Le kiff du style


Présentation

Un jour, il faut chercher à savoir pourquoi l’on est accro à la littérature. Comme son cousin le diable, l’amour se cache dans les détails.

Beaucoup d’anthologies sont consacrées à la poésie ; je vous propose une modeste anthologie de la prose que j’aime et je vous dis pourquoi… Pourquoi j’aime cette prose, pas pourquoi je vous propose une anthologie, ni pourquoi je considère que cette anthologie est modeste. Je préfère ne pas y penser, mais je veux que les choses soient claires entre nous.

C’était oublier que l’existence du jeu de mots précède le sens : une anthologie modeste par sa taille, mais d’anthologie par son élégance et sa finesse. Accro, vous dis-je !

Les extraits sont classés par ordre chronologique inverse : la modernité n’attend pas le nombre des années ; la grâce non plus.

C. M. (Littoral – 2026)

Extrait

Ça sentait bon la mer. J’étais tellement habituée à cette odeur que je l’avais presque oubliée. C’est bête.

Quelques mouettes se pressaient vers les falaises, laissant dans nos yeux des traînées de lune en sucre blanc. Les vagues mouraient en faisant « Shiiii ». Il ne faisait plus aussi chaud qu’au début des vacances, mais notre sang cognait toujours aux portillons. Nos talons s’enfonçaient dans le sable comme à regret. Notre nonchalance ressemblait à un déchirement. Nous ne savions rien de l’avenir. Et nous ne savions pas tout du présent.

Kali ne s’était pas lancée dans de folles cavalcades à la poursuite de gibiers imaginaires. Elle restait près de nous. L’instinct de meute.

  • Ça fait un peu Club des cinq, notre virée, avait dit Marion.

Soudain, Célestine avait poussé un cri strident.

  • Kali ! Qu’est-ce que tu fais ! Elle m’a mis la truffe au cul !

Nous avions éclaté de rire.

  • Tu vas peut-être avoir tes règles.
  • Impossible. Je les ai eues il y a deux semaines.
  • Alors, elle aime l’odeur de tes glandes anales.
  • Charmant !
  • Tes glandes anales ! J’y crois pas ! s’était exclamé Jean-Louis en pouffant.
  • Aï ! Elle remet ça !
  • Kali ! Au pied !
  • J’ai le cul tout humide, maintenant !
  • Ça te change un peu ! avait plaisanté Jean-Louis.
  • En tout cas, elle t’a adoptée, avais-je dit. Tu seras son meilleur souvenir de vacances !

Pourquoi je kiffe

« Ça sentait bon la mer. J’étais tellement habituée à cette odeur que je l’avais presque oubliée. C’est bête. »

Sensation olfactive ancienne avec mise en perspective (presque oubliée), reléguée dans un passé antérieur par un jugement au présent (c’est bête), celui de la narratrice qui se souvient. J’aime cet ensevelissement progressif du souvenir sous plusieurs couches temporelles, en quelques mots.

« Quelques mouettes se pressaient vers les falaises »

Symbolique des jeunes vacanciers avançant vers un mur, une impossibilité, la fin des vacances.

« laissant dans nos yeux des traînées de lune en sucre blanc »

Sensation visuelle : les oiseaux blancs sont transformés en traînées de lune (romantisme de pacotille), elles-mêmes converties en sucre blanc (artificiel, fondant). J’aime cette édulcoration progressive de l’apparition en plusieurs étapes conceptuelles, en quelques mots.

« Les vagues mouraient en faisant « Shiiii ». »

J’aime le côté BD graphique évoqué par l’onomatopée. Le texte sollicite un autre support narratif (BD) et appelle une image visuelle par le biais d’un son. La limite des vagues devient plus contrastée et plus blanche.

« Il ne faisait plus aussi chaud qu’au début des vacances, mais notre sang cognait toujours aux portillons. »

Ça n’a pas l’élégance fulgurante du « la saison semblait rebrousser chemin vers juillet » de Colette, auquel je pense, mais j’aime cette évocation des soirs frémissants de la fin août qui ne calment pas, bien au contraire, les sentiments exacerbés. « portillons » a un côté vieillot qui ancre le souvenir dans une époque.

« Nos talons s’enfonçaient dans le sable comme à regret. »

Sensation tactile mêlant enlisement et résistance, en phase avec la confusion des sentiments et la peur de l’échéance.

« Notre nonchalance ressemblait à un déchirement. »

J’aime un peu trop les punchlines. Mais ici, elle est maquillée en comparaison assumée (ressemblait). J’aime ce paradoxisme qui traduit l’état d’esprit de la jeunesse fragile essayant d’échapper à ses prisons. C’est bouleversant.

« Nous ne savions rien de l’avenir. Et nous ne savions pas tout du présent. »

J’aime un peu trop les punchlines. Mais ici la formule ne me semble pas gratuite. Toujours le mur de l’avenir mais le présent recèle quelques surprise (suspense ?).

« Kali ne s’était pas lancée dans de folles cavalcades à la poursuite de gibiers imaginaires. Elle restait près de nous. L’instinct de meute. »

J’aime bien les phrases qui raccourcissent pour finir par se régler sur les pas de l’animal.

« Club des cinq »

J’aime bien les références, particulièrement quand elles sont faites par les personnages eux-mêmes.

« Elle m’a mis la truffe au cul »

J’aime bien les expressions idiomatiques quand elles sont aménagées.

« Alors, elle aime l’odeur de tes glandes anales »

J’aime bien que le trivial se mêle au biologique. Une façon de montrer que le trivial nous est consubstantiel, d’assumer notre animalité et pire encore.

« Ça te change un peu ! avait plaisanté Jean-Louis. »

J’aime bien la répartie du personnage. 

« Tu seras son meilleur souvenir de vacances ! »

J’aime bien les clichés quand ils sont recyclé, ici pour un chien.

Résumé

  • Jouer avec les temps verbaux pour déplacer la focale temporelle et le point de vue
  • Exploiter les symboles et leurs résonances
  • Jouer avec les images en les pervertissant
  • Désamorcer le lyrisme par une remarque familière
  • Faire dialoguer différents supports et registres narratifs
  • Utiliser le vocabulaire et les expressions pour situer indirectement une époque
  • Maquiller les punchlines
  • Faire varier la longueur des phrases pour épouser le mouvement de la pensée ou de l’action
  • Faire vivre les personnages à travers leurs références culturelles et leur sens de la répartie
  • Faire cohabiter le trivial, le burlesque, le biologique, le scientifique, le pseudoscientifique et le poétique
  • Détourner et recycler les expressions idiomatiques et les clichés.

Christine Angot (Le Voyage dans L’Est – 2021)

Extrait

Les éditions Stock étaient situées rue Cassette, dans un hôtel particulier qui en occupait le numéro 27. J’avais rendez-vous avec mon éditeur. Je venais de sortir un livre qui s’appelait L’Inceste. J’ai traversé la cour semé de petits cailloux, le perron à l’angle du bâtiment, j’ai poussé la porte en fer forgé :

  • Bonjour Margaret.

Elle m’a tendu un papier, sur lequel était inscrit un numéro de téléphone.

  • C’est quelqu’un qui a appelé plusieurs fois. Et qui dit qu’il est ton frère.

Elle m’a installée dans un petit bureau qui donnait sur la cour. Le téléphone était le seul objet de la pièce.

  • Allô. C’est Christine.
  • Excuse-moi d’avoir appelé chez ton éditeur. Je n’avais pas ton numéro à Montpellier.
  • Tu as bien fait.
  • Notre père est mort.
  • Ça s’est passé quand ?
  • Ce matin à cinq heures. L’enterrement aura lieu vendredi. Si tu veux venir…
  • Merci de me proposer.
  • C’est normal. Essaye de venir. Ce serait bien. Ça nous donnerait l’occasion de nous voir. On ne s’est jamais vraiment parlé.
  • Tu penses que c’est possible ?
  • Bien sûr.
  • Tu sais, il s’est quand même passé des choses très graves, avec mon père.
  • Toi, tu dis ça. Lui, il a toujours dit que tu fabulais.
  • On ne pourra pas se revoir, Antoine, si tu penses ça.

Je ne suis pas allé à l’enterrement. Je n’ai pas eu le courage d’y aller seule. Je n’ai trouvé personne pour m’accompagner.

Pourquoi je kiffe

« Les éditions Stock étaient situées rue Cassette, dans un hôtel particulier qui en occupait le numéro 27. J’avais rendez-vous avec mon éditeur. Je venais de sortir un livre qui s’appelait L’Inceste. J’ai traversé la cour semé de petits cailloux, le perron à l’angle du bâtiment, j’ai poussé la porte en fer forgé :

  • Bonjour Margaret. »

J’aime ces « t » finaux, comme dans le titre (Le Voyage dans l’Est), qui sont autant de « petits cailloux » semés sur le chemin de la narratrice qui remonte sempiternellement vers la maison dont elle a été exclue par son père (un ogre se tient souvent à chaque extrémité du chemin) : « rue Cassette », « numéro 27 », « un livre qui s’appelait L’Inceste », « Bonjour Margaret ».

Ça donne envie de relire Le Petit Poucet, voire de le réécrire. À lire également, Poucette, le conte d’Andersen, qui offre aussi quelques similitudes avec le roman (et puis l’on retrouve le « t » final).

« – Et qui dit qu’il est ton frère. »

J’aime cette façon d’annoncer la mise à l’épreuve du frère ; et de le faire de façon indirecte, en mettant ces paroles dans la bouche d’une assistante.

« Elle m’a installée dans un petit bureau qui donnait sur la cour. Le téléphone était le seul objet de la pièce. »

J’aime la symbolique du téléphone « seul objet de la pièce » : le lien avec l’Est reste omniprésent, écrasant, il occupe entièrement l’esprit de la narratrice.

