Un cannibale à Paris


La légende de Yanoama

Une grosse goutte poisseuse s’écrasa sur le crâne de Yanoama. Distraitement il porta la main à sa tonsure apicale afin d’y recueillir la morve caoutchouteuse. Il sentit sous ses doigts le poil raide. Il demanderait à sa sœur de le raser lorsque la cérémonie serait terminée.

Yanoama était préoccupé. C’était sans conviction qu’il ingurgitait sa purée de banane, tout en pétrissant la boulette de latex.

Il sentit posé sur lui, comme un masque funéraire, le regard de sa mère.

Il jeta la gomme dans le brasier et se concentra sur sa purée de banane.

Il revoyait les chairs décomposées de son père, dont le corps avait été couché dans la position fœtale sur le tertre rituel. Heureusement, il n’était pas mort pendant la saison des pluies. Les larves avaient pu mener rapidement à son terme leur aveugle besogne sans que les pluies torrentielles n’éventrassent le cadavre.

Puis il avait fallu gratter un à un les os du défunt à l’aide d’un coquillage sacré. Les os avaient été ensuite disposés au fond de l’urne funéraire. Le chaman avait arrosé les précieux ossements avec de l’huile de tortue et y avait mis le feu.

On avait fait circuler une courge pyrogravée aux motifs compliqués, contenant le suc de génipa, afin que les proches puissent noircir leurs dents en signe de deuil.

Le clan était resté prostré longtemps au son des trompettes sacrées d’Omao, qui venait de la forêt, de l’autre côté de l’eau.

Puis les hommes s’étaient fustigé mutuellement avec des badines de bambou, tandis que les femmes exprimaient leur compassion en se jetant à terre et en arrachant leurs cheveux.

Ces manifestations avaient duré tout le temps qu’avait mis à s’éteindre le brasier funèbre.

Plusieurs hommes gisaient, ruisselant de sang. Les femmes, complètement chauves, le regard effaré, avaient épluché un régime entier de bananes molles, qu’elles avaient jetées dans l’urne au fur et à mesure, tandis que le chaman les écrasait à l’aide d’un gourdin afin de mêler en une purée homogène la cendre et le fruit.

Yanoama avait beau fouiller de ses doigts la bouillie sucrée, aucune trace de ce qu’avait été son père ne résidait en son sein. Aucun visage ne vint animer la surface de cette glaise plus mystérieuse que les eaux du fleuve. Aucun signe-poisson ne vint s’inscrire dans le cercle tiède de la calebasse, dont il sentait sous ses doigts les ornières de feu.

Yanoama faisait de chaque bouchée une expérience méticuleuse, une cueillette, un voyage. Il connaissait le goût d’une trentaine de simples et de racines. Il connaissait l’art de composer les filtres domestiques. Il avait été initié par les guerriers à l’épépa, une espèce de piptadenia qui se sniffait à deux, à l’aide d’un chalumeau qui servait à envoyer profondément par les narines du partenaire, la poudre magique. Il était habitué aux fantômes.

Peut-être les cendres de son père allaient-elles soudain s’emparer de sa langue et lui rendre sa voix. Il se rappela l’éloquence de son père lorsqu’il prenait la parole au Conseil de guerre. C’était sur ses lèvres patientes qu’il avait appris à lire le langage des hommes.

Yanoama était sourd et muet. Mais contrairement aux autres membres de la tribu, il était capable de lire. Lire sur les lèvres, lire sur les visages, lire dans les yeux du fleuve le chiffre des grands sauriens, décrypter l’écorce grise des kapokiers. Sa langue savait les dialectes moléculaires des substances de la grande forêt.

On lui avait raconté comment on l’avait trouvé, un soir, alors qu’il était dans sa neuvième année, évanoui au bord du fleuve. Il gisait, le visage enfoncé dans la glaise, environné de traces profondes qui se perdaient en amont. Il aurait sans doute été possible de suivre l’animal et de l’abattre, mais l’enfant avait été épargné par le jaguar. Le chaman avait dit qu’une acyigua avait emprunté le corps du fauve pour lui ravir sa bonne âme, mais n’était parvenu qu’à lui prendre sa voix.

Yanoama avait pleuré.

Pour le consoler, son père lui avait expliqué que, lorsqu’un homme mourait, son ayvucué, sa bonne âme, cherchait à gagner la « Terre sans mal », tandis que l’acyigua, l’âme animale, devait être tuée par le chaman afin qu’elle n’entravât pas la course de l’ayvucué. Selon lui, l’ayvucué de Yanoama était intacte et son acyigua l’avait quitté en prenant la forme d’un jaguar. Il en tenait pour preuve qu’on n’avait pas trouvé le chemin par lequel la bête était venue. Peut-être que Yanoama serait un chef plein de bonté.

Mais, à l’époque, Yanoama ne savait pas que le futur chef était choisi parmi les plus éloquents guerriers.

Yanoama comptait beaucoup sur la mort de son père pour retrouver sa voix. Il n’avait jamais mangé autant de bananes. Jusqu’à présent, tout s’était bien passé. L’ayvucué du défunt devait avoir atteint la « Terre sans mal » sans encombre. Son père était mort de vieillesse. Il avait pu accueillir la mort en chantant son chant protecteur et Yanoama avait pu lire sur ses lèvres les précieuses paroles. Ainsi avait-il, par la cendre et par le chant, recueilli dans son corps le fluide vital du défunt.

Mais nul son ne se formait sur sa langue de cuir.

Le fils du sorcier fut déclaré chef du clan.

Pour la millième fois, Yanoama descendit au bord du fleuve. Pour la millième fois, il chercha dans la glaise à lire son visage et les pas de la bête. Il piétina rageusement le limon repassé par les crues, qui étincelait sous le soleil comme un fleuve plus lent et plus inéluctable. Les lèvres du fleuve refusaient de parler. Si son père avait dit vrai, l’acyigua reviendrait le jour de sa mort afin d’empêcher son ayvucué d’atteindre la « Terre sans mal ». Peut-être périrait-il par la griffe du jaguar.

Une peur panique empoigna Yanoama aux cheveux. Il sentit derrière lui une présence et il lutta pour ne pas s’évanouir une seconde fois. Yanoama se retourna brusquement et vit le chaman qui le regardait, immobile. Le sorcier parla. Il lui expliqua pourquoi il avait pris la décision de ne pas poursuivre l’acyigua. S’il lui était loisible de la tuer lors des rites funéraires, il ne pouvait tenter l’expérience du vivant de la personne sans mettre celle-ci en grand danger. L’acyigua avait emporté avec elle la voix de Yanoama. Le sorcier pensait que la voix était bonne et qu’il ne fallait pas la tuer. Il assura à Yanoama que sa voix vivait toujours dans le corps du jaguar, et qu’il pourrait la récupérer s’il procédait à quelques rites propitiatoires lorsqu’il tuerait l’animal. Il lui appartenait de tuer le jaguar, afin de restituer à la communauté l’énergie dérobée.

Il lui faudrait consommer le félin comme il avait consommé les os de son père, comme on brûle la forêt afin de fertiliser la terre depuis qu’Omao dealait sa piptadénia chez le peuple de Yanoama, comme la forêt recyclait ses déchets avant même qu’ils n’eussent atteint le sol lessivé par les pluies ; comme il fallait combattre les clans qui parlaient le même langage, car les mots sont convoyeurs de sorts et les sortilèges sont porteurs de mort. Yanoama devait partir en guerre contre le jaguar qui portait en lui la langue de Yanoama.

Le sorcier lui conseilla de manger tout l’animal, car il ne savait pas dans quelle partie de son corps se dissimulait la voix.

C’est ainsi que Yanoama quitta le village à la recherche de sa voix. Tout le clan était réuni. On l’avait couvert de présents : sarbacanes, poisons, plumes de grand ara et autres ustensiles inutiles.

On n’entendit plus jamais parler de Yanoama.

Son clan fut entièrement décimé par le mercure rejeté dans le fleuve par les orpailleurs.

Le corps momifié de Yanoama est aujourd’hui exposé dans l’une des vitrines de la Grande Galerie de l’Évolution, 57 rue Cuvier, Paris 5ᵉ.

Inutile de lui parler, il ne vous répondra pas.

Affaire classée

Le récit qui précède nous vient du très controversé Henri Lizagnon, lequel passa deux ans chez les Yanomami au début du XXe siècle. Il retrouva le corps momifié d’un jeune homme sous les limons argileux d’un cours d’eau. Il rapporta la momie en Europe et prétendit qu’il s’agissait de celle de Yanoama, le garçon de la légende. À cette époque, le clan de Yanoama avait déjà été décimé.

