femme de la crypte parvient-elle à disparaître brusquement, sous les yeux du Marquis ? Imaginez une solution9.
- Qui était André Breton10 ?
Exercices
- Listez les trois synonymes de rouge, employés dans le conte et dite pourquoi ces synonymes sont utilisés11.
- Dans l’illustration de Gustave Doré, quel détail indique avec certitude que le personnage est un ogre ?12
- Que vous évoquent les noms Carabas et Orsangore ?13.
- « Je suis votre serviteur, se plaça le Chat, il ne vous reste plus qu’à être heureux. » : commentez cette phrase (vous avez toute la vie)14.
- Expliquez en quoi le paragraphe suivant est prémonitoire : « Il avaient ainsi découvert […] qu’on faisait venir de Chine. »15
- Après avoir lu le conte jusqu’au bout, le paragraphe qui suit peut être interprété de deux façons, dite lesquelles : « … Inutile de traumatiser la Princesse. […] le salopard. »16
- Imaginez comment le Chat botté découvrit le pouvoir de changer son apparence17 ?
- Relevez des références aux contes suivants : Le Petit Poucet, La Barbe Bleue, La Belle au Bois dormant, Dracula, La Chute de la maison Usher, Cendrillon.18
- Imaginez les aventures du Marquis de Carabas dans les mers de l’est de l’Afrique et du sud de l’Asie.19
- Cherchez le sens, donné dans le conte, aux mots et expressions suivants : un guéridon, prégnant, une garenne, la pestilence, fissa, une passée, des victuailles, un laquais, moult, des gracieusetés, un rachis, barguigner, une prérogative, xylophage, salace, une paire de chopines, un dix-cors, la nyctalopie, une méridienne, une crypte, iliaque, appareiller, un gentilhomme de fortune, un bâtiment, une balustre.20
Notes
- La puissance, la combativité, la domination, le succès, l’émancipation, la liberté, le satyre, l’aventurier, le destin, le vagin, la fécondité… ↩︎
- Probablement pas, c’est la perspective du suicide qui déclenche un mécanisme de défense. ↩︎
- La transmission de pensée, le spiritisme, les esprits. ↩︎
- Le destin, le génie de la lampe, le diable, Hermès. ↩︎
- Le rouge symbolise la vie, le diable, la fête, le carnaval, la folie, la passion. ↩︎
- 1) « Il s’amusait déjà de la surprise du jardinier quand celui-ci apercevrait dans la terre fraîche, les traces minuscules laissées par ses bottes. »
2) « Que tout l’or du ciel auréole le crépion de Votre Majesté, salua le Chat ! » (on ne peut s’empêcher de penser à l’expression « avoir le cul bordé de nouilles », sans doute à l’origine, « de blé », la céréale dont ont fait les nouilles, les coussins étant jadis bourrés de « grains dorés », c’était très confortable, mais substituer la nouille au grain était une façon de dire que l’abondance attire la grouillance, les parasites, à l’intérieur et à l’extérieur)
3) « Que l’ambre et le musc fassent chanter la narine de Votre Majesté, salua le Chat ! » (le roi est âgé, l’ambre et le musc sont aphrodisiaques ; et puis il y a les truites : ça sent fort, les truites). ↩︎ - Car l’or est un métal mou. ↩︎
- Kamasutra vient du Sanskrit kama, le désir, et de sutra, l’aphorisme. ↩︎
- Le Chat botté se change en souris après s’être changé en femme fatale. ↩︎
- Si j’étais Breton, j’aurais un oncle qui s’appellerait André. Consultez Wikipédia. ↩︎
- Rutilantes (l’esbrouffe du Chat botté), amarantes (la distinction de l’amant), pourpres (la femme fatale de la crypte). Outre de varier le vocabulaire, cela permet de qualifier différemment chaque avatar du chat et, accessoirement, proposer des fausses pistes au lecteur en évitant un « rouge » trop voyant. ↩︎
- Sur la table à laquelle est accoudé le personnage, des corps d’enfants sont disposés sur un plat. ↩︎