« 

  • C’est normal. Essaye de venir. Ce serait bien. Ça nous donnerait l’occasion de nous voir. On ne s’est jamais vraiment parlé.
  • Tu penses que c’est possible ?
  • Bien sûr.
  • Tu sais, il s’est quand même passé des choses très graves, avec mon père.
  • Toi, tu dis ça. Lui, il a toujours dit que tu fabulais.
  • On ne pourra pas se revoir, Antoine, si tu penses ça. »

« Tu penses que c’est possible ?) » : le frère est mis à l’épreuve.

« Tu sais, il s’est quand même passé des choses très graves, avec mon père. » : on fait le lien avec le livre qui vient de sortir. Le chapitre n’est pas terminé mais il est court ; il résume tout le roman qui raconte comment un homme a refusé de reconnaître une fille pour ce qu’elle était (sa fille), qui l’a prise pour se qu’elle n’était pas (une partenaire sexuelle), qui ne lui a laissé qu’une place congrue dans son testament (on l’apprend dans la seconde partie du chapitre) ; une façon de confirmer le statut du frère.

« Je ne suis pas allé à l’enterrement. Je n’ai pas eu le courage d’y aller seule. Je n’ai trouvé personne pour m’accompagner. »

J’aime le vertige de l’aveu : la narratrice n’arrive pas à se débarrasser du préjudice causé par le père. Impossible d’enterrer quoi que ce soit, par-delà l’hostilité de la famille. « Je ne suis pas allé à l’enterrement » est peut-être la phrase la plus importante du roman. La mort du prédateur scelle la solitude, on ne peut l’enterrer car il n’a rien reconnu.

Résumé

  • Utiliser les allitérations comme des marqueurs symboliques
  • Piller le corpus des contes et ses structures archétypales
  • Annoncer indirectement les épreuves à venir, par l’intermédiaire de personnages secondaires
  • Charger les objets et les lieux d’une signification symbolique, notamment par leur mise en scène
  • Dire ce qui est, par-delà l’indicible
  • Faire persister la présence d’un personnage disparu.

Philippe Besson (Dîner à Montréal – 2019)

Extrait

Dans le regard de Paul, à cet instant précis, je veux discerner un regret, celui de ne pas avoir exercé pareille liberté (ou succomber à pareille folie), de ne pas avoir pris le risque d’une autre trajectoire. Je suppose qu’il n’y est pas, ce regret, au moins qu’il ne se manifeste pas, mais ça me plairait qu’il ait surgi, malgré tout, malgré lui.

C’est lui, Paul, qui reprend la parole après quelques instants de silence : ce qui est frappant, dit-il c’est que, dès le premier livre, tout est là.

Je lui fais signe que je ne saisis pas le sens de sa remarque. D’ailleurs, personne autour de la table ne semble le saisir.

Il précise sa pensée : tout ce que tu es, tout ce que tu portes, c’est là, dès ce livre-là, comme s’il fallait que ça sorte, c’est comme une carte d’identité.

Je proteste : mais non, je ne suis pas dans le premier livre, il s’agit d’un roman, d’un pur roman.

Il me contre : tu te moques de nous ? quasiment toutes tes obsessions y sont.

Je dis : mes obsessions ? (Je suis réellement abasourdi qu’il emploie ce mot, qu’il ose l’employer, parce qu’il est impudique, parce qu’on ne jette pas ça au visage des gens, et parce qu’il signifierait qu’il possède une connaissance absolue de moi, et que tout se serait figé au point que dix-huit années n’y auraient rien changé.)

Il se lance malgré tout : le goût pour la jeunesse et le regret de la jeunesse, et puis les élans, les élans qu’on ne sait pas réfréner, les liens qui se nouent et qui se dénouent, les menaces qui pèsent, la mort qui rôde, les deuils à accomplir, enfin tu sais bien, tout ça, tout ça qui apparaîtra encore plus dans ce qui s’est écrit après.

Je suis troublé par son énumération, par l’analyse qu’elle exige, par la science intime qu’elle suppose. Isabelle, elle-même, est désarçonnée : elle n’avait, à l’évidence, pas imaginé son taiseux mari occupé à une telle dissection de mes thématiques, et, au fond, de mes sentiments.

Antoine sourit dans son coin. Le déballage a commencé et il s’en réjouit. Il décide alors de rajouter son grain de sel, ou plutôt de jeter du sel sur les plaies en train de s’ouvrir : tu oublies le triangle, le triangle amoureux, quand même c’est partout, ce truc-là, chez Philippe, non ?

Isabelle dévie aussitôt la trajectoire de la balle : on est très mal élevés, on parle on parle et on ne sait rien d’Antoine.

Pourquoi je kiffe

« Dans le regard de Paul, à cet instant précis, je veux discerner un regret, celui de ne pas avoir exercé pareille liberté (ou succomber à pareille folie), de ne pas avoir pris le risque d’une autre trajectoire. Je suppose qu’il n’y est pas, ce regret, au moins qu’il ne se manifeste pas, mais ça me plairait qu’il ait surgi, malgré tout, malgré lui. »

« D’ailleurs, personne autour de la table ne semble le saisir. »

J’aime quand le narrateur se plante, prend le risque du fantasme, se monte le bourrichon, est dans le déni, quand il trahi ses propres désirs en prétendant décrire ceux des autres.

« C’est lui, Paul, qui reprend la parole après quelques instants de silence : ce qui est frappant, dit-il c’est que, dès le premier livre, tout est là. »

J’aime la provocation, la stratégie, les retournements de situation, les prises de pouvoir, comme sur un goban.

« Je suis troublé par son énumération, par l’analyse qu’elle exige, par la science intime qu’elle suppose. Isabelle, elle-même, est désarçonnée : elle n’avait, à l’évidence, pas imaginé son taiseux mari occupé à une telle dissection de mes thématiques, et, au fond, de mes sentiments. »

J’aime quand un personnage est pris à son propre piège. En faisant preuve d’une belle acuité, le personnage se dévoile : il n’est pas indifférent au sujet, contre toute attente il a suivi l’affaire depuis le début, il est resté concerné. Paul se dévoile aux yeux de tous précisément au moment où il dévoile Philippe.

« Antoine sourit dans son coin. Le déballage a commencé et il s’en réjouit. Il décide alors de rajouter son grain de sel, ou plutôt de jeter du sel sur les plaies en train de s’ouvrir : tu oublies le triangle, le triangle amoureux, quand même c’est partout, ce truc-là, chez Philippe, non ? »

J’aime comment le troisième personnage se met en scène en proposant un concept supplémentaire qui est précisément le triangle amoureux. La vie et l’œuvre du narrateur auteur est mise à l’épreuve de la mémoire et des points de vue. J’aime la complexité et les bascules.

Résumé

  • Manipuler le narrateur et le laisser se prendre à ses propres fantasmes
  • Retourner les rapports d’observation : celui qui observe devient observé
  • Prendre les personnages à leur propres pièges et les révéler à leur insu
  • Introduire un nouveau personnage comme une pièce supplémentaire d’un puzzle qui le dépasse
  • Faire de la conversation une scène d’affrontement et de redistribution des rôles
  • Multiplier les points de vue pour rendre incertaine l’identité du personnage principal.

Nicolas Mathieu (leurs enfants après eux – 2018)

Extrait

Debout sur la berge, Anthony regardait droit devant lui.

À l’aplomb du soleil, les eaux du lac avaient des lourdeurs de pétrole. Par instants, ce velours se froissait au passage d’une carpe ou d’un brochet. Le garçon renifla. L’air était chargé de cette même odeur de vase, de terre plombée de chaleur. Dans son dos déjà large, juillet avait semé des taches de rousseur. Il ne portait rien à part un vieux short de foot et une paire de fausses Ray-Ban. Il faisait une chaleur à crever, mais ça n’expliquait pas tout.

Anthony venait d’avoir quatorze ans. Au goûter, il s’enfilait toute une baguette avec des Vaches qui Rit. La nuit, il lui arrivait parfois d’écrire des chansons, ses écouteurs sur les oreilles. Ses parents étaient des cons. À la rentrée, ce serait la troisième.

Le cousin, lui, ne s’en faisait pas. Étendu sur sa serviette, la belle achetée au marché de Calvi, l’année où ils étaient partis en colo, il somnolait à demi. Même allongé, il faisait grand. Tout le monde lui donnait facile vingt-deux ou vingt-trois ans. Le cousin jouait d’ailleurs de cette présomption pour aller dans des endroits où il n’aurait pas dû se trouver. Des bars, des boîtes, des filles.

Anthony tira une clope du paquet glissé dans son short. Il demanda son avis au cousin, si des fois lui aussi ne trouvait pas qu’on s’emmerdait comme pas permis.

Pourquoi je kiffe

« Debout sur la berge, Anthony regardait droit devant lui. »

J’aime quand la description du personnage exprime sa logique : Anthony veut fuir quelque chose. Il y a des obstacles qui semblent infranchissables (cette eau). Mais il y a au loin un objectif qu’on peut imaginer.

« Dans son dos déjà large, juillet avait semé des taches de rousseur. Il ne portait rien à part un vieux short de foot et une paire de fausses Ray-Ban. »

J’aime quand le détail fait deviner le tout.

« Il faisait une chaleur à crever, mais ça n’expliquait pas tout. »

J’aime quand les problématiques sont lancées sans être clairement exposées. Ici, la chaleur n’explique pas l’inertie : on devine le manque de perspectives. Une rage sourde, peut-être, ou une douceur.

« Anthony venait d’avoir quatorze ans. Au goûter, il s’enfilait toute une baguette avec des Vaches qui Rit. La nuit, il lui arrivait parfois d’écrire des chansons, ses écouteurs sur les oreilles. Ses parents étaient des cons. À la rentrée, ce serait la troisième. »

J’aime ce tableau au couteau de l’adolescence. L’accumulation rend les clichés supportables et le portrait est réussi.

« Le cousin, lui, ne s’en faisait pas. Étendu sur sa serviette, la belle achetée au marché de Calvi, l’année où ils étaient partis en colo, il somnolait à demi. »

J’aime l’horizontalité du cousin qui a déjà un pied dans l’autre monde, versus la verticalité inquiète d’Anthony. J’aime la diversion.