L’année de ma découverte, je terminais mon master de Sciences du Végétal à l’Université Paris Cité. La rédaction de mon mémoire m’obligeait à passer de longues heures dans la serre tropicale du Jardin des plantes.

Le hasard voulut que je découvrisse, dissimulé dans la gaine d’un conduit d’aération, un Tupperware contenant un cahier. Malgré les précautions prises pour le protéger, le manuscrit avait souffert de l’humidité. Le récit qui va suivre est celui que j’ai reconstitué. L’auteur était visiblement féru d’ethnologie. Il est très probable qu’il connaissait la légende de Yanoama.

Le récit n’est ni daté ni signé.

Madame Picpus est décédée à l’hôpital Sainte-Anne (Paris, 14ᵉ arrondissement). N’appartenant pas à la famille, je n’ai rien pu savoir des circonstances de sa mort.

Concernant le fait divers de la serre du Jardin des plantes, le cadavre était bien celui d’un employé à temps partiel des P.T.T. (les journaux en ont fait état). En revanche, je n’ai trouvé aucune trace de son inscription au CHU de Bichat (je n’avais ni le temps ni les moyens de faire des recherches exhaustives).

Peut-être trouverez-vous de nouvelles pistes d’investigation dans le récit qui suit.

Le cahier de la serre

Le campus

Des plaques de soleil glissaient sans se chevaucher sur le campus de la faculté des sciences de Jussieu. Certaines graminées avaient trouvé, entre les dalles du parvis, au pied de la grande tour, suffisamment de crasse pour accéder à la fonction chlorophyllienne. À peine aurait-on pu lâcher quelques brebis sur ce causse artificiel. C’était l’époque des inscriptions, des premières peintures rupestres sur les murs de la cité natale, le temps des âges farouches – la guerre du feu. C’était l’été.

J’étais venu mater un peu les grandes étudiantes qui arpentaient ce désert d’un pas d’oiseau marcheur. Des yeux, je suivais, comme des hirondelles, leurs mains qui venaient frôler leurs chevelures, soulevant des mèches molles. Des lunettes du Carbonifère chevauchaient leur regard comme des libellules amoureuses suspendues à l’air. Il faisait doucement tiède. Pas encore lourd. Des nuages aux mufles d’hippopotame venaient renifler le sommet de la tour qui n’en finissait pas de tomber. Elles avaient un petit air décidé qui me plaisait, ces étudiantes.

Je n’ai pas connu cette époque préhistorique où les filles n’avaient pas accès à la jivaria de Jussieu. J’imagine qu’elles allaient dans les jardins publics faire le tapirage.

Je m’étais couché sur les listes de l’université, il y a quelques années. La tribu des Bichat-men. Une idée d’insertion dans la société des hommes. J’arrivais de ma campagne et, chaque week-end, j’y retournais en compagnie d’une de ces belles marcheuses. Je partais à la découverte de son corps civilisé pendant qu’elle me parlait de l’avenir. Les bonnes sœurs de l’avenir, je les appelais. Elles y croyaient dur comme les lentilles, à l’avenir. Elles en parlaient comme d’un train corail, de l’avenir. Elles connaissaient les horaires par cœur. Je me sentais un peu comme un voyageur clandestin, mais je ne manquais jamais de partager leurs belles convictions.

J’ai toujours eu cette sensation d’être un morceau de présent, une gestation, une infusion dans le cristallisoir du quotidien, un précipité caséeux au fond des éprouvettes du seigneur. Pas question pour moi de comploter avec le temps, de trafiquer dans les arrière-boutiques du futur. Je préfère fouiller dans les tiroirs de cette machine à bouffer les hommes, les animaux et les plantes. La vache en même temps que l’herbe, l’herbe en même temps que le caillou, le caillou avec le genou. Cette machine qui fait ventre de toute naissance et cloaque de chaque mort. Ce fleuve têtu dont les eaux usées mastiquent des cadavres. Ils ne vont pas loin les cadavres, je vous l’assure. Ils n’ont pas le temps d’accoster. Ils sont très vite recyclés.

On est tous des cadavres. On va tous notre chemin de cadavre exquis dont se délecteront les monstres du grand fleuve. La mort dépose dans nos poches de menus objets inutiles dont nous ne nous rappelons pas la provenance et que nous abandonnons en chemin. C’est comme ça qu’elle nous retrouve. Inutile d’essayer de la semer, la mort. Elle vit dans nos appartements, elle passe d’une pièce à l’autre, elle nous regarde vivre avec son petit périscope. Elle est en nous, la mort, bien au chaud. La vie de l’homme est un petit brasier au fond d’une pirogue, dans la grande nuit atmosphérique ; une lumière froide qui clignote entre les arbres de la grande forêt.

C’est au contact des autres hommes qu’elle s’enflamme parfois, la vie. Elle s’enflammerait plus souvent s’il n’y avait cette humidité qui nous colle à la peau dès la naissance, ce mucus glaireux qui lubrifie nos corps vulnérables et fuyants. Certains le conservent si longtemps que le temps passe sur eux sans bruit, en douce, et ils meurent comme ils sont nés, c’est à peine si l’air a trouvé le chemin de leurs poumons, à ces têtards. Ils ont échappé au grand bizutage de l’existence. D’autres sont tellement sollicités par l’adaptation au milieu qu’ils la perdent comme un placenta, leur vie, et quand ils sont bien secs, ils s’enflamment comme une géante rouge, et puis s’effondrent dans le grand éclat de rire de l’univers.

Bien sûr que Dieu existe ! Dieu, c’est notre conscience. Dieu, c’est la définition que la conscience donne de la conscience. Par définition, la conscience donne des définitions, y compris la sienne, sous peine de plonger dans l’inconscient, la folie ou la mort (pour l’instinct, il est trop tard). Se dé-finir, cesser de finir, c’est-à-dire commencer. Faire sa déclaration d’amour à Dieu.

La conscience commence là où elle finit, par définition. C’est une définition de l’infini. La conscience est un Dieu circulaire, une sorte de bonhomme Michelin. Certainement que pour finir, il faut avoir commencé : les mots nous trahissent en quelque sorte. L’existence est une agonie qui n’a pas de fin (du latin chrétien agonia : angoisse ; du grec agonia : lutte), une dé-finition, une conscience qui joue à Dieu.

Le masque

J’en étais là de mes élucubrations lorsqu’un vendeur de périodiques scientifiques se mit à déballer son petit matériel à quelques mètres de mon poste d’observation.

Je n’ai pas grand-chose à dire. Un petit homme chauve aux jeans bouchonnant sur des espadrilles très ajourées. La chemisette ouverte sur un poitrail de bête. Le rire idiot. Je m’approchai et commençais à feuilleter au petit bonheur les numéros qu’il venait de sortir d’une grande sacoche en veau retourné.

Je tombai sur un article du Scientific American qui traitait de la disparition imminente du jaguar dans les forêts tropicales amazoniennes. Cette espèce protégée qui faisait l’objet d’une surveillance assidue voyait le nombre de ses individus décroître mystérieusement. Les animaux mouraient sans laisser de trace. Les colliers traceurs enregistraient bien la mort de l’animal mais les gardes ne retrouvaient ni les cadavres, ni les appareils, qui continuaient de courir à travers la jungle.

Il faut dire que les insectes et les champignons ont vite fait de phagocyter le client avant que les pluies n’emportent le tout vers les grands fleuves. Dans ces fournaises sur pilotis, on a vite fait de ressusciter les morts. Pas question de faisander au fond du marigot. Souvent, c’est de l’Intérieur que ça commence, à l’amiable. Les vers sont à pied d’œuvre bien avant le grand départ vers les sphères étoilées… Installés aux premières loges, les vers ! Ils sont là, bien à l’abri dans leur maison en chocolat, à te bouffer les organes en prenant grand soin de commencer par les moins vitaux, histoire de prolonger leur séjour de quelques semaines au frais de la princesse. Alors, pour les jaguars, autant chercher leurs moustaches dans une meule de foin.

Quant aux colliers, je suppose qu’ils doivent être du dernier cri chez les singes hurleurs. On doit se les arracher à l’heure qu’il est, ces colliers. Je souhaite du courage au zombie qui sera payé pour mettre la main dessus. C’est qu’il est du genre zonard l’Alouatta : dernier étage sans ascenseur !

