Le zoo de Vincennes était en travaux. Il n’y avait plus de visiteurs, seulement des ouvriers coiffés de casques en plastique jaunes. Il faisait chaud, les animaux s’ennuyaient.
Soudain, à quelques mètres, le singe remarqua sur le sol un objet brillant. À l’aide d’un tuyau rigide abandonné contre sa cage par un électricien tête en l’air, il parvint à s’en saisir. C’était le trousseau de clés du gardien. Le singe décida alors d’attendre le week-end pour faire un tour dans la capitale avec ses amis. Cadeau !
C’est ainsi que le singe, le zèbre, le rhinocéros, l’éléphant et la girafe se retrouvèrent un dimanche, ligne huit, sur le quai du métro de la station Porte Dorée. Le trajet leur rappela vaguement celui qui les avait arrachés à leur terre natale. Mais la savane n’était plus qu’un douloureux tas de poussière éparpillé aux quatre coins de leur mémoire. À la station École Militaire, tous les passagers descendirent et les cinq amis leur emboîtèrent le pas comme un seul homme. Il était temps : la girafe avait le torticolis, l’éléphant était nerveux car il n’avait pas assez de place pour faire bouger ses grandes oreilles, le rhinocéros trouvait que ça sentait horriblement mauvais et le zèbre – ah, le zèbre ! Le zèbre profitait de l’affluence pour comparer son poil rayé aux traces de bretelles des soutiens-gorge.
À la sortie du métro, une vaste zone herbeuse s’étendait devant eux. Le zèbre et le rhinocéros trouvèrent la pelouse savoureuse, l’éléphant et la girafe apprécièrent le craquant des feuilles de platane. La soirée s’annonçait délicieuse. Soudain le singe poussa un cri : là, au bout du champ, une cage géante s’élevait, en forme de girafe ! Médusés, les animaux s’arrêtèrent de mâchouiller. La girafe fit quelques pas et mit deux genoux à terre. Le singe trouva la position ridicule, surtout pour une girafe, mais il ne souffla mot. Après plusieurs minutes de recueillement, la girafe demanda à ses compagnons de poursuivre leur visite sans elle. L’éléphant haussa les épaules, le singe fit la grimace, les oreilles du rhinocéros tressaillirent et le zèbre – ah, le zèbre ! Le zèbre découvrit ses incisives bien au-delà des gencives, d’une façon très mal élevée. Mais à quoi bon ?
La démarche hésitante, les quatre amis passèrent entre les pattes vertigineuses du dieu girafe et se mirent en quête d’un gué pour traverser la rue. Où pouvait bien aller ce grand troupeau d’animaux aux formes géométriques qui progressait par à-coups en grognant comme des phacochères ? Brusquement le rhinocéros s’approcha d’un 4×4 en rougissant un peu du blanc de l’œil. Visiblement ces deux-là étaient faits l’un pour l’autre. Attendri, l’éléphant versa une larme qui se perdit dans les sillons de sa joue craquelée, puis, suivant le flot des touristes, il traversa la rue accompagné du zèbre et du singe, en prenant bien soin de poser les pieds sur les bandes blanches pour éviter les crocodiles – on ne sait jamais.
Les jets d’eau du Trocadéro offrirent à l’éléphant l’occasion de prendre une douche. Un attroupement de Trocadéropithèques s’était formé devant ce spectacle inhabituel. Le zèbre et le singe savaient que ça pouvait durer des heures. Ils décidèrent d’explorer les alentours.
Sur l’esplanade du Palais de Chaillot, on tournait une publicité pour une marque de vêtements noirs et blancs. Croyant que le zèbre faisait partie du casting, les coiffeuses le brossèrent, égalisèrent sa crinière, mirent du mascara autour de ses yeux et firent briller ses dents et ses sabots. Puis on lui demanda de faire quelques pas en compagnie de la vedette. Les flashs crépitèrent. En quelques minutes, il était devenu une star inetenachenaule et avait complètement oublié son ami le singe.
Pour passer le temps le singe fit du lèche-vitrines. Cela lui laissa sur la langue, des saveurs qu’il ne connaissait pas. Bientôt il s’arrêta, émerveillé devant un salon de coiffure : des bipèdes se shampouinaient, se papouillaient, se faisaient masser le cuir chevelu, se suçaient les mèches, se ramollissaient les lobes, se bigoudissaient les tournepoils, s’achapparaient le couvre-crâne… Le singe entra discrètement et prit la place d’une shampouineuse qui s’était absentée pour faire pipi. Il connaissait le métier sur le bout des doigts et les doigts du singe firent des merveilles. Je ne vous parle même pas de sa spécialité : le soin restructurant à l’urine de singe. À la fin de la séance, il reçut un généreux pourboire. Il sortit sans se faire remarquer et, complètement détendu, redescendit vers le Champ de Mars.
En chemin, le singe s’acheta des bananes et marchanda une petite tour Eiffel pour faire un cadeau à sa grande copine. Il retrouva l’éléphant qui lui raconta comment il était allé se sécher dans une grotte immense où l’on distribuait du pop-corn à volonté et sur les parois de laquelle prenaient vie des aventures inoubliables. Il avait juste eu quelques difficultés à trouver les toilettes dans l’obscurité – les feuilles de platane, sans doute.
De retour au zoo, la vie fut différente. La girafe savait maintenant qu’un dieu girafe veillait sur elle et sur la cité tout entière. Le singe trouvait qu’elle était devenue hautaine. Elle avait perdu son regard ingénu et se contentait de sourire aux grimaces qu’il faisait pour la distraire. Elle se détournait carrément lorsqu’il l’appelait gentiment sa « peau de banane ».
Par ailleurs, un cœur battait sous l’épaisse peau du rhinocéros, qui ne quittait plus le parking des yeux, indifférent aux enfants qui jetaient en vain des pierres sur son dos. Quant au zèbre – ah le zèbre ! Le zèbre était très satisfait. Grâce à lui, cet été-là, tout le monde était habillé de noir et de blanc. Pour la joie des visiteurs, il allait et venait dans son enclos avec de généreux effets de croupe, croisant les sabots en d’interminables défilés de mode.
Quant à l’éléphant, il passait beaucoup de temps à se balancer d’un pied sur l’autre, le regard dans le vague. Grâce à sa prodigieuse mémoire, il pouvait se remémorer tous les détails des aventures extraordinaires qui s’étaient déroulées ce jour-là sur les parois de la grotte. De retour dans sa cage, le singe avait préféré jeter le trousseau à travers les barreaux. Il se demandait s’il avait bien fait d’emmener ses amis dans la capitale. Quoi qu’il en soit, il n’avait pas à se plaindre, les affaires marchaient bien. Il refusait maintenant les cacahuètes que lui tendaient les visiteurs : il n’acceptait que les pièces jaunes.
Paris, le 13/04/2007