« Il demanda son avis au cousin, si des fois lui aussi ne trouvait pas qu’on s’emmerdait comme pas permis. »

J’aime la tonalité familière de ce discours indirect.

Résumé

  • Jouer avec la symbolique des postures et les positions dans l’espace
  • Faire deviner le tout par le détail (discours métonymique)
  • Laisser clairement entendre qu’il y a une problématiques (tension), sans clairement l’expliciter (suspence)
  • Quitte à utiliser des clichés, autant les accumuler pour réaliser un collage singulier
  • En discours indirect, le relâchement du langage est plus difficile à rendre mais son impact est plus fort me semble-t-il qu’en discours direct.

Vincent Almendros (Faire mouche – 2018)

Extrait

J’avais été, jusque-là, un homme sans histoire. Peut-être parce que j’étais né dans un village isolé, au milieu de rien. Car c’était ça, Saint-Fourneau, un trou perdu. Y revenir m’avait toujours paru compliqué. Il faut dire que ma mère, elle, y vivait encore.

Nous venions, Claire et moi, de quitter l’A75. Le soir était tombé. Les phares de la Nissan éclairaient maintenant la départementale en lacets. Depuis plusieurs kilomètres, nous ne croisions plus aucune voiture. Le paysage était devenu escarpé et montagneux, composé d’à-pics ou de reliefs rocheux boursouflés de végétation. Il se vallonna de nouveau, et les premiers panneaux indiquant Saint-Fourneau apparurent.

Pourquoi je kiffe

« J’avais été, jusque-là, un homme sans histoire. »

J’aime le culot de l’auteur d’avoir osé une phrase banale pour exprimer le thème rebattu du personnage dont l’existence tranquille a basculé. Elle pose en soit un problème : l’auteur va devoir se rattraper.

« Peut-être parce que j’étais né dans un village isolé, au milieu de rien. »

L’auteur propose une explication dès la deuxième phrase.

« Car c’était ça, Saint-Fourneau, un trou perdu.“

Habilement, l’auteur plante un axe (un vide) autour duquel il va tourner.

« Y revenir m’avait toujours paru compliqué. »

Habile jeu sur la polysémie de « compliqué » : compliqué parce que c’est un trou perdu ?

« Il faut dire que ma mère, elle, y vivait encore. »

Non ! C’est à cause de la présence de la mère !

« J’avais été, jusque-là, un homme sans histoire. Peut-être parce que j’étais né dans un village isolé, au milieu de rien. Car c’était ça, Saint-Fourneau, un trou perdu. Y revenir m’avait toujours paru compliqué. Il faut dire que ma mère, elle, y vivait encore. »

J’aime ces phrases simples qui par leur accumulation posent une problématique et un suspense.

« Saint-Fourneau »

J’aime le choix du toponyme. Il évoque un artisanat (la mère nourricière, la sorcière), une industrie, un four où l’on peut brûler des souvenirs ou un cadavre. Il est trop tôt pour le dire, mais il ouvre des perspectives (l’enfer est pavé de bonnes intentions).

« Nous venions, Claire et moi, de quitter l’A75. »

J’aime le prénom rassurant de Claire. Claire éclaire, est clairvoyante, transparente, au-dessus de tout soupçon, contrairement à son énigmatique compagnon.

« … quitter l’A75. Le soir était tombé. Les phares de la Nissan éclairaient maintenant la départementale en lacets. Depuis plusieurs kilomètres, nous ne croisions plus aucune voiture. »

J’aime cette façon de dire que le monde normal et balisé (A75) est en arrière. On entre dans l’obscurité et dans un monde tortueux (lacets) ou il n’y a plus âme qui vive. J’aime comment le mystère s’insinue l’air de rien.

« Le paysage était devenu escarpé et montagneux, composé d’à-pics ou de reliefs rocheux boursouflés de végétation. »

J’aime cette métamorphose : le paysage devient un cadavre en putréfaction (boursouflé). Bienvenue chez le conte Vlad Dracula. Mais je me fais peut-être un film.

« Il se vallonna de nouveau, et les premiers panneaux indiquant Saint-Fourneau apparurent. »

On bascule de plein pied dans l’autre monde. La présence des panneaux ne doit pas nous rassurer : ils apparaissent (comme des spectres) – d’ailleurs, apparurent et plus inquiétant qu’apparaissent. Après « putréfaction » qui a donné le ton, on ne peut pas être insensible à « apparurent ».

Résumé

  • Oser utiliser des banalités pour exposer une situation possiblement complexe.
  • Faire en sorte chaque nouvelle information modifie rétroactivement celles que nous possédons déjà, sans pour autant désigner explicitement le mystère
  • Utiliser des toponymes aux significations potentielles diverses et fécondes
  • La description du paysage est toujours l’occasion de semer des petits cailloux, par exemple en utilisant un adjectif inattendu (anthropomorphisme)
  • Contaminer le vocabulaire pour faire doucement apparaître un champ sémantique approprié (par exemple inquiétant).

Claire Castillon (Les messieurs – Riviera – 2016)

Extrait

J’avais mûri mon projet de longue date. Mais quand j’ai invité Jean-Paul à dîner, j’ai été surprise qu’il accepte avec autant de facilité. Il m’a seulement dit :

  • Précisez-moi une chose… Vous vivez encore chez vos parents, n’est-ce pas ?
  • Ils sont absents, avais-je répondu, m’effaçant pour laisser la place à Hervé et Colombes qui souhaitaient poser une question sur Auguste Comte à notre professeur de culture générale.

Au cours suivant, alors qu’il nous rendait des copies, Jean-Paul a murmuré :

  • Vingt heures ?

D’un signe de tête, j’ai acquiescé. J’ai passé le cours à me poser la question du menu. Je ne voyais pas ce qui me plaisait chez lui, à part ses réflexions sévères toujours adressées aux autres, et sa façon douce de me suggérer de sortir de la classe quand une quinte de toux me tombait dessus. La dernière fois, il était allé me chercher un verre d’eau. Ne vous maquillez plus, m’avait-il dit, me croisant dans un couloir, vous avez un visage d’enfant, gardez-le.

Pourquoi je kiffe

« J’avais mûri mon projet de longue date. Mais quand j’ai invité Jean-Paul à dîner, j’ai été surprise qu’il accepte avec autant de facilité. Il m’a seulement dit :

  • Précisez-moi une chose… Vous vivez encore chez vos parents, n’est-ce pas ?
  • Ils sont absents, avais-je répondu, m’effaçant pour laisser la place à Hervé et Colombes qui souhaitaient poser une question sur Auguste Comte à notre professeur de culture générale. »

J’aime l’économie de moyen. Cela rend le texte plus dynamique, plus interactif. Phrase après phrase, le lecteur fait ses petites déductions, comble les vides, et le lecteur aime ça ! On déduit très vite la différence d’âge ; on adhère un peu trop facilement à l’idée reçue qui veut que les professeurs couchent facilement avec leurs élèves ; on entre dans un univers presque enfantin (« J’avais mûri mon projet de longue date » ; « Vous vivez encore chez vos parents » ; « Hervé et Colombes »).

« Au cours suivant, alors qu’il nous rendait des copies, Jean-Paul a murmuré :

  • Vingt heures ? »

Economie, toujours, avec l’action qui progresse en restant prisonnière du cadre scolaire (qui par ailleurs structure . Savoureux. On se demande déjà si une véritable relation peut naître dans ces conditions…

« D’un signe de tête, j’ai acquiescé. J’ai passé le cours à me poser la question du menu. Je ne voyais pas ce qui me plaisait chez lui, à part ses réflexions sévères toujours adressées aux autres, et sa façon douce de me suggérer de sortir de la classe quand une quinte de toux me tombait dessus. La dernière fois, il était allé me chercher un verre d’eau. Ne vous maquillez plus, m’avait-il dit, me croisant dans un couloir, vous avez un visage d’enfant, gardez-le. »

On passe du coq à l’âne dans ce paragraphe où tout se bouscule dans la tête de la jeune-fille. L’on passe du menu (on se raccroche à ce qu’on trouve) à l’attirance que n’exerce pas sur elle le professeur. Avant même que la relation commence, la jeune-fille a le comportement d’une femme mariée au bout de vingt ans de mariage : qu’est-ce que je vais préparer à manger ; mon mari est attentionné mais je n’éprouve pour lui aucune attirance. J’aime cette confusion. Elle adopte certains réflexes d’une relation installée, alors que celle-ci n’a pas commencé. La jeune-fille elle-même ne sait pas pourquoi elle se comporte ainsi. On se demande combien de temps va durer le malentendu – on imagine qu’il peut donner lieu à des scènes cocasses – et comment ça va se terminer. Les attentions du professeur ne sont guère convaincantes.

Résumé

  • L’économie de moyen rend le texte plus dynamique et interactif, ce qui permet au lecteur, phrase après phrase, de faire ses petites déductions.
  • Faire avancer l’action en la gardant prisonnière du cadre structurant.
  • Passer du coq à l’âne peut traduire la confusion de l’esprit.
  • Créer un comique de situation à partir du décalage entre les attentes et les préoccupations du personnage.
  • Faire apparaître les contradictions d’un personnage sans les commenter.
  • Faire en sorte que le triviale crée un décalage avec la gravité potentielle de la situation.

Sayaka Murata (La fille de la supérette – 2016)

Extrait

Voyant que je m’obstinais à travailler au konbini sans même chercher d’emploi digne de ce nom, ma famille avait commencé à s’inquiéter, mais il était déjà trop tard.

Pourquoi devrais-je quitter la supérette et chercher un poste ordinaire ? Cela me dépassait. Après tout, sortie de mon Manuel de l’employé dont j’appliquais à la perfection les directives, je n’avais pas la moindre idée de la façon dont fonctionnait une personne normale.

Mes parents étaient aux petits soins avec moi. Alors que j’atteignais la vingtaine, ils tentèrent de me convaincre de chercher un emploi. Mais les rares fois où mon dossier aboutissait à un entretien d’embauche, j’étais bien en peine d’expliquer pourquoi je restais depuis si longtemps cantonnée à ce petit boulot.