J’étais quand même perplexe parce que moi, le félin, ça me fout les boules. Peut-être à cause du manteau en ocelot de ma mère. J’étais traumatisé par ce putain de manteau.

Un jour, c’était bientôt carnaval, elle était partie faire les commissions avec mon frère qu’elle trimbalait comme un faucon. À son retour, elle frappe à la porte. Pas question de montrer patte blanche. J’avais l’habitude, à cause des paquets et de mon frère qui marchait à peine. J’ouvre ! L’horreur…

Il faut dire que je n’y allais jamais sans un peu d’appréhension, ouvrir. Même si j’avais un passage à niveau à surveiller pendant son absence, et des robinets qui fuyaient de partout, et des problèmes de partage d’héritage à te jeter sous le train (heureusement qu’ils avaient toujours du retard, ces trains !), c’était quand même des coups en moins (pas la peine de faire une soustraction pour s’en rendre compte). Alors, je m’inventais une belle frayeur, avec des chauves-souris bricolées dans des morceaux de pénombres, afin de ne pas céder à la culpabilité qui me grattait comme une puce.

C’est bien, la peur. C’est doux, la peur. Ça paralyse ! On ne peut rien faire quand on a peur. C’est comme des vacances. On ne pense plus qu’à elle, comme à la belle princesse du château hanté. Je prenais plaisir à cet abrutissement. Mon front instillait lentement des perles de sueur, telle une clepsydre au bord de l’explosion… Et le temps s’allongeait sans fin derrière le rire idiot des chauves-souris.

Forcément, je comptais sur la confusion qui accompagnait les retours de marché, pour résoudre tant bien que mal mes énigmes de tout poil. Pour ce faire, j’avais recours à un autre type de frayeur : la peur du grand méchant loup ! La peur du carnivore, du prédateur affamé par les odeurs de pâté de foie et de beefsteak haché alléché… J’entrais dans une sorte de transe où les robinets en fuite faisaient un vacarme de tous les diables, comme autant de clepsydres en folie. Le temps s’accélérait, mes trains déraillaient, et lorsque le dernier loup était entré dans le réfrigérateur, j’alignais les derniers chiffres, je mettais les unités, avant que la reine des loups ne vienne jeter son œil glacé sur mes comptes d’apothicaire.

Mais ce jour-là, ma mère avait oublié de remettre son visage. Une sorte de grizzly apparut, avec mon frère dans les bras. Sa voix caverneuse me réclamait des contes. Mon compte était bon ! Je poussais un hurlement. Les chauves-souris allèrent se cacher derrière les rideaux avec des froufrous de courtisanes et je pris position derrière la table de la salle à manger-salon-suite parentale-salle de classe improvisée.

Ma mère essayait en vain de m’attraper, freinée dans sa course par les larges pans ocellés qui venaient heurter les chaises, et par mon frère qu’elle n’avait pas lâché. Soudain, elle ôta son masque et ma terreur se dissipa comme par enchantement.  « Regarde, dit-elle, il n’a pas peur lui. » Placide, mon frère gonflait ses grosses joues de crapauds buffle, souverainement indifférent sous sa cagoule de laine grise qu’on n’avait pas pris le temps de lui ôter. Il avait l’air d’un petit Duguesclin chevauchant un monstrueux destrier angora. Puis elle remit son masque et notre poursuite reprit de plus belle au milieu de mes supplications.

J’étais moi-même intrigué par cet accès de panique incontrôlable. C’était comme si ma mère révélait son véritable visage, celui d’un monstre. La réalité n’était qu’une illusion à laquelle je m’accrochais, mais elle était indispensable à ma survie. Le visage rond de ma mère, tout en haut de cette grande vague poilue, demeurait un repère, une balise qu’il ne me fallait pas perdre des yeux, à défaut de l’atteindre jamais.

Alors, de tomber sur un article sur les jaguars, ça ne me disait rien qui vaille. Mettez-vous à ma place, j’étais venu là pour bouffer un sandwich en regardant passer les nanas ; et voilà ce petit homme aux dents gâtées et au torse poilu qui me met sous le nez des reportages sur les félins fantômes.

Le jaguar dans le paquet

Il faut dire que j’avais d’autres raisons de m’inquiéter de cette coïncidence.

Récemment, j’étais passé prendre un client. L’appartement était désert. Grand luxe : la maison d’un collectionneur d’art primitif. Il y avait, suspendus au mur, des sagaies maasaï ainsi que des boucliers à triple épaisseur de peau de buffle, pour la chasse aux lions. Il y avait des perruques jivaro, des haches sacrificielles en bois de fer, des urnes funéraires bizarrement décorées, de longues trompettes d’écorce, des sarbacanes comme des tringles à rideaux, des hamacs dans lesquels aurait pu dormir une famille nombreuse, des poupées en fibre végétale aux cheveux véritables, des clochettes de courge, un siège sculpté, peint avec du roucou, des pièges à poisson en osier, tout un assortiment d’arcs et de flèches aux extrémités acérées, pour la guerre, ou contondantes, pour la capture des oiseaux, et bien sûr, les inévitables bouffeurs de spaghettis, alignés comme au tapissage, effrayants et muets, les orbites operculées par des bouchons de cire d’abeilles, rabougris et dérisoires tout en haut de l’abondante chevelure aux reflets bleus qui montait comme une flamme sombre. Un bar avait été aménagé à l’intérieur d’une longue pirogue monoxyle qui barrait le living. Il y avait encore des barrettes nasales emplumées, un masque de fourmilier en vannerie, des diadèmes plumeux, des hochets-calebasse et d’autres instruments de musique rudimentaires, happeaux, sifflets de toutes natures. Des assortiments complets de dilateurs de lobe d’oreille dans des trousses de toilette en bambou. Des arcs de cérémonie gainés de peau de singe et de rosette de plume.

L’œil indifférent et pas vindicatif, il y avait aussi – je ne m’en étais pas rendu compte immédiatement – un grand dalmatien albinos qui observait mes allées et venues dans ce capharnaüm ethnologique. Couché sur une natte en fibres naturelles, préoccupé, semblait-il, par sa conjonctivite. Peut-être était-il allergique aux pollens exotiques ou à la plume. Il devait avoir la garde du local. On avait l’impression qu’il en savait beaucoup plus long qu’il n’en disait, ce canidé athlétique aux yeux rouges…

Il y avait bien d’autres choses encore dans cet appartement alibabesque : des plumules jaunes et rouges de toucan, montées en trame sur des bandelettes de fibre végétale tressée, des casques de cire hérissés de piquants de porc-épic ; des calebasses percées d’un trou minuscule d’où s’échappaient des duvets plus volatiles que les aurores ; des nattes à fourmis en forme d’écureuil ou de poisson. L’une d’elles, retint mon attention. Elle avait la forme d’un jaguar à deux têtes.

Ces nattes sont utilisées lors des rites d’initiation et d’imposition du nom. Des fourmis rouges sont jetées sur ces fins treillis que l’on applique sur les poitrines des participants afin qu’ils triomphent, à travers la douleur, de l’esprit de l’animal représenté qu’il faudra chasser ou contre lequel il faudra se prémunir et qui, en définitive, sera peut-être leur animal totem.

Mais, parmi les nattes empilées, la seule qui ne fût pas réaliste était celle évoquant un jaguar bicéphale !

Tout cet attirail emplumé répandait une odeur de vieille momie assez inquiétante, un relent de fièvre ancienne et de manioc amer. J’avais perdu assez de temps : j’embarquai le colis.

Je sus en le touchant qu’il renfermait une bête. Cette inquiétante conviction m’effraya un peu. Quelle pouvait être la nature de cet étrange sensation ? Je vérifiai l’authenticité de l’emballage afin d’être certain de ne pas commettre une erreur. Mon fardeau était d’une légèreté inattendue.

Arrivé chez moi, j’ouvris le paquet. Il contenait un jaguar tétanisé sans aucune trace de blessure. La bête avait été naturalisée récemment par un taxidermiste de talent, quoique la posture de l’animal me parût peu naturelle : les antérieurs rabattus le long du corps et les postérieurs étirés dans le prolongement de la colonne vertébrale. Cette position avait l’avantage d’être adaptée au sac. Les yeux, faux naturellement, étaient de petits chefs-d’œuvre : deux globes de verre aux inclusions de cornaline orange et de citrine, sertis d’opale et fendus verticalement d’un trait d’onyx, comme une fracture par laquelle serait remonté un peuple de crapauds microscopiques. Mais je n’étais pas au bout de mes découvertes, quoique j’en susse déjà long sur les jeux de la mort et des beaux-arts.