- Carabas m’évoque la fée Carabosse (de quelques années sa cadette), le scarabée (genre bousier), la noirceur (turc kara), la bassesse (bas), la soldatesque (carabinier), un sac bien rempli (cabas rempli à ras), une tête vide (calebasse)…
Orsangore m’évoque l’or, le sang (sang et gore), l’Ogre (les lettres de Ogre sont dans Orsangore), la paresse et la luxure (le démon Belphégor), la mandragore ( ), le château de Windsor, le palais de Mysore, L’Année dernière à Orsangore, Mais où est donc Ornicar ? ↩︎ - Peut-on faire le bonheur de quelqu’un ? Que vaut un bonheur dont on n’est pas l’artisan ? Bien mal acquis profite-t-il un jour ? Est-ce l’intention qui compte ? Vous préférez offrir ou recevoir ? Ce ne sont pas les poncifs qui manquent ! À part dire que le bonheur n’existe pas car une fois atteint on a peur de le perdre, je ne vois pas comment vous allez vous en sortir. ↩︎
- Les ossements des oubliettes préfigurent le cercueil de la crypte, les plantes carnivores préfigurent la femme fatale, les araignées de la taille d’un chat, qui en échange du toit se chargent d’entretenir le domaine, préfigurent le Chat botté qui va exceller dans son rôle d’administrateur, mais aussi dans l’art d’ourdir une toile (comme l’araignée). ↩︎
- « …. Inutile de traumatiser la Princesse. Il sera toujours temps de satisfaire sa curiosité quand nous saurons à quoi nous en tenir.
En vérité, le Chat commençait à s’attacher à la Princesse et veillait à son bienêtre comme à la prunelle de ses yeux – et dieu sait qu’il avait la prunelle affutée, le salopard. »
Certes, le chat ne souhaite pas que la Princesse puisse être choquée par ce qui se cache peut-être derrière la porte. Mais veiller au bienêtre de la Princesse va consister, outre à la satisfaire sexuellement, surtout à la débarrasser de ce mari qui ne répond pas à ses attentes. La débarrasser de son mari sans la traumatiser, cela s’entend ; à savoir, sans qu’elle s’en rende compte, ou presque. ↩︎ - Le changement est déclenché par une pensée. Le Chat botté a pu rêver qu’il était un millepattes. Difficile de dire à quelle paire de pattes se sont retrouvées ses bottes. Vous avez raison, ce n’est pas un rêve très fréquent. ↩︎
- Le Petit Poucet : l’Ogre, les bottes de sept lieues.
La Barbe Bleue : la clé d’or, le cabinet secret, la femme séquestrée.
La Belle au Bois dormant : le sortilège, le sommeil-mort.
Dracula : la terre du cercueil, le cercueil refuge, la morte-vivante.
La Chute de la maison Usher : la crypte, la femme enterrée vivante.
Cendrillon : la cendre du cercueil, la chaussure taillée sur mesure. ↩︎ - Relisez Sinbad le marin et La Ballade de la mer salée (Mélanésie) de Hugo Pratt. ↩︎
- Un guéridon (table à un pied), prégnant (qui s’impose), une garenne (espace boisé ou herbeux où vivent des lapins sauvages dans un terrier possédant de multiples entrées), la pestilence (corruption de l’air), fissa (rapidement), une passée (passage), des victuailles (nourriture), un laquais (valet), moult (beaucoup de), des gracieusetés (amabilités), un rachis (empilement des 33 ou 34 vertèbres, formant le support du dos des vertébrés), barguigner (hésiter), prérogative ( avantage attaché à une fonction), xylophage (qui se nourrit de bois), salace (à caractère érotique), une paire de chopines (chaussures à plateforme), un dix-cors (cerf de 7 ans), la nyctalopie (capacité de voir dans l’obscurité), une méridienne (lit de repos à deux chevets de hauteurs inégales), une crypte (caveau souterrain), iliaque (relatif au flanc, à la hanche), appareiller (quitter le port), un gentilhomme de fortune (membre de la noblesse devenu aventurier), un bâtiment (bateau), une balustre (courte colonnette renflée, supportant un appui). ↩︎