À force d’y passer mes journées, il m’arrive souvent de rêver que je tiens la caisse du konbini. «  Ah, on n’a pas encore étiqueté le nouvel arrivage de chips », ou « On a vendu beaucoup de thé, il va falloir disposer le réassort », me dis-je alors avant d’ouvrir les yeux. Il m’arrive même de me réveiller en pleine nuit, au son de ma propre voix : « Bienvenue chez SmileMart ! »

Je ne parviens pas à m’endormir, je pense à cette bulle de verre qui bourdonne de vie quelle que soit l’heure. À l’intérieur de l’aquarium stérile s’activent les employés, comme par automatisme. L’esprit empli de ce spectacle, les tympans bercés par le chant du konbini, je m’endors enfin, rassérénée.

Le matin venu, je retrouve ma casquette d’employé et ma place dans le mécanisme du monde. Alors, seulement, je fonctionne comme une personne normale.

À huit heures, J’ouvre la porte du SmileMart de la gare de Hiirochô.

Mon service ne commence qu’à 9 heures ; si j’arrive plus tôt, c’est pour petit-déjeuner dans l’arrière-boutique. Une fois sur place, je prends une bouteille d’eau minérale de deux litres, choisis un petit pain ou un sandwich parmi les invendus, et m’installe pour manger.

La réserve dispose d’un grand écran sur lequel sont diffusées les images des caméras de surveillance. L’œil rivé sur Dat, le nouvel employé de nuit vietnamien qui tient la caisse comme si sa vie en dépendait, et sur le gérant qui fait les cent pas en l’épiant, j’engloutis ma pitance, déjà en uniforme afin de pouvoir courir leur donner un coup de main si nécessaire.

À midi, je profite de ma pause pour manger des onigiri ou des plats préparés, et le soir, lorsque je suis fatiguée, il m’arrive souvent d’acheter quelque chose dans la boutique avant de rentrer. Je bois la moitié de mon eau en travaillant ; mon service terminé, je place ma bouteille dans un sac en tissu pour la rapporter chez moi, ou je continue de la boire au fil de la soirée. Mon organisme ainsi alimenté par les denrées de la supérette, il me semble faire partie des meubles, au même titre que les étagères de produits ou la machine à café.

Pourquoi je kiffe

« ma famille avait commencé à s’inquiéter, mais il était déjà trop tard. »

J’aime le retard à l’allumage des parents. « mais il était déjà trop tard » laisse supposer une machine en marche, un système et un suspense.

« sortie de mon Manuel de l’employé dont j’appliquais à la perfection les directives, je n’avais pas la moindre idée de la façon dont fonctionnait une personne normale. »

J’aime l’idée que le personnage fasse corps et âme partie du système, jusqu’à la caricature.

« il m’arrive souvent de rêver que je tiens la caisse du konbini… »

J’aime l’idée que le système s’infiltre jusque dans l’inconscient et les rêves du personnage.

« Je ne parviens pas à m’endormir, je pense à cette bulle de verre qui bourdonne de vie quelle que soit l’heure. À l’intérieur de l’aquarium stérile s’activent les employés, comme par automatisme. »

J’aime la métaphore de la bulle de verre et de l’aquarium, espace clos vivant sur lui-même de façon autonome, où les organismes s’agitent à la vue de tous, mais indifférents au reste du monde, comme ceux d’un infusoire.

« L’esprit empli de ce spectacle, les tympans bercés par le chant du konbini, je m’endors enfin, rassérénée. »

J’aime l’idé que le système se substitue au réseau hormonale du personnage. J’aime le ton calme de la narratrice qui contraste avec sa condition d’esclave.

« Le matin venu, je retrouve ma casquette d’employé et ma place dans le mécanisme du monde. Alors, seulement, je fonctionne comme une personne normale. »

J’aime l’idée que le système se substitue au reste du monde et devienne la normalité. L’étrangeté naît de la cohérence interne du personnage, et non de son incohérence.

« si j’arrive plus tôt, c’est pour petit-déjeuner dans l’arrière-boutique. Une fois sur place, je prends une bouteille d’eau minérale de deux litres, choisis un petit pain ou un sandwich parmi les invendus, et m’installe pour manger. »

Le personnage ne quitte le konbini que pour dormir : il prend son « petit-déjeuner dans l’arrière-boutique » et mange les invendus.

« La réserve dispose d’un grand écran sur lequel sont diffusées les images des caméras de surveillance. »

Le seul fenêtre sur du monde dont dispose le personnage est l’écran de surveillance. J’aime l’idée que le monde soit restreint au système.

« mon service terminé, je place ma bouteille dans un sac en tissu pour la rapporter chez moi, ou je continue de la boire au fil de la soirée. »

J’aime l’idée que l’eau (vitale) achetée au kombini permette au personnage de rester en lien avec le système, comme sous perfusion.

« Mon organisme ainsi alimenté par les denrées de la supérette, il me semble faire partie des meubles, au même titre que les étagères de produits ou la machine à café. »

L’on pourrait trouver la phrase superflue car trop explicative (on a compris depuis longtemps) mais il est important que le personnage montre qu’en plus d’être phagocyté par le système il en a conscience et apprécie sa condition. Le ton administratif et documentaire ajoute au vertige. On se dit que cette dépossession joyeuse est en réalité partagée par de nombreux employés. On se dit aussi que cette acceptation pleine et entière est rendue possible par une éducation appropriée. Mais ça, l’auteur se garde bien de le dire.

Résumé

  • Jouer avec les formules qui annoncent un problème sans l’expliciter
  • Si un personnage appartient corps et âme à un système, il faut le traduire à tous les niveaux : administratif, contractuel, mental, inconscient, onirique, présence au monde (lieu et temps), univers exclusif (bulle), dépendance psychologique et alimentaire, vestimentation (uniforme), distraction (observation et compréhension du système), le système devient la norme et son acceptation est grisante.
  • Pour renforcer le caractère inquiétant de la situation, mais aussi l’ironie, raconter d’un ton calme, très descriptif, documentaire, limite administratif, le paradoxe d’un personnage qui trouve son bonheur dans ce qui devrait nous inquiéter

Hervé Le Tellier (Je m’attache très facilement – 2007)

Extrait

Nul ne nous contredira : notre héroïne est jolie, très jolie. Elle le sait bien sûr. On ne peut sans cesse exiger des jolies femmes, à qui chaque homme le répète, qu’elles se comportent comme si elles étaient laides. La nôtre est grande, élancée, possède de charmants petits seins et la pratique du vélo raffermit des fesses menues ; son visage est clairsemé de taches de rousseur, ses yeux sont bleus avec des nuances d’or et de violine, ses cheveux blonds coupés courts. Sous un certain angle, notre héroïne est un peu moins jolie, mais cette vision est vraiment fugace. Quant à notre héros, sous un angle précis également, il est très beau, mais cette perspective est encore plus éphémère.

Elle est aussi intelligente, cultivée, quoique peut-être un peu trop réfléchie – son inclination pour les auteurs allemands l’inquiète parfois. Lui-même serait plutôt porté vers les apôtres du dérisoire : il a du mal à prendre au sérieux ceux qui s’y prennent, justement, sur la troisième planète d’un système de second ordre. S’il ignore si elle possède de l’humour, qu’il s’en prenne à lui-même : de crainte qu’elle ne s’ennuie, il veut, quand il la voit, en avoir pour deux.

Pourquoi je kiffe

« Nul ne nous contredira : notre héroïne est jolie, très jolie. »

J’aime qu’on prenne le lecteur à partie. L’auteur ne se cache pas, on sait qu’il est le narrateur.

« Elle le sait bien sûr. »

J’aime ce ton de confidence. L’auteur est à deux doigts de s’adresser directement à son héroïne.

« La nôtre est grande, élancée, possède de charmants petits seins et la pratique du vélo raffermit des fesses menues ; etc. »

C’est une héroïne, donc un fantasme. Elle est décrite comme tel.

« Sous un certain angle, notre héroïne est un peu moins jolie, »

Mais il semble que la réalité nous rattrape. La vie n’est-elle qu’un fantasme, une fiction ? L’auteur se garde-t-il une voie de sortie vers la fiction au cas où ses amours tourneraient mal ?

« Quant à notre héros, sous un angle précis également, il est très beau, mais cette perspective est encore plus éphémère. »

De l’autodérision, toujours, obligatoire, même si tout cela reste entre nous. L’ironie permet de savourer le fantasme sans en être dupe.

« Elle est aussi intelligente, cultivée, quoique peut-être un peu trop réfléchie – son inclination pour les auteurs allemands l’inquiète parfois. »

Accrochez-vous, changement de point de vue, voilà que le narrateur parle de lui à la troisième personne du singulier (il y a toujours une troisième personne qui traîne). Cette vision de la femme d’abord belle et accessoirement intelligente n’est pas très déconstruite ; il était plus prudent de se réfugier derrière un personnage pour l’exprimer.

« … son inclination pour les auteurs allemands l’inquiète parfois. Lui-même serait plutôt porté vers les apôtres du dérisoire : il a du mal à prendre au sérieux ceux qui s’y prennent, justement, sur la troisième planète d’un système de second ordre. »

De l’humour encore avec de la formule liturgique (apôtres du dérisoire) et une périphrase célèbre de la Terre, datant de 1929 (Jean Giraudoux, Amphitryon 38). L’auteur se garde-t-il une voie de sortie vers l’érudition au cas où ses amours tourneraient mal ? En tous cas, il sait, grâce à Giraudoux et ses prédécesseurs, que même Jupiter ne peut imposer qu’Alcmène soit amoureuse de lui. 