Le flamand-punk

Je refermai la revue et restai là, un peu ébloui par le soleil qui jouait du vibraphone sur les dalles du parvis. Les passantes se faisaient rares. Les corps recherchaient l’ombre. C’était la chanson de midi, la grande symphonie abrutissante du Zénith.

Descendue des étages supérieurs, une jeune fille en cuir au look de flamand-punk s’engagea sur le lac de lumière. Une sorte d’aigrette irisée coiffait le sommet de son crâne rasé. Ses jambes allaient sous sa jupe fendue jusqu’à la raie, savamment découvertes par le jeu d’un montage complexe d’épingles à nourrice, qui s’enchevêtraient comme les tiges d’un casse-tête chinois. L’air chaud s’affolait autour de ce poupon en deuil. Un mécanisme astucieux de vannes et de clapets découvrait parcimonieusement la chair qui gonflait comme une pâte. Brusquement mise à nu, la matière disparaissait l’instant d’après, refoulée par l’ingénieux dispositif.

Mes jambes se mirent à fonctionner sous moi. Quelle pouvait bien être la destination de cette mystérieuse créature ? Elle ressemblait à ces guerriers qui marchent dans le feu. J’étais fasciné par ces boucles de métal où la lumière se fragmentait comme sous le hachoir d’un cuisinier thaï.

Nous descendîmes la rue Jussieu sans nous faire remarquer.

Nous avions coutume, ma mère et moi, de nous arrêter un instant devant la librairie spécialisée, lorsque nous sortions du Jardin des plantes pour faire des courses. À l’âge que j’avais, j’étais assez grand pour voir, exposé derrière la vitrine, les microscopes assis sur leur derrière, attentifs comme des garennes. J’étais persuadé que ces cylindres sombres possédaient la merveilleuse propriété de plonger son utilisateur au cœur de la matière. J’examinais aussi, l’œil farouche, le squelette en Homo sapiens véritable (se méfier des imitations) qui montait la garde à la porte du magasin, tel un insecte inquiétant sur le seuil de son repère. Il était le gardien éternel de ce temple exorbitant. Je l’avais baptisé Hector car il faut bien donner une origine à toute chose, à défaut de lui donner une fin. Les côtes surtout me faisaient peur. Cette cage dont les barreaux horizontaux donnaient au corps sa corpulence et sa prison. L’on dit qu’Adam fabrica l’Ève à partir d’une de ces côtes. Mais je suis bien certain que le quidam s’arracha un os afin de laisser sortir l’être fondamental autour duquel il s’était édifié ou, plus justement, qui l’avait sécrété, comme un escargot sécrète sa coquille. L’homme ne serait en fait qu’une sécrétion de la femme. Puis le temps de la dis-chorde serait venu, il aurait fallu dissocier la pile Eve-Adam pour fonder la famille cannibale et la civilisation laborieuse. L’homme, longtemps hanté par l’habitante de ses pensées, aurait asservi l’être mou qui lui avait tenu lieu de plasma. Au début, elle ne voulait pas sortir, la bougresse. Mais il l’avait titillé avec la côte arrachée comme avec une fourchette à escargot, puis l’avait extraite en l’enroulant autour de son outil primitif, au fur et à mesure, comme un long rêve parasitaire.

Bien sûr, la tête à Hector ne me disait rien qui vaille. Peut-être à cause du sourire commercial. Chaque fois, j’explorais la moindre articulation afin de démasquer le plaisantin qui se dissimulait à l’intérieur de ce déguisement original. Je me rappelle même l’avoir piqué, sous le manteau, avec une aiguille dérobée dans la boîte à couture de ma mère.

Les piolets me fascinaient. Je leur vouais un véritable culte. J’admirais la pointe inoxydable de la tête dont la brillance accrochait des guirlandes dans mon regard d’enfant. J’aurais aimé en posséder un. Dans les moments de détresse, il m’arrivait de penser à eux. Je savais qu’ils ne quitteraient jamais la vitrine, que je pouvais compter sur eux. Et je ne m’étais pas trompé : à l’heure qu’il est, Hector a disparu alors qu’ils sont toujours là, bien rangés dans la vitrine. Je m’en assurais rituellement à chaque fois. J’apprendrais plus tard qu’il s’agissait de marteaux de géologue.

Il y avait aussi de grands coléoptères dans des boîtes scellées. L’on pouvait détailler, à travers la paroi de verre, les motifs compliqués des énormes pinces. Là encore, l’agressivité des aspérités chitineuses du céphalothorax faisait naître en moi une sorte de malaise, comme s’il s’agissait d’un masque mortuaire dont le relief compliqué refusait de livrer un secret.

Mais il fallait repartir bientôt en trottinant dans un sillage de sacs en plastique, accroché au montant de la poussette dans laquelle mon jeune frère agonisait, le visage gonflé par les gaz d’échappement.

Nous sommes arrivés par la rue Cuvier. Le garde nous a laissé pénétrer dans le Jardin des plantes sans faire d’histoire. Comment aurait-il pu deviner, à ce moment-là, l’horreur qui allait se produire ? Je reconnus sans peine le bassin aux otaries qui fut l’amphithéâtre de mes premiers émois. Le corps lisse de l’animal évoluait souplement dans l’eau teintée par les algues microscopiques. Parfois, une plaque de poil luisant émergeait et le mammifère se mouchait bruyamment, battant de ces longs cils en direction des spectateurs, qui n’avaient pas oublié d’apporter quelques friandises. En fait, il s’agissait d’un gros phoque boudiné qui était loin de posséder l’agilité de l’otarie. À cette époque, je n’avais rien à offrir, mais je restais accroché au grillage tiède qui laissait sur ma langue des bâtons de sel. Une douce torpeur m’envahissait, tandis que je pesais de tout mon poids sur ce hamac vertical parcouru par les vibrations sonores que les enfants provoquaient en frottant l’extrémité d’une badine contre les mailles métalliques.

Parfois, nous avions la chance de surprendre l’animal en train d’extirper du liquide, son corps devenu soudainement lourd et maladroit sous le regard de la gorgone de bronze qui veillait sur les eaux vertes et rouges, à califourchon sur un énorme poisson. Le boudin de mer se faisait tant bien que mal à sa nouvelle condition. Il demeurait immobile pendant de longs moments, les joues gonflées, les membres comme enfermés dans des sacs en plastique, tel un otage, aux prises avec sa paisible agonie.

Un jour, quelqu’un avait lancé dans le bassin la peau d’une demi-orange et notre vedette avait joué avec en la tenant en équilibre sur le nez. Mais elle ne l’avait pas mangée… On avait bien ri.

Je fis un détour par le platane que Buffon avait planté à deux siècles de là. J’avais l’habitude de jouer entre les racines accueillantes de cet arbre pendant que ma mère bavardait avec la « dame aux bonbons » qui tenait la baraque à confiseries. J’aimais bien cette dame qui habitait dans une petite maison et qui parlait avec une voix douce, malgré ses grosses jambes où la circulation se faisait mal. Je lui montrais mes dessins. Elle échangeait avec ma mère des modèles de tricot ainsi que d’autres connaissances relatives à des sciences mystérieuses. Par-dessus sa blouse en nylon rose, elle portait en toute saison une laine d’un bleu désolant.

Elle doit être tout à fait morte à l’heure qu’il est.

Je fis le tour de la basse-cour des oies cendrées du Mexique, rehaussée çà et là de quelques nandous aux têtes de contrôleurs de la RATP. Le nandou est un oiseau sérieux avec lequel il est déconseillé de plaisanter. Si au dernier moment vous lui ôtez la friandise que vous lui aviez promise, vous devez craindre son ressentiment tant que ses petits yeux sauront reconnaître, entre deux battements de paupière, le vêtement que vous portiez le jour de votre misérable plaisanterie. L’industrie du prêt-à-porter étant ce qu’elle est, le nandou est souvent amené à vous prendre pour un autre. C’est pour cela qu’il faut vous méfier de la société de ce tenace rancunier. On ne joue pas avec le nandou !

Afin de retrouver la randonneuse, je fis le tour de la basse-cour jusqu’au préau où quelques vieillards tapaient le carton en vociférant. Ma belle épinglée avait disparu ! Elle s’était pourtant engagée dans l’allée circulaire. Elle avait dû entrer dans la ménagerie dont la basse-cour constituait l’avant-poste.

Contre deux pièces de 10 francs, je reçus un ticket d’entrée rose et gris qui me donnait droit à un tour d’éléphant gratuit. Pour m’être fait avoir, je m’étais fait avoir : j’avais eu le temps de reconnaître, encastrée dans la guérite en contreplaqué, la belle sauvage que j’avais suivie jusque-là !

Problème de voisinage

Fini la liberté ! Fini les pieds nus sur les braises ! Effacé, le sol brûlé des savanes sous la grande vibration africaine ! Envolé, le galop des girafes sous les mirages promoteurs d’improbables cités ! Elles sont retournées sous la lune, dans le cimetière aux éléphants, les belles cuisses ivoirines ! Elles sont à sec, les mares : le poisson protoptère est entré dans son cocon de mucus ; il passera la saison sèche suspendu à son poumon primitif. Il est vrai qu’on doit avoir du mal à respirer dans ces cercueils verticaux !

Je m’engageai dans l’allée aux serpents…

Ma première visite fut pour le vivarium. J’espérais bien trouver là quelque indice propre à élucider ma singulière situation.

Dans le genre, je veux dire humainement, je ne vaux pas grand-chose. Dès que le soir découpe dans le ciel rouge les silhouettes des grandes termitières, je rentre chez moi et fais couler dans mes veines un sommeil sans rêve. J’habite au 7e et dernier étage d’un immeuble sans ascenseur, dans un quartier sans histoire, un petit appartement mal éclairé. Il y a quelques années, les gars du contrôle sanitaire sont passés et j’ai été obligé de faire installer le vidéophone. Par mesure de sécurité, ils ont dit. Ça donne un prétexte au service de maintenance pour venir jeter un œil chez le particulier lors de la révision annuelle de l’installation. Une chance qu’il ne visite pas les garages !

Dans mon garage, il y a un congélateur et une vieille 404 break. Avant, il y avait aussi un évier, ainsi qu’un petit labo ; mais l’odeur de l’acide en activité avait alerté les locataires. Pétition, publicité… Je leur avais expliqué que j’étais un mordu de chimie organique, que je me livrais à d’inoffensives expériences amateurs. Mais il avait fallu compter avec l’animosité de monsieur Picpus, le président de l’assemblée des copropriétaires. J’avais demandé, pour la forme, l’autorisation d’installer à mes frais un système d’évacuation des odeurs. Mais monsieur Picpus m’avait fait comprendre qu’aucune plainte n’ayant été déposée, il valait mieux que j’en reste là et que je mette un terme à mes activités alchimiques. Il ne devait pas l’emporter en paradis, monsieur Picpus !

Je n’avais pas été long à découvrir, en plein centre de Paris, un laboratoire comme je n’aurais jamais osé en posséder. C’est en laissant aller mes pensées comme de petits esquifs en papier à la surface irisée de la Seine, que l’idée m’était venue d’utiliser l’eau de Paris à la place de l’acide. Il suffisait de repérer les endroits des berges qui échappaient à la vigilance des gardiens du fleuve, tout en restant accessibles. Certains endroits sont meilleurs que d’autres. C’est comme pour la pêche : il y a les bons coins ! Les déjections de certains établissements sont particulièrement propices à mes activités. C’est ainsi que l’aventure est entrée dans mon curieux métier, à côté de cette odeur médicamenteuse dont je ne me départissais plus.

Oh certes, ce n’est pas la grande aventure… Je prends livraison des colis à domicile et j’observe une semaine de battement avant l’évacuation du corps. C’est la phase froide. Dans le congélateur. Je trouve l’adresse à laquelle je dois me rendre, dans ma boîte aux lettres. C’est Jojo le chef d’entreprise. On s’est connu au régiment et il s’est trouvé qu’on habitait le même quartier. Alors, un jour, il m’a mis dans la combine.

Moi, ça m’a permis de me mettre à mi-temps aux p. t. t. Tous les matins, je distribue le courrier. Ce n’est pas plus con qu’autre chose et ça me fait une couverture, qu’il dit, Jojo. Le reste du temps, je le passe à élever mon varan du Nil. Parfois, je vais au musée de l’Homme.

Je le mesure tous les matins, mon varan : 2m11. Il paraît qu’il peut encore grandir. Ça fait 5 ans que je l’ai ! Je l’ai appelé Jojo. Pour rire.

C’est sympa, un varan ! C’est très affectueux et c’est plus propre qu’un chien ! La nuit, il vient coller contre moi sa grande carcasse froide. Je suis obligé de ne pas border au pied. Il a la queue sensible. Au début, j’avais l’impression de dormir avec un client ! C’est dingue comme ça se réchauffe vite, ces bestioles ! Ça mange pas n’importe quoi, un varan. Il serait plutôt du genre difficile. Déjà, il ne supporte pas les boîtes ! Heureusement qu’il aime le poisson. Le seul inconvénient, c’est l’odeur. Il pue de la gueule, mon varan, quand il bouffe du poisson. Mais c’est pratique quand on possède un congélateur. Le filet de cabillaud, c’est plus cher mais ça sent moins.

J’ai aussi un élevage de grosses blattes africaines. Ça donne bien, la blatte. Et Jojo en raffole. Il paraît que c’est plein d’oligoéléments.

Je me procure aussi des souris, au Jardin des plantes. Je connais bien Ferdinand, le gars des reptiles. Je lui paie l’apéro et il me file quelques rongeurs.

C’est un philosophe, Ferdinand. Je ne sais pas quelle mouche l’a piqué : il a tout laissé tomber pour aller passer l’aspirateur sur le parking aux crocodiles. Faut être barjot ! Bah, moi aussi je fais un drôle de boulot. Je suis sûr qu’il comprendrait, Ferdinand.

La Seine

Oui, alors, au bout d’une semaine, je charge le client dans la 404. Il faut le sortir un peu avant, pour qu’il s’assouplisse. Sans quoi, les acides ne prennent pas. Quand il est mûr, je vais le larguer discrètement dans les eaux noires de la Seine.

Ces jours-là, je n’arrive pas à dormir. Jojo non plus. Il est tout excité, il le sent… Il n’arrête pas de sortir sa langue. C’est par là qu’il les sent. Il court à travers l’appartement en donnant de grands coups de queue massacreurs. C’est comme ça qu’il m’a débarrassé du vidéophone. Mais il serait imprudent de l’emmener avec moi. On se ferait repérer. Il doit se contenter de ses promenades au Champ de Mars. C’est bon pour ses intestins de brouter de temps en temps.

Les eaux de la Seine, je l’ai déjà dit, ne sont pas toutes de la même qualité. Quoi qu’il en soit, je ne largue jamais de client deux fois de suite au même endroit. On rencontre toujours quelqu’un, la nuit, même à trois heures du matin.

Mon problème, c’est les clochards. Ils surgissent toujours quand on s’y attend le moins. Ils arrivent à dormir dans des endroits pas croyables. Un jour où je terminais de lester un client, j’entends comme un reniflement. Je me retourne et qui je vois : mon loqueteux hagard qui se demande ce que je fous là. Je ne me suis pas démonté.  « Tu peux me filer la patte pour balancer le cadavre de mon beauf ?  » Il a ricané, mais il s’est pas fait prier.  « La vache, c’est lourd, qu’il a fait.  » je lui ai filé la pièce pour qu’il boive à la santé du mort.

Madame Picpus

Il m’en arrive de drôles dans ce métier. Mais la plus drôle, c’est le jour où j’ai trouvé l’adresse de monsieur Picpus dans ma boîte aux lettres ! Je disposais de deux bonnes heures. Je laisse passer une demi-heure de sécurité, puis j’entre sans frapper dans l’appartement des Picpus (la porte n’est pas fermée à clé et j’ai mon passe). Comme convenu, l’appartement est désert. Je ne résiste pas à l’envie d’ouvrir le sac pour regarder à qui j’ai affaire : au mari ou à la femme ? Mais voilà qu’un petit filet de sang s’échappe par la fermeture à glissière et se met à cavaler sur le parquet ! C’est la panique. Il y a eu du grabuge. Je referme précipitamment le sac, essuie le sang avec un Sopalin imbibé d’eau froide, jette le Sopalin dans le sac, et descends le client au garage après avoir claqué la porte. Je salue au passage le voisin du dessus qui descend tirer du pinard. Il est 7 heures du soir, il doit en être à son quatrième pichet. Je dépose mon paquet dans le congélo, j’appuie sur SuperFrost et je remonte tranquilement.