« S’il ignore si elle possède de l’humour, qu’il s’en prenne à lui-même : de crainte qu’elle ne s’ennuie, il veut, quand il la voit, en avoir pour deux. »

L’auteur a-t-il peur que l’amante s’ennuie (la femme n’a pas le droit de s’ennuyer, surtout quand l’homme n’est pas sûr de lui et craint son regard), ou a-t-il peur qu’elle n’ait pas d’humour ? Dans tous les cas, il ne veut pas risquer de la perdre (même si l’on devine que c’est ce qu’il est en train de faire).

Résumé

  • Prendre le lecteur à partie et instaurer une complicité avec lui
  • Montrer le texte en train de s’écrire
  • Jouer avec la confusion auteur, narrateur, personnage
  • Jouer avec la confusion personnage, fantasme, ne pas hésiter à se mettre à poil
  • De l’autodérision pour faire passer les outrances et saboter le phantasme tout en continuant à en jouir
  • Jouer avec les changements de point de vue
  • Jouer avec les références et l’érudition.

Laura Kasischke (Rêves de garçons – 2006)

Extrait

La Mustang rouge, pareille à une idée fugace et brillante qu’on aurait trempée dans du sang, fonçait entre deux murs de pins blancs qui s’étiraient loin devant à perte de vue, et loin derrière, dans les limites du rétroviseur.

Je conduisais.

Cette petite voiture était la mienne.

Je m’appelle Kristy Sweetland. À l’époque, j’avais dix-sept ans, et il me semblait qu’on avait ouvert cette route à travers la forêt de Blanc Cœur rien que pour moi – une rivière de bitume étroite et sinueuse tellement lisse que mes pneus émettaient un son que seul pouvaient produire un soupir et un baiser, un baiser et un soupir.

Pourquoi je kiffe

« La Mustang rouge, pareille à une idée fugace et brillante qu’on aurait trempée dans du sang, fonçait entre deux murs de pins blancs qui s’étiraient loin devant à perte de vue, et loin derrière, dans les limites du rétroviseur. »

C’est la première phrase du roman et elle résume la démarche de l’auteur. J’aime quand l’auteur expose de façon indirecte les origines de son roman. Une idée fugace et brillante : une Mustang rouge qui, indirectement, va être à l’origine d’un drame sanglant. De chaque côté de la route, un mur : le destin inéluctable qu’il ne faut pas contrarier (ne pas faire demi-tour, par exemple). Même le rétroviseur va jouer un rôle. La voiture est à elle seule un système, une mécanique, qui va conduire toute l’histoire. On ne sait pas encore qui est le narrateur.

« Je conduisais. »

Ça y est, on sait qui est le narrateur ! J’aime l’approche méta de la romancière. Le roman est déjà un système.

« À l’époque, j’avais dix-sept ans… »

J’aime que le narrateur raconte ses souvenirs. Ça permet de varier les points de vue : généralités, souvenirs évoqués, souvenirs reconstitués, souvenirs revécus, dialogues rapportés.

« il me semblait qu’on avait ouvert cette route à travers la forêt de Blanc Cœur rien que pour moi »

J’aime les sous-entendus : l’innocence (c’est déjà la deuxième fois que le blanc est évoqué) égoïste en route vers son destin funeste.

« une rivière de bitume étroite et sinueuse tellement lisse »

Le chemin s’humidifie. Ce n’est plus la voiture qui mange le bitume, mais la rivière qui emporte l’esquif. Le sol se ramollie, devient glissant. Elle ne s’étire plus : elle devient sinueuse. Le rapide étroit de tous les dangers.

« mes pneus émettaient un son que seul pouvaient produire un soupir et un baiser, un baiser et un soupir. »

Le véhicule s’humanise, soupire, embrasse. Ce n’est pas une comparaison, c’est une évocation métaphorique, quasi une identification : les pneus ne sont rien d’autre que des lèvres, la voiture est le premier personnage du roman. Cette figure de style n’est pas me semble-t-il clairement répertoriée.

Résumé

  • Résumer la démarche littéraire en présentant les personnages.
  • Rendre perceptible la systémique du roman en présentant les personnages.
  • Le narrateur raconte ses souvenirs (narration rétrospective) pour varier les distances temporelles et les points de vue : généralités, souvenirs évoqués, souvenirs reconstitués, souvenirs revécus, dialogues rapportés.
  • Suggérer avec les symboles
  • Humaniser et contaminer le réel (comparaisons, métaphore, lexique)
  • Rendre le réel malléable et changeant.

Amélie Nothomb (Stupeur et tremblements – 1999)

Extrait

Je courus aux toilettes. Elle était en train de pleurer devant un lavabo. Je pense qu’elle ne me vit pas entrer. Malheureusement, elle m’entendit lui dire :

  • Fubuki, je suis désolé ! Je suis de tout cœur avec vous. Je suis avec vous.

Déjà je m’approchais d’elle, lui tendant un bras vibrant de réconfort – quand je vis se tourner vers moi son regard éberlué de colère. Sa voix méconnaissable de fureur pathologique, me rugit :

  • Comment osez-vous ?

Je ne devais pas être dans un jour d’intelligence car j’entrepris de lui expliquer :

  • Je ne voulais pas vous importuner. Je voulais seulement vous dire mon amitié…

Au paroxysme de la haine, elle rejeta mon bras comme un tourniquet et cria :

  • Voulez-vous vous taire ? Voulez-vous partir ?

Manifestement, je ne le voulais pas, car je restais planté là, interdite.

Elle marcha vers moi, avec Hiroshima dans l’œil droit et Nagasaki dans l’œil gauche. J’ai une certitude : c’est que si elle avait eu le droit de me tuer, elle n’eut pas hésité.

Je compris enfin ce que je devais faire : je déguerpis.

De retour à mon bureau, je passais le reste de la journée à simuler une activité minimale tout en analysant mon imbécilité, vaste sujet de méditation s’il en fut.

Fibuki avait été humilié de fond en comble sous les yeux de ses collègues. La seule chose qu’elle avait pu nous cacher, le dernier bastion de son honneur qu’elle avait pu préserver, c’étaient ses larmes. Elle avait eu la force de ne pas pleurer devant nous.

Et moi, futée, j’étais allée la regarder sangloter dans sa retraite. C’était comme si j’avais cherché à consommer sa honte jusqu’à la lie. Jamais elle n’eût pu concevoir, croire, admettre que mon comportement relevât de la bonté, même de la sotte bonté.

Pourquoi je kiffe

« éberlué de colère », « elle rejeta mon bras comme un tourniquet », « avec Hiroshima dans l’œil droit et Nagasaki dans l’œil gauche »

Le sens de la formule outrancière. Par-delà la métaphore (Hiroshima), la narratrice décrit une violence totale, une capaciter à nuire et peut-être une forme de légitimité.

Les deux derniers paragraphes sont très explicatifs, mais la narratrice a besoin de se reconstruire. Le ton halluciné sauve le tout.

Résumé

  • Trouver de bonne formules, mais pas trop.
  • Ne pas hésiter à aller dans l’outrance.
  • Cultiver l’incompréhension entre les personnages (vertige et comique)
  • Quand on a quelque chose à expliquer, trouver des moyens détournés, sauf si l’on fait dans le témoignage, l’essai, le journalisme. Faire en sorte que l’explication soit une expérience du narrateur Dans tous les cas, trouver un ton.

Anna Gavalda (Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part – Petites pratiques germanopratines – 1999)

Extrait

Saint-Germain-des-Prés !?… Je sais ce que vous allez me dire : « Mon Dieu, mais c’est d’un commun ma chérie, Sagan l’a fait bien avant toi et telllllement mieux ! »

Je sais.

Mais qu’est-ce que vous voulez… je ne suis pas sûre que tout cela me serait arrivé sur le boulevard de Clichy, c’est comme ça. C’est la vie.

Mais gardez vos réflexions pour vous et écoutez-moi car mon petit doigt me dit que cette histoire va vous amuser.

Vous adorez les petites bluettes. Quand on vous titille le cœur avec ces soirées prometteuses, ces hommes qui vous font croire qu’ils sont célibataires et un peu malheureux.

Je sais que vous adorez ça. C’est normal, vous ne pouvez quand même pas lire des romans Arlequin attablé chez Lipp ou aux Deux-Magots. Évidemment que non, vous ne pouvez pas.

Donc, ce matin, j’ai croisé un homme sur le boulevard Saint-Germain.

Je remontais le boulevard et lui le descendait. Nous étions du côté pair, le plus élégant.

Pourquoi je kiffe

« Je sais ce que vous allez me dire » ; « qu’est-ce que vous voulez » ; « Mais gardez vos réflexions pour vous et écoutez-moi car mon petit doigt me dit que cette histoire va vous amuser. » ; « Je sais que vous adorez ça. » ; etc.

J’aime qu’on prenne à partie le lecteur.

« Quand on vous titille le cœur avec ces soirées prometteuses, ces hommes qui vous font croire qu’ils sont célibataires et un peu malheureux. »

Délicieux. Du concentré de psychologie. Celle de ces hommes (séducteurs, fascination), celle de cette littérature (sentimentale, conventionnelle), et celle des lectrices (complaisance, attentes sentimentales).

« Je remontais le boulevard et lui le descendait. Nous étions du côté pair, le plus élégant. »

Très habile cette caractérisation du milieu social par le côté de la rue.

Résumé

  • Prendre à partie le lecteur (connivence, anticiper ses objections), en faire un personnage (goûts, habitudes, préjugés)
  • Bosser les formules qui condensent
  • Jouer avec l’espace et ses marquages (détail) pour caractériser les personnages.