Je croise Madame Picpus sur son palier. Elle a les cheveux farcis de bigoudis verts et mauves. Elle est très affairée à chercher sa clé dans son sac. « Bonjour Madame Picpus. » Surprise, Madame Picpus lâche son sac à main dont le contenu hétéroclite se répand sur le seuil. J’arrête au passage une alliance qui roule vers la cage d’escalier. « Cet anneau serait-il magique ? Connaîtrait-il le chemin de son propriétaire ? », je me dis. Je le tends à Madame Picpus qui le récupère d’une main tremblante. Tout affolée, elle frappe la porte, déchire la doublure de son sac, vide ses poches.  « Mon Dieu, où l’ai-je mise ?  »  « Elle est peut-être à l’intérieur de l’appartement », je suggère. Là, elle me fixe. Je propose de revenir avec un serrurier. Elle accepte. Du coup, c’est moi qui commence à douter !

Pour un coup foireux, c’était un coup foireux. Le serrurier arrive avec sa radio des poumons et son gros trousseau. Il les connaît par cœur, les portes du quartier. Nous entrons derrière Madame Picpus, juste deux ou trois pas pour la politesse. Soudain, c’est le drame. Un cri… Deux cris : nous accourons ! Madame Picpus gît, évanouie sur le plancher à côté de son mari qui affiche un sourire à double fond. Je remarque que son alliance est à son doigt.

« Mais alors, qui est le type qui durcit dans mon congélateur ?  »

Pompier, police secours, gyrophare, commissaire…

Tout l’immeuble est au courant de l’assassinat de monsieur Picpus.

On me questionne…  « Mme Picpus était allée chez le coiffeur ; elle avait laissé ses clés à l’intérieur ; on a appelé le serrurier ; nous avons découvert son mari, la gorge tranchée. »

C’est qu’il ne l’a pas lâchée comme ça, Madame Picpus, le commissaire. Parce qu’on a eu beau tout retourner dans l’appartement des Picpus, on n’a pas retrouvé la clé…

Les Picpus

Je savais bien, moi, que Madame Picpus n’était pas l’agresseur. D’ailleurs, ils s’en sont rendu compte à l’autopsie : le crime avait été commis pendant que Madame Picpus était chez le coiffeur.

Lorsque tout le monde fut parti, je descendis au garage afin de vérifier l’identité de mon client. Il ne portait pas d’anneau mais la chair, à la racine d’un annulaire gauche, portait la trace d’une compression circulaire. Je découvris également, dans la poche intérieure de son veston, la clé qui avait mis Madame Picpus dans tous ses états. Sa carte d’identité indiquait qu’il s’appelait Picpus, comme tout le monde.

Madame Picpus dépérissait plus vite que mon client. Tant et si bien qu’elle dut aller prendre du repos dans une  « maison ». La pauvre femme ! J’appris aussi que la police avait résolu l’énigme, sans toutefois avoir arrêté le coupable. Le crime avait été commis par monsieur Picpus frère. Madame Picpus avait signalé la disparition : « Il n’était pas présent à l’enterrement. »

Je n’allais pas crier sur les toits que monsieur Picpus frère était innocent ! Encore une gaffe de ce grand con de Jojo ! Il avait dû se gourer de client. Après tout, ils s’appelaient tous Picpus : « Monsieur Picpus ? Lui-même, mais qui êtes-vous ? ». Bien sûr, Madame Picpus avait loué nos services pour se débarrasser de son mari (c’est toujours comme ça que ça se passe). Probablement pour refaire sa vie avec le frangin (tentant de refaire sa vie quand on est vivant).

Elle n’avait pas osé parler de son projet à son amant. Mais il aurait eu la même idée qu’elle, sauf qu’il aurait décidé de se charger de la besogne (c’est pourtant pas le prix qu’on réclame). Il avait dû lui faucher la clé entre chez elle et le coiffeur. Il aurait trouvé sur place l’équipe à Jojo qui l’aurait pris en charge, et qui se serait rendu compte de sa méprise en voyant arriver, quelque temps après, le bon monsieur Picpus. Ni vu ni connu, je t’embrouille. On connaît la suite. Deux pour le prix d’un.

Si Madame Picpus s’était pointée avec des bigoudis dans les cheveux, c’est parce qu’elle était sortie précipitamment de chez le coiffeur. Peut-être avait-elle pressenti le drame lorsqu’elle s’était aperçue qu’elle venait de se faire voler sa clé par son amant. On a toujours besoin de s’assurer que tout est bien en place. Les homme farfouillent dans les poches de leur pantalon, les femmes farfouillent dans leur sac à main. Là, elle devine les intentions du beau-frère. Et elle imagine le pire… mais arrive trop tard à l’appartement pour empêcher le drame.

Elle aurait pu tomber sur moi en train de faire le ménage. Et sur Jojo qui devait, en compagnie du mari déjà bien amoché, attendre dans la cuisine que je déguerpisse avec mon matériel de plongée (c’est ce que j’ai prévu de dire si un jour on me pose une question) !

Pour une fois, le tueur a rendu justice. Notre entreprise n’a été que le bras armé du destin. Que monsieur Picpus ait été tué par son frère ou par Jojo n’a aucune importance. Il valait même mieux que la besogne soit faite par un professionnel. Jojo a d’ailleurs respecté les intentions premières en maquillant le meurtre en crime de sang. Il a dû faire avec les moyens du bord. L’hémoglobine, c’est pas son truc, à Jojo… Seulement dans les cheveux, et encore ! C’est un sobre, Jojo. Plutôt dans le genre picouze. À cause de sa méprise, les criminels potentiels ont été punis. Y compris Madame Picpus qui doit se demander si son amant est mort par sa faute ou bien s’il est en cavale avec la flicaille au cul après avoir fait le boulot de Jojo. On n’a pas prévu de service après-vente ! Il ne lui reste plus qu’un anneau pour pleurer. Celui que le frangin lui a donné pour preuve de son amour éternel. Madame Picpus vit dans le doute et dans l’attente. C’est pour ça qu’elle n’a pas fait changer la serrure. Même pas peur !

Drôle de métier

J’irai jusqu’à dire qu’il y a un ordre en ce monde, un ordre secret, mystérieux, qui conduit les êtres jusqu’à leur destination. J’y crois ! Regardez : monsieur Picpus voulait m’empêcher de faire mon boulot avec son syndic. Eh bien finalement, il a gagné : ce n’est pas moi qui l’ai évacué !

L’affaire des Picpus était pas mal, mais il m’en est arrivé d’autres ! C’était moins risqué mais plus compromettant… Je veux dire, moralement. Je suis bien obligé d’avoir une morale pour pas somatiser !

Donc un jour, je me pointe. Le sac est réglementaire. Je l’embarque ! En le déchargeant de la 404, j’entends comme un gémissement… Oh ! Presque rien, très léger… Un filet… Je couche mon bébé dans ma boîte à ange et voilà le client qui se met à bredouiller je ne sais quoi ! J’ouvre le sac : les yeux roulent sous les fines paupières violettes. Je peux pas voir ça ! Je referme le sac et le couvercle. SuperFrost! Pas d’histoire. C’est pas mes oignons !

Je fais le fier, là, mais c’est que j’ai pas pu dormir ; et Jojo non plus (le varan). Sacré Jojo ! Il se sera planté dans la dose.

Ça craint ! Mais nous aussi, après tout, on a droit à l’erreur professionnelle. On est humain… J’ai bien dit l’erreur, j’ai pas dit la faute ! Mais putain ! C’est grave ça, quand j’y repense !

Savez-vous qu’une semaine plus tard, quand j’ai ouvert le sac (c’était plus fort que moi), le client était raide comme l’escalier de la tour Eiffel, eh bien, j’ai eu la plus belle frousse de ma vie ! C’était comme si la mort me matait : pris dans les glaces de l’hiver frigorifique, les yeux du client étaient grands ouverts et son regard me fixait comme un brouillard givrant… Deux glaviots verdâtres figés dans leur flaque, au fond de mon cerveau… Pour toujours. Comme un reproche. Et pas question de les fermer en passant une main furtive sur le visage, ces yeux. Il aurait fallu un chalumeau pour les fermer !