Philippe Delerm (La première gorgée de bière – 1997)

Extrait

La première gorgée de bière

C’est la seule qui compte. Les autres, de plus en plus longues, de plus en plus anodines, ne donnent qu’un empâtement tiédasse, une abondance gâcheuse. La dernière, peut-être, retrouve avec la désillusion de finir un semblant de pouvoir…

Mais la première gorgée ! Gorgée ? Ça commence bien avant la gorge. Sur les lèvres déjà cet or mousseux, fraîcheur amplifiée par l’écume, puis lentement sur le palais bonheur tamisé d’amertume. Comme elle semble longue, la première gorgée ! On la boit tout de suite, avec une avidité faussement instinctive. En fait, tout est écrit : la quantité, ce ni trop ni trop peu qui fait l’amorce idéale ; le bien-être immédiat ponctué par un soupir, un claquement de langue, ou un silence qui les vaut ; la sensation trompeuse d’un plaisir qui s’ouvre à l’infini… en même temps, on sait déjà. Tout le meilleur est pris. On repose son verre, et on l’éloigne même un peu sur le petit carré buvardeux. On savoure la couleur, faux miel, soleil froid. Par tout un rituel de sagesse et d’attente, on voudrait maîtriser le miracle qui vient à la fois de se produire et de s’échapper. On lit avec satisfaction sur la paroi du verre le nom précis de la bière que l’on avait commandée. Mais contenant et contenu peuvent s’interroger, se répondre en abîme, rien ne se multipliera plus. On aimerait garder le secret de l’or pur, et l’enfermer dans des formules. Mais devant sa petite table blanche éclaboussée de soleil, l’alchimiste déçu ne sauve que les apparences, et boit de plus en plus de bière avec de moins en moins de joie. C’est un bonheur amer : on boit pour oublier la première gorgée.

Pourquoi je kiffe

« La première gorgée de bière »

Titre du recueil et titre de la première chronique. La meilleure peut-être. C’est un risque. En tout cas, c’est celle dont on se souviendra, celle que les autres ne parviendront pas à nous faire oublier. C’est une métaphore de la vie. On passe sa vie à se souvenir.

J’aime l’analyse au microscope de ces petits riens qui font que l’on oublie la mort l’espace d’un court instant. Reste à les débusquer, ces petit rien. Ils sont tellement incrustés dans nos habitudes… C’est un regard, une attention, une présence à cultiver.

« C’est la seule qui compte. »

Décréter, affirmer, généraliser, il en restera toujours quelque chose une fois les arguments déployés.

« tiédasse » ; « gâcheuse » ; « buvardeux »

N’avoir peur ni des mots familiers, ni des mots rares, ni des néologismes.

« le petit carré buvardeux »

Périphrase et néologisme probable mais pas sûr. J’aime les périphrases, elles permettent de décrire, sonvent de façon inattendu ou décalée, un objet ou un être en usant d’un vocabulaires spécifique (scientifique, poétique, etc.)

« On savoure la couleur, faux miel, soleil froid.“

J’aime les oxymores. Attention aux abus.

« On repose son verre, et on l’éloigne même un peu sur le petit carré buvardeux. […] On lit avec satisfaction sur la paroi du verre le nom précis de la bière que l’on avait commandée. Mais contenant et contenu peuvent s’interroger, se répondre en abîme, rien ne se multipliera plus. »

Très habile : prise de recule, confortation, dialectique, mise en abyme, verdict en jouant avec la propriété de la mise en abyme de deux miroirs (multiplication).

« On aimerait garder le secret de l’or pur, et l’enfermer dans des formules. Mais devant sa petite table blanche éclaboussée de soleil, l’alchimiste déçu ne sauve que les apparences, et boit de plus en plus de bière avec de moins en moins de joie. »

Filez la métaphore (secret de l’or pur, formules, alchimiste). La magie ici opère car la bière est parfaitement appropriée à l’or et l’alchimiste est parfaitement approprié au buveur à la recherche vaine d’un plaisir perdu (précédemment désigné comme un miracle). La métaphore est filée mais à chaque fois elle tombe juste… comme une première gorgée de bière.

« C’est un bonheur amer : on boit pour oublier la première gorgée. »

J’aime quand on utilise les expressions idiomatiques : « un bonheur amer » ; « on boit pour oublier ». Ici, les deux expression sont fortement lié au sujet (bière) : « amer » et « boit ».

Résumé

  • Jouer avec la structure de l’ouvrage
  • Analyser sous microscope avec la périphrase
  • Généralisez, il en restera toujours quelque chose
  • N’avoir peur ni des mots familiers, ni des mots rares, ni des néologismes
  • Utiliser l’oxymore sans en abuser
  • Trouver des compositions sophistiquées qui résonnent en faisant se répondre leurs éléments
  • Filez la métaphore en veillant que chaque rebond fasse mouche
  • Utiliser les expressions idiomatiques en respectant le champ sémantique
  • Faire penser le texte avec ses images (affirmation, exploration sensorielle, prise de conscience, tentative de maîtrise, conceptualisation, renversement final). La métaphysique du pas grand-chose.

Lionel Koechlin (Positions sur l’amour – 1997)

Extrait

Marie-Odile

Elle s’appelait Marie-Odile. J’ai oublié son nom de famille et, maintenant que j’y repense, je crois bien que je ne l’ai jamais connu. Par un de ces radieux après-midi d’été que la Bretagne sort parfois de son chapeau rond elle me fit boire une demi-douzaine de verres de Cointreau au club-house, me prit par la main et m’emmena sans plus de cérémonie faire la bête à deux dos dans les bruyères, là-bas sur la pointe d’où l’on peut apercevoir par temps clair les îles de granit rose éparpillées sur l’océan par la main pâle de Dieu. J’avais à peine dix-sept ans, la panique faisait s’entrechoquer mes genoux et de violentes nausées me retournaient l’estomac. Il faisait si chaud que les pommes de pin éclataient dans le ciel au-dessus de nous, que le maquillage de Marie-Odile se liquéfiait comme une glace vanille-fraise oubliée au soleil et qu’une haleine féroce et enivrante s’échappait de la gueule de l’animal à fourrure sombre qui haletait entre ses jambes ouvertes. Pour moi, ce fut la première fois. Et la dernière aussi, du moins avec Marie-Odile. Le lendemain, alors que je jouais au tennis avec mon ami Norbert, je l’aperçus qui se dirigeait vers la pointe au bras d’un autre garçon de mon âge, Et cela me brisa définitivement le cœur jusqu’à la fin des vacances.

Pourquoi je kiffe

« maintenant que j’y repense »

J’aime quand le narrateur raconte sa life.

« … sort parfois de son chapeau rond… »

J’aime qu’on recycle les expressions.

« … faire la bête à deux dos… »

J’aime que le texte soit daté par des expressions.

« … faire la bête à deux dos dans les bruyères, là-bas sur la pointe d’où l’on peut apercevoir par temps clair les îles de granit rose éparpillées sur l’océan par la main pâle de Dieu. »

J’aime qu’on mêle trivial, poésie, spiritualité…

« Il faisait si chaud que les pommes de pin éclataient dans le ciel au-dessus de nous, que le maquillage de Marie-Odile se liquéfiait comme une glace vanille-fraise oubliée au soleil et qu’une haleine féroce et enivrante s’échappait de la gueule de l’animal à fourrure sombre qui haletait entre ses jambes ouvertes. »

J’aime qu’on mêle nature poétique, burlesque, trivial dans un même chaudron (ici la chaleur).

« … cela me brisa définitivement le cœur jusqu’à la fin des vacances. »

J’aime qu’on joue avec les paradoxismes hyperboliques (et autres oxymores).

Résumé

  • Jouer avec la conscience rétrospective du narrateur (celui qui a vécu et celui qui se souvient)
  • Détourner ou recycler les expressions idiomatiques et les clichés.
  • Utiliser le vocabulaire et les expressions idiomatiques pour dater indirectement la scène
  • Mêler trivial, burlesque, nature, poésie, spiritualité… mais trouver un élément qui les relie
  • Ne craignez pas l’hyperbole (comique, tendresse…)
  • Jouer avec les paradoxismes et autres oxymores.

Frédéric Dard alias San-Atonio (Au bal des rombières – 1990)

Extrait

Elle dit :

  • À présent, vous changez de côté et vous pédalez avec la jambe droite.

Alors, bon, ils changent de jambe et pédalent comme des cons.

C’en sont.

Et Dalida !

Quatre vieillards fossilisés.

Le tableau !

En maillot et bonnet de bain. Ça fait quatre décharnances blafardes déguisées en têtes de nœuds. Plus maigre qu’eux, y aurait qu’un squelette à jeun. Les os saillent, les ultimes muscles tressaillent, la peau chairdepoulise et bleuit, à macérer dans l’eau.

Ils sont queue leu leu (et queue pendante) dans une petite piscine cerné d’une main courante à laquelle les quatre ganaches se cramponnent afin de maintenir leur équilibre. Ces gueules ! Des momies ! Le regard creux et désert, la bouche effeuillée et ouverte en grand : le menton pendant. Quelques tifs blancs s’échappent des bonnets de bain. La flotte et les efforts qu’ils y produisent leur allument de longues morves. Ils sont vermoulus à bloc, essorés complet ; trop vieux pour exister.

Qu’espèrent-ils de ces séances de thalassothérapie, ces mousquetaires du caveau de famille ? Une jouvencerie qui leur assurerait un peu de rab de rab ? Ils s’imaginent en grande fringance au sortir du bain ? Requinqués ? Capables de minoucher une épongeuse de vieux crabes ?

Toujours est-il qu’il suive avec docilité les indications de la « physio », une grosse femme qui déblonde de la racine et dont on distingue le slip noir à travers sa blouse blanche. Elle fait un peu de couperose, Mme Vaugirard. Son regard indifférent suit sans passion les ébats des quatre gâtochards. Elle virgule ses directives avec la voix des guides d’autocar :

  • Plus droit, le buste, m’sieur Vigouret !

Pourquoi je kiffe

« Alors, bon, »

Très oral. J’aime la résignation exprimée en deux mots.

« C’en sont.

Et Dalida ! »

J’aime le jeu de mots avec détournement : Samson et Dalila.

« décharnances »

J’aime le néologisme monstrueux.

« Les os saillent, les ultimes muscles tressaillent, la peau chairdepoulise et bleuit, à macérer dans l’eau. »

J’aime cette piscine aménagée en bassin de putréfaction. Le néologisme « chairdepouliser » est un nectar.

« Quelques tifs blancs s’échappent des bonnets de bain. La flotte et les efforts qu’ils y produisent leur allument de longues morves. »

J’aime les détails qui tuent.