Drôle de métier ! Je ne suis rien d’autre qu’une sorte d’éboueur. D’ailleurs, je les croise souvent ! Je passe dans les maisons pour débarrasser des braves gens d’objets devenus inutiles, encombrants et qu’on ne peut pas fourguer dans une tombola. Une sorte de brocanteur… J’irai pas tuer un gars, ou une femme. Ça non ! Même pour une retraite. Je suis pas comme ça. Il y en a qui peuvent, moi non.

Et qu’est-ce qu’elle va me dire, à moi, la police, si elle m’alpague ? Je ne pourrai pas dire que je ne suis pas au courant… Je me ferai passer pour un détraqué ! Voilà ! Avec Jojo, mon varan, ça sera facile. Ça me fait une couverture supplémentaire !

Tout de même, ça finit par taper sur le système, ce genre de métier. Si je m’en sors, je me ferai embaumeur. C’est plus sale mais c’est honnête, au moins ! Faut voir.

Le fils du jaguar

C’est avec le coup du jaguar que je me suis mis à flipper pour de bon. Pas question de larguer la fange dans une salle de cinéma bien obscure. Tu la sèmes pas comme ça, l’angoisse, la vraie. Faut être plus fin que ça, faut y aller en douce, faut être gentil. J’avais de bonnes raisons de flipper…

Mon jaguar, je ne l’avais pas mis à congeler. Je l’avais monté au 7e. Il tiendrait compagnie à Jojo.

Il n’a pas mis longtemps à s’y faire, Jojo ! Au début, il a eu très peur. L’instinct. Mais l’instinct s’est vite calmé.

Je m’étais promis de récupérer les yeux avant de le balancer à la baille. Mais pourquoi nous avait-on chargé d’une telle besogne ? Peut-être le propriétaire avait-il récupéré la viande pour son dalmatien… Il ne fallait pas compter sur Jojo pour en apprendre davantage. D’ailleurs, on ne se voyait pratiquement plus. Moins on en savait…

Toutefois, ces questions ne devaient pas rester sans réponse très longtemps. Dès le deuxième jour, Jojo ne quittait plus la dépouille. Copain ! Et pour de vrai ! Il n’arrêtait pas de le renifler. Il faut dire qu’elle sentait fort, la momie ! Moi, j’avais l’habitude, mais Jojo… Il sortait sa langue comme un débile et se frottait contre la belle robe tachetée. J’étais bien content pour lui.

C’est pendant la nuit que ça s’est gâté. La naturalisation avait dû être mal faite. J’avais maintenant l’impression que la dépouille empuantait l’appartement. Une véritable gangrène. Ça avait dû se faire progressivement, on avait dû s’accoutumer, et j’avais eu la flemme de descendre notre nouvel ami au garage. J’avais été réticent.

L’odeur m’avait réveillé. Une odeur de cadavre en décomposition. Autant être clair. C’était insupportable. Jojo était déjà debout. Je le trouvais en plein chantier au milieu de la salle à manger. Le jaguar gisait, éventré, et mon varan qui cassait la croûte ! Je m’approchai…

Horreur des horreurs ! Le corps d’un petit enfant avait été dissimulé à l’intérieur du jaguar empaillé !

La première chose que je fis fut d’ouvrir les fenêtres. Heureusement, les odeurs montent. Je poussai ma gueulante, et après avoir enfermé Jojo dans la cuisine, ce gros dégueulasse, je recousis grossièrement mon client avec du fil électrique. Je chargeai le tout dans la 404 et direction la Seine ! Au dernier moment, je récupérai les yeux qui étaient magnifiques. Je balançai mon fardeau de paille et d’enfant mort. C’était la nuit des morts-vivants. L’animal flottait comme un berceau, emportant vers l’aval le petit corps en décomposition. Dans mon égarement, j’avais oublié de lester le client ! C’était dérisoire et biblique. Les feux qui couraient à la surface des eaux éclairaient le fleuve d’une lumière rasante. Mes aïeux ! Quel tableau ! Je m’en souviendrai !

Je restai longtemps à suivre du regard cette embarcation insolite qui ne voulait pas sombrer. La presse m’apprendrait plus tard comment une péniche avait remorqué le trophée jusqu’à la première écluse où la police l’avait pris en charge.

Adieu Jojo

La mort semblait ne pas vouloir me lâcher… De retour à l’appartement, une surprise de taille m’attendait : Jojo ne dépasserait jamais les 2m11. Il gisait, inerte, vraisemblablement foudroyé par le poison qui avait tué l’enfant.

Ça devait arriver un jour, un truc pareil. Et me voilà reparti dare-dare avec mon varan et du lest pour une dernière promenade. J’ai fini par l’emmener avec moi, l’animal. Si j’avais pu prévoir une chose pareille… J’étais profondément triste. Le jour commençait à se lever, mine de rien, lentement, avec application. Comme avec un calque, il reproduisait, seconde après seconde, une réalité d’une ressemblance frappante avec celle de la veille. Jojo avait regagné le grand fleuve natal dans un fouillis de bulles roses.

Je gravis l’escalier en vidant derrière moi une bombe désodorisante que j’emportais toujours, en cas de coup dur.

Il fallut bien que je dormisse et que l’eau des rêves digérât, en même temps que ma conscience, les émanations délétères qui s’étaient infiltrées ici ou là.

Le vivarium

Mais à ce point du récit de mon infortune, nous voici arrivés devant le vivarium du Jardin des plantes. Un modeste bâtiment. Bas de plafond, rampant, sombre et triste. À l’intérieur, les terrariums formaient une ceinture de lumière ultraviolette sur laquelle se détachaient, comme des pendentifs, les dépouilles incomplètes de quelques visiteurs du soir.

À la première halte, il me fut donné à méditer la mue du serpent arboricole. Sa peau fripée se désolidarisait comme la gaine d’une arme qui aurait trop servi. La fine tapisserie d’écailles s’effilochait, mais l’affût ne s’était pas interrompu derrière les paupières froissées…

À la seconde halte, je fus témoin du désarroi d’un petit singe tamarin qui cherchait en vain à comprendre, depuis deux ans déjà, pourquoi ses deux grandes oreilles de dentelle étaient devenues sourdes aux bruits de la forêt. Dans chacun de ses gestes, il mettait une conviction insupportable. Chacun de ses déplacements présumait la lumière des canopées. Son visage tout entier exprimait la volonté de comprendre pourquoi l’obscurité s’était vitrifiée soudain comme la boue au fond des mares asséchées.

Derrière la troisième vitre, une gerboise allait et venait à raison de quarante allers-retours par minute ! Quatre-vingts battements d’une précision de balancier, au bout de la queue oscillante. Petit cœur obstiné à faire vivre son invisible prison de verre. À quelle vitesse il devait battre, son cœur à elle, afin de permettre une telle activité ? Je me suis livré sur place à une petite expérience. J’ai gagné le centre du local afin de ne pas entraver la marche du carrousel des visiteurs, et muni de ma montre, j’ai imaginé que j’étais enfermé dans une cave sans connaître l’heure de ma délivrance. Je me suis mis à arpenter la chape de béton d’un pas raisonnable : je parvenais à faire six allers-retours par minute. Peu importe le nombre de pas, qui est fonction de la constitution du marcheur. Ce qui importe, c’est le souffle, l’accumulation de l’influx avant sa dissipation. 80 battements (c’est là mon rythme) pour six allers-retours correspondent à 40*80, le tout divisé par 6, égal 533 battements pour 40 allers-retours. Soit, pour une gerboise, 533 battements de cœur par minute : CQFD.

J’ai eu la vision gigogne d’un emboîtement des cœurs à l’infini. Nous ne serions qu’un seul grand être dont le cœur serait une récurrence. Du quartz au quasar, nous sommes tous la référence d’une entité qui nous dépasse.

Dans la 4e maison de verre, une redoutable vipère heurtante se faisait le museau contre le double vitrage, ses seringues hypodermiques bien à l’abri dans leurs écrins de velours rose.

C’était pas la joie derrière la 5e fenêtre. Tiliqua Rugosa ! Une sorte de gros lézard en forme de banane flambée poussait des soupirs longs comme des néons. Chagrin d’étron en vadrouille dans l’indifférence des grandes sauterelles rouges qui seraient plus tard l’objet de son repas.

Dans le vivarium suivant, ça faisait 30 siècles qu’un python digérait un mythe à la mort-moi-le-nœud. Ça lui était tombé dessus par hasard, un jour qu’il chassait le rat dans les faubourgs de Delphes !