« un peu de rab de rab »

J’aime la quintessence de la quintessence de ce langage fleuri.

« Capables de minoucher une épongeuse de vieux crabes »

J’aime cette façon de dire « Capables de câliner une croqueuse de vieux radins fortunés ».

« une grosse femme qui déblonde de la racine et dont on distingue le slip noir à travers sa blouse blanche. »

J’aime cette description très graphique.

« Elle virgule ses directives avec la voix des guides d’autocar »

J’aime l’utilisation d’un terme peu courant (virguler) dont la rareté fait passer pour un néologisme dans ce contexte. J’aime aussi « la voix des guides d’autocar », plus pointu que la voix des aéroports.

Résumé

  • Jouer avec l’oralité, souvent expressive et économe
  • Introduire des détournements dans les jeux de mots et les références culturelles
  • Tant qu’à faire des néologisme, faire en sorte qu’ils soient monstrueux ou flamboyants, mais toujours immédiatement évocateurs (sonorités, morphologie)
  • Quelques détails qui tuent valent mieux qu’un long discours
  • Utiliser l’argot et les expressions populaires
  • Faire du narrateur un personnage dont le regard contamine toute la description
  • Sur un malentendu, un terme rare peut passer pour un néologisme.

Marguerite Duras (L’amant – 1984)

Extrait

Que je vous dise encore, j’ai quinze ans et demi.

C’est le passage d’un bac sur le Mékong.

L’image dure pendant toute la traversée du fleuve.

J’ai quinze ans et demi, il n’y a pas de saison dans ce pays-là, nous sommes dans une saison unique, chaude, monotone, nous sommes dans la longue zone chaude de la terre, pas de printemps, pas de renouveau.

[…]

Le bruit de la ville est si proche, si près, qu’on entend son frottement contre le bois des persiennes. On entend comme s’ils traversaient la chambre. Je caresse son corps dans ce bruit, ce passage. La mer, l’immensité qui se regroupe, s’éloigne, revient.

Je lui avais demandé de le faire encore et encore. De me faire ça. Il l’avait fait. Il l’avait fait dans l’onctuosité du sang. Et cela en effet avait été à mourir. Et cela a été à en mourir.

Pourquoi je kiffe

« Que je vous dise encore, j’ai quinze ans et demi. »

J’aime qu’on sollicite le lecteur.

« C’est le passage d’un bac sur le Mékong.

L’image dure pendant toute la traversée du fleuve. »

J’aime quand on emprunte au cinéma et à sa grammaire.

« J’ai quinze ans et demi, il n’y a pas de saison dans ce pays-là, nous sommes dans une saison unique, chaude, monotone, nous sommes dans la longue zone chaude de la terre, pas de printemps, pas de renouveau. »

J’aime quand la géographie terrestre devient une géographie (saison unique, chaude, monotone, pas de printemps, pas de renouveau) de l’âme (J’ai quinze ans et demi). L’image de ses quinze ans devient une éternité immuable dans la mémoire du narrateur, un état de grâce qu’il peut évoquer à la demande.

« Le bruit de la ville est si proche, si près, qu’on entend son frottement contre le bois des persiennes. On entend comme s’ils traversaient la chambre. Je caresse son corps dans ce bruit, ce passage. La mer, l’immensité qui se regroupe, s’éloigne, revient. »

J’aime quand les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

« Je lui avais demandé de le faire encore et encore. De me faire ça. Il l’avait fait. Il l’avait fait dans l’onctuosité du sang. Et cela en effet avait été à mourir. Et cela a été à en mourir. »

J’aime quand phrase après phrase, le souvenir émerge et s’affirme (le petit passé composé final), le texte se construit.

Résumé

  • Solliciter le lecteur en installant une relation de confidence
  • Emprunter au cinéma et à sa grammaire (image, plan, durée, séquence), il semble qu’ainsi l’on se souvienne mieux
  • Faire du paysage un paysage mental (géographie terrestre et géographie de l’âme), mais avec subtilité (il ne faut pas que ce soit évident)
  • Jouer avec les correspondances, faire coulisser les images
  • Laisser voir la construction de la pensée, phrase après phrase, comme un brouillon, le travail nécessaire pour parvenir à dire le souvenir, la conscience chercher ses mots
  • Utiliser les répétitions pour faire évoluer le sens
  • Jouer avec les temps verbaux pour distinguer le souvenir de sa présence persistante.

Fernando Pessoa (Le livre de l’intranquillité – 1982)

Extrait

Je suis parvenu subitement, aujourd’hui, a une impression absurde et juste. Je me suis rendu compte, en un éclair intime, que je ne suis personne, absolument personne. Quand cet éclair a brillé, là où je croyais que se trouvait une ville s’étendait une plaine déserte ; et la lumière sinistre qui m’a montré à moi-même ne m’a révélé nul ciel au-dessus d’elle. On m’a volé le pouvoir d’être avant même que le monde fût. Si j’avais été contraint de me réincarner, ce fut sans moi-même, et sans que je me sois, moi, réincarné.

Je suis les faubourgs d’une ville qui n’existe pas, le commentaire prolixe d’un livre que nul n’a jamais écrit. Je ne suis personne, personne. Je ne sais ni sentir, ni penser, ni vouloir. Je suis le personnage d’un roman qui reste à écrire, et je flotte, aérien, dispersé sans avoir été, parmi les rêves d’un être qui n’a pas su m’achever.

Pourquoi je kiffe

« je ne suis personne »

J’aime le paradoxe de celui qui des années durant crie qu’il n’est personne. On va finir par le remarquer, s’apercevoir qu’il est invisible.

« Quand cet éclair a brillé, là où je croyais que se trouvait une ville s’étendait une plaine déserte ; et la lumière sinistre qui m’a montré à moi-même ne m’a révélé nul ciel au-dessus d’elle. » ; « Je suis le personnage d’un roman qui reste à écrire »

J’aime la mise en abyme de soi-même qui tourne à la mise en abîme. J’aime l’anti-référence au spleen baudelairien où le ciel bas et lourd est remplacé par une absence de ciel.

« On m’a volé le pouvoir d’être avant même que le monde fût. »

J’aime ce « on » qui ne dit pas son nom. Un fameux suspense car l’on n’est pas certain, à la fin du livre, de découvrir qui est l’auteur de cette dépossession originelle. Kafkaïen.

« Je suis les faubourgs d’une ville qui n’existe pas, le commentaire prolixe d’un livre que nul n’a jamais écrit. »

J’aime les paradoxismes. L’auteur y excelle. Et ça va continuer. C’est amusant, mais que traduit le paradoxisme sinon l’incapacité de dire quelque chose ? Le paradoxisme peut-il tenir lieu de dialectique ? Que peut-il sortir de bon du paradoxisme ? Aucune synthèse ne semble possible. Est-il possible d’écrire un livre entier, uniquement avec des paradoxismes ? Y a-t-il un salut dans le paradoxisme ? J’aime réfléchir à ce genre de question que seul un aide-comptable est en mesure de se poser.

« Je ne sais ni sentir, ni penser, ni vouloir. »

Il ne reste plus alors que le paradoxisme. Je ne pense pas donc je ne suis pas ? Très cartésien au fond !

« et je flotte, aérien, dispersé sans avoir été, parmi les rêves d’un être qui n’a pas su m’achever. »

Je suis le rêve fragmentaire et inachevé de moi-même. Peut-on y voir une lueur d’espoir ?

Résumé

  • Utiliser les paradoxes pour dire la contradiction quand la contradiction est le sujet même du texte, mais jusqu’où ? Demandez à Pessoa.
  • Utiliser la mise en abyme pour interroger l’identité
  • Employer des pronoms indéterminés pour installer un mystère métaphysique
  • Faire de l’inachèvement une représentation de l’existence
  • La poésie reste l’ultime recours face à l’inexprimable

Vassilis Alexakis (Les girls du City-Boum-Boum – 1975)

Extrait

Je vais vous dire mon problème : je ne baisse pas assez ! Mais pas du tout alors ! Il y a des tas de femmes avec qui je rêve de faire l’amour : la voisine du dessus ainsi que sa copine, toutes deux mariées ; l’épouse de mon rédacteur en chef, une brune au nez camus (j’ai l’impression que je plaide davantage aux femmes au nez camus) ; la serveuse du café-restaurant qui se trouve à proximité d’une illustre maison d’édition ; Varvara Petrovna ; La petite Nicole ; la grande Eugène ; Suzie la ravageuse ; l’indomptable Angélique ; la speakerine de l’aéroport d’Orly ; Mlle Kronenbourg, la reine des bières ; les Girls du City-Boum-Boum…

Je n’ai pas de succès auprès des femmes. Il en est qui recherche ma compagnie car je les écoute attentivement et les conseille utilement, mais pour ce qui est de baiser…

Nous allons dîner dans un restaurant des plus sympathiques, lumière tamisée, musique douce, menu à 15 F.

  • Alors, dis-je en me penchant légèrement vers elle, qu’est-ce qui ne va pas ?

Elle a les larmes aux yeux.

  • Jean ne m’aime plus.
  • Comment le sais-tu ?
  • Il me l’a dit.

Je lui prends la main et la porte à mes lèvres. Elle me fait drôlement bander cette fille.

À la fin du repas elle est presque gaie. Nous avons vidé une bouteille de côtes-du-rhône. Je lui ai dit :

  • Tu l’oublieras. On croit qu’on n’oubliera jamais, mais on oublie quand même.

Je lui ai dit :

  • Un jour j’ai surpris Jean en train de se branler.

Je dessine son visage sur la nappe en papier, puis son corps. Elle rit. Elle me dessine à son tour.

  • Ce n’est pas complet !

Elle me dessine une toute petite verge.

  • Elle n’est pas si petite que ça ! dis-je d’une voix étouffée.
  • Ce n’est pas la longueur qui compte.

Je la raccompagne chez elle.

  • Tu m’invites à prendre un verre ?
  • Une autre fois, je suis très fatiguée.

Pourquoi je kiffe

« Je vais vous dire mon problème : je ne baisse pas assez ! Mais pas du tout alors ! »

J’aime qu’on implique le lecteur. J’aime ces deux points (:) qui sont comme un émoticône (😊). Le lecteur sait déjà que toutes les aventures du narrateur vont foirer (ironie dramatique).

« Il y a des tas de femmes avec qui je rêve de faire l’amour : la voisine du dessus… » jusqu’à la fin du paragraphe.

J’aime les accumulations (femmes réelles accessibles ou mariées, figures littéraires, célébrités, références inventées…)

J’aime les références ; elles permettent de se cultiver et de découvrir l’univers de l’auteur :

Varvara Petrovna Stavroguina est un personnage du roman Les Démons (1872) de l’écrivain russe Fiodor Dostoïevski. Elle est la protectrice de Stepan Trofimovitch Verkhovenski, un intellectuel vieillissant qu’elle entretient financièrement et dont elle façonne en partie l’existence. Derrière leur relation apparemment platonique se cache un attachement amoureux qu’ils ne parviennent jamais vraiment à assumer.

La Grande Eugène : nom de scène d’Eugène Couvrit, était une figure du transformisme et du cabaret parisien dans les années 1960-1970.

La petite Nicole est le personnage d’une comptine française intitulée L’École buissonnière, publiée au XIXe siècle. Sitée dans la chanson « Colombine, Mélusine et Cie » de Jean-Michel Caradec (1974) : « La petite Nicole, sur le chemin de l’école, observe les lucioles dans les rigoles ».

Pas de trace de Suzie la ravageuse ; je soupçonne l’auteur de donner le change.

Angélique de Sancé de Monteloup, l’héroïne de la saga romanesque Angélique, adaptée au cinéma, dans le film Indomptable Angélique (1967), réalisé par Bernard Borderie et interprété par Michèle Mercier. L’auteure du roman Angélique, dont est tiré le film est Anne Golon (1921-2017), de son vrai nom Simone Changeux. Elle a écrit la saga avec son mari, Serge Golon, de son vrai nom Vsevolod Sergeïvitch de Goloubinoff. Le premier tome, Angélique, marquise des anges, paraît en 1957.

« Je lui prends la main et la porte à mes lèvres. Elle me fait drôlement bander cette fille. »

J’aime qu’on sème le chaud  (esprit chevalresque) et le froid (trivialité), ou l’inverse.

« Elle me dessine une toute petite verge.

  • Elle n’est pas si petite que ça ! dis-je d’une voix étouffée.
  • Ce n’est pas la longueur qui compte.

Je la raccompagne chez elle.

  • Tu m’invites à prendre un verre ?
  • Une autre fois, je suis très fatiguée. »

J’aime qu’on joue avec les idées reçues, les poncifs, les lieux communs, les stéréotypes, les clichés, les formules toutes faites.

« Nous allons dîner dans un restaurant » ; « Elle a les larmes aux yeux » ; « Je lui prends la main » ; « À la fin du repas elle est presque gaie. » ; « Je dessine son visage sur la nappe en papier, puis son corps. Elle rit. » ; « Je la raccompagne chez elle. »

J’aime bien le petit scénario ponctué de dialogues… qui se termine mal (rencontre, confidence, consolation, rapprochement, tentative, échec). L’autodérision est forte car le lecteur peut être enclin à juger sévèrement le narrateur… à moins qu’il ne se reconnaisse lui-même dans le narrateur !

Résumé

  • Mettre le lecteur dans la confidence dès le départ (ironie dramatique)
  • Jouer avec les accumulations pour construire un autoportrait indirect
  • Mélanger références culturelles, références populaires et inventions
  • Semer le chaud et le froid, ou l’inverse, en juxtaposant des registres contradictoires
  • Jouer avec les idées reçues, les stéréotypes, les formules toutes faites
  • Construire un petit scénario rythmé par des dialogues
  • Faire naître le comique du décalage entre les intentions du personnage et la réalité (laisser le personnage se trahir en racontant sa propre histoire)

Françoise Sagan (Des yeux de soie – 1975)

Extrait

Jérôme Berthier conduisait trop vite sa voiture, et sa femme, la belle Monika, avait besoin de toute sa nonchalance pour ignorer ses imprudences. Pourtant il partait en week-end chasser l’isard, ce qui était pour lui une véritable partie de plaisir ; car il aimait la chasse et sa femme et la campagne et même les amis qu’ils allaient chercher : Stanislas Brem et sa compagne (celles-ci changeant pratiquement tous les quinze jours depuis le divorce de Stanislas).

  • J’espère qu’ils sont à l’heure, dit Jérôme. Quelle fille crois-tu qu’il va nous amener cette fois-ci ?

Monika sourit d’un air fatigué.

  • Comment veux-tu que je le sache ? J’espère que ce sera une sportive, votre chasse est dure, non ?

Il hocha la tête.

  • Très dure. Je me demande ce qu’il a quand même, Stanislas, à faire le bellâtre à son âge, enfin, à notre âge… En attendant, s’il n’est pas prêt, nous allons louper l’avion.
  • Tu ne loupes jamais rien, dit-elle et elle se mit à rire.

Jérôme Berthier jeta un coup d’œil oblique vers sa femme, se demandant une fois de plus ce qu’elle voulait dire par là. Il était un homme viril, fidèle et tranquille. Il se savait assez séduisant et, depuis treize ans qu’ils étaient mariés, il assurait à cette femme – la seule qu’il eût jamais aimée – une vie des plus agréables et des plus rassurantes. Parfois, cependant, il se demandait ce qu’il y avait derrière la tranquillité, les yeux sombres et calmes de sa belle épouse.

  • Que veux-tu dire ? demanda-t-il.

Pourquoi je kiffe

« car il aimait la chasse et sa femme et la campagne et même les amis qu’ils allaient chercher : Stanislas Brem et sa compagne (celles-ci changeant pratiquement tous les quinze jours depuis le divorce de Stanislas). »

« …

  • Très dure. Je me demande ce qu’il a quand même, Stanislas, à faire le bellâtre à son âge, enfin, à notre âge… En attendant, s’il n’est pas prêt, nous allons louper l’avion.
  • Tu ne loupes jamais rien, dit-elle et elle se mit à rire.

Jérôme Berthier jeta un coup d’œil oblique vers sa femme, se demandant une fois de plus ce qu’elle voulait dire par là. »

« Parfois, cependant, il se demandait ce qu’il y avait derrière la tranquillité, les yeux sombres et calmes de sa belle épouse.

  • Que veux-tu dire ? demanda-t-il. »

J’aime le style calme et soyeux qui brosse dans le sens du poil le portrait de cet homme qui a réussi, mais qui se « demande » beaucoup de choses. Il vit son succès comme une chose normale mais il sait que quelque chose lui échappe. Une partie de lui-même, sans doute. Il faut dire que sa femme ne l’aide pas : « Tu ne loupes jamais rien, dit-elle et elle se mit à rire. » C’est plus ironique qu’admiratif, ça sent bon l’arnaque.

C’est une nouvelle, ça va aller très vite. D’ailleurs, l’homme conduit vite, comme l’autrice. On devine le petit triangle rouge dressé à une vingtaine de mètres du véhicule ; quoi d’autre ? Un triangle amoureux, peut-être. On se demande. Mais l’on est gagné par l’indolence du ton, on se laisse faire, on se vautre dans le récit sans faire le malin.

Cependant, il est question d’une partie de chasse. On ne peut s’empêcher de se demander (encore) qui va tuer qui. À moins que les personnages ne parviennent à tuer quelque chose au fond d’eux-mêmes, qui les empêche d’être eux-mêmes ; mais cela a-t-il encore un sens ? Nous verrons bien.

Résumé

  • Installer une inquiétude sous une apparente tranquillité
  • Choisir des situations où tout peut arriver
  • Répéter toujours le même un mot (« demande ») pour l’enfoncer tels des coins dans l’ordre établi
  • Brosser le portrait d’un personnage très satisfait de lui-même pour mieux laisser deviner ses failles
  • Utiliser les dialogues à double fond

Christine Pawlowska (Écarlate – 1974)

Extrait

Je lui dis qu’elle avait vieilli.

  • Bien sûr, acquiesça-t-elle. Que voulais-tu que je fasse, depuis tout ce temps ?

Depuis tout ce temps, elle avait fait beaucoup d’autres choses encore. D’abord, elle composait au piano. Puis, elle avait de vagues projets de fiançailles. En attendant, elle avait un amant, son professeur de français, qui avait quarante ans et qui lui avait fait un enfant dont il avait fallu se débarrasser.

  • En somme, dis-je, rien de bien lumineux.
  • Non, fit-elle méchamment, rien de bien lumineux.

Je l’avais offensé, elle m’en voulait.

Mais elle posa sa main froide sur la mienne. Ses yeux redevinrent dorés, mais je ne les croyais plus.

  • Je t’aime toujours, me souffla-t-elle.

Moi aussi, je l’aimais toujours, mais mon amour était resté en arrière, et ce jour-là je résolus de ne plus jamais chercher à la revoir.

Je l’écoutais me raconter sa petite vie de bohème rangée, sa vie passionnée où les petites satisfactions, les noms d’hommes ajoutés les uns aux autres, les caprices, avaient une grande place. Ah ! Elle était bien plus solide que moi ! Elle avait un cerveau superbement organisé. Je me rappelais le temps où je craignais si fort de la voir mourir, et c’était moi, à présent, qui me sentait immensément fragile. Elle était bien trop raisonnable pour mourir. Mais moi… moi je savais bien que je ne calculerais pas davantage devant la mort que devant le reste. Moi, on pouvait me faire mal, ça réussissait toujours.

Pourquoi je kiffe

« Je lui dis qu’elle avait vieilli. »

J’aime les personnage provoquants.

« Bien sûr, acquiesça-t-elle. Que voulais-tu que je fasse, depuis tout ce temps ? »

J’aime les personnage qui ont