Chercher le phasme dans le paysage ! Le phasme, c’est le fantôme… Un fouillis de plantes vertes distillait secrètement la vie de l’autre côté de la 7e paroi de verre. Un phasme, c’est un morceau de paysage en thanatose, un immense insecte en costume de feuille ou de brindille.

Un hospice d’axolotes avait été aménagé dans le 8e terrarium. Les enfants-vieillards agitaient imperceptiblement leur membrane transparente dans le bassin aux tièdes urines, racontant quelque boniment sénile. On n’avait pas pu faire autrement que d’ouvrir à la ménagerie une crèche du troisième âge !

Au sein de la luxuriance végétale, une grenouille leptodactyle des ponts et chaussées, en céramique orange, travaillait de la paupière derrière le 9e carreau.

Dans le bocal suivant, un crapaud à cornes marinait dans une décoction de feuilles mortes, pointant ses deux petits appendices, comme des périscopes, au-dessus du marigot.

Le 11e vivarium ne manquait pas de toupaye. Je ne sais pas si ce calembourg approximatif était indispensable dans le cadre de ce récit, mais il y en a qu’on ne fait qu’une seule fois au cours de son existence et on n’a pas le droit de passer à côté. Ce n’est pas la nécessité de l’humour mais l’humour de la nécessité… Toujours est-il que l’animalcule avait cet air triste qu’on aperçoit sur le visage de certains fonctionnaires au seuil de la retraite. Peut-être à cause de ses oreilles en papier mâché.

Enfin, le dernier locataire récapitulait toute la maisonnée. Un caméléon véritable (se méfier des imitations), une sorte de Bouddha arboricole très performant qui n’aurait pas lâché sa branche pour un empire.

La 13e vitre était noire comme l’eau des grands fleuves alluvionnaires.

Les vautours

En sortant du vivarium, j’avais la conviction d’avoir été initié à une authentique sagesse. Il suffisait de repasser d’un trait lumineux le pointillé des néons qui reliait entre eux les 12 terrariums, pour réaliser à quel point j’avais fait fausse route. Un ignoble pressentiment germait déjà dans un repli de mon cerveau malade…

J’avançais dans la pleine lumière. Le sol n’avait plus sous la patte cette résistance au grattage en laquelle les poules nègre-soie semblaient encore avoir confiance. Un vrai théâtre ambulant : la commedia dell’arte ! Il y en avait toute une ligne en costume de polichinelle, le masque de cuir noir parfaitement soudé aux os de la face sous le bonnet de coton blanc, ébouriffant leurs plumes en complotant des mazarinades.

Puis il fallut passer entre les vautours. Une véritable collection de charognards. Des quartiers de cheval cuisaient dans la poussière tandis qu’ils n’en finissaient pas de guetter, ces oiseaux. Il y en avait de toutes sortes, des vautours, comme les malheurs. Grégaires, sédentaires, erratiques… Très sociable, le vautour, et opportuniste. Ils venaient des charniers du monde entier. Des montagnes de l’Himalaya aux déserts pierreux d’Afrique, charognards et parasites de toute plume.

Il y avait aussi un aigle ravisseur. On avait dû le mettre là pour le punir de son honteux comportement… Il avait les plumes de la tête ébouriffées en pétard ! Un authentique punk diurne !

Ils ont leur hiérarchie, les vautours. Comme les clochards. Il y a des clochards dominants. Lorsqu’une colonie découvre une poubelle pleine, ce sont les premiers à plonger leurs doigts dans la mouscaille. La seule différence entre les clochards et les vautours réside dans les soins portés aux jeunes : les premiers sont nidiffuges primaires alors que les seconds sont nidicoles.

Plus loin, j’ai longé les flamants roses, jusqu’au dromadaire. De l’autre côté il y avait la route avec les bagnoles. Le dromadaire les regardait passer avec une moue réprobatrice. Il devait se sentir méchamment sur la touche, le bossu, et regretter le temps des caravanes sur les routes du sel.

Les grands onguligrades n’avaient pas la pêche. Ils restaient là, des mouches plein les yeux, à vous regarder en écoutant pousser leurs sabots.

Il y avait aussi le mara. Une manière de croisement entre le lièvre et le chevreuil. Il parcourait son désert de poussière au milieu duquel on avait trouvé spirituel d’installer un abreuvoir bricolé dans une baignoire d’enfant.

La rotonde aux éléphants était déserte. Elle ressemblait à présent à un abattoir désaffecté, un manège sinistré…

J’ai fait un crochet par la fosse aux ours, qui remportait toujours autant de succès. Je n’ai jamais compris ce qu’ils pouvaient trouver à ce grand porteur de mamelles. Peut-être que sa grosse tête ronde est de nature à provoquer la pulsion  « protection des jeunes » chez l’homme ! Ça se saurait.

Je ne me suis pas attardé au milieu des familles nombreuses et de leurs bouffeurs de sucreries. Je suis allé consulter chez l’orang-outan. Mais le vieil habitant solitaire de la grande forêt était occupé à pomper le jus d’une demi-orange. Il ne put m’accorder toute l’attention dont j’avais besoin. Et puis, il y avait beaucoup de clients dans la salle d’attente de ce gigantesque hôpital psychiatrique. Les infirmiers, des mangabeys à ventre doré, ne savaient plus où donner de la tête. Ils cavalaient, l’anus protubérant, le long des grillages, tripotant de confusion leur petit pénis en forme de lépiote déguenillée. Un chimpanzé mâle faisait son yoga, étranger à l’énorme charivari.

Je me rappelle encore être allé respirer l’urine des crocodiles, dont les langues turgescentes écartaient les mâchoires infectées, qui traînaient comme des savates négligées sur le carrelage de cette abominable salle de bain.

L’ectoplasme

Enfin, le moment que je redoutais le plus arriva. Je passai devant les fauves. Il y avait des nouveaux. Ce jaguar, là, qui s’est arrêté de tourner en m’apercevant, comme si j’avais pu lui venir en aide. Et soudain, il s’est mis à parler dans une langue que je ne reconnaissais pas. Un langage saccadé, encore un peu rauque bien sûr, mais le langage des hommes, le seul qui sache accéder à la prière. C’était la voix d’une âme dérobée qui cherchait à s’échapper de la gorge blanche du félin, qui portait encore la marque du collier traceur.

Je suis resté devant la cage jusqu’à la fermeture de la ménagerie… J’ai fait mine de partir lorsque le gardien est passé avec son sifflet. Je me suis caché dans la remise à balai de Ferdinand, le spécialiste des reptiles. Je crois que je me suis endormi.

À mon réveil, il était 3 heures du matin. Mon heure. Je suis sorti. Les animaux ne dormaient pas. Ils parcouraient des territoires de chasse imaginaires. On aurait cru la forêt toute proche. Lorsque je me suis approché de la cage du jaguar, une ombre a bondi entre les barreaux et s’est précipitée sur moi. Je tentai de me dégager de cette emprise froide mais il ne restait plus rien de mon mystérieux agresseur. Une douleur atroce s’était emparée de mon cou. L’ombre avait pénétré tout entière à l’intérieur de mon corps en laissant derrière elle la trace d’une sensation d’engourdissement écœurante. Je la sentais en moi bien tapie, le long de ma colonne vertébrale. Je suis resté longtemps prostré sous le regard indifférent du fauve, puis je suis allé cueillir une trique dans un noisetier afin de faire sortir de mon corps cette entité sans dimension. J’avais beau me fustiger et me jeter à terre, l’ectoplasme tenait bon. Mû par une force désordonnée, je courus jusque chez moi. Une faim incoercible déchirait mes entrailles. Je compris que c’était lui qui avait faim. Il me vint alors une idée diabolique… Au lieu de monter dans mon appartement, je pris le chemin du garage et je m’y enfermai. C’est ici que j’ai écrit ces lignes. Le client qui est dans le congélateur me permettra de tenir encore quelques jours. D’ici là, j’espère que le poison m’aura débarrassé de cette ignoble présence. À moins qu’il ne m’emporte, moi. Je l’entends dans mes veines comme l’écho des trompettes sacrées d’Omao. Elles sauront me guider à travers la jungle, jusqu’à la « Terre sans mal ».

Épilogue

Quelques jours plus tard, on retrouva le corps d’un employé des P.T.T. dans la serre tropicale du Jardin des plantes. Des visiteurs avaient signalé au jardinier horticole la puanteur qui émanait de certaines fougères hallucinogènes.


Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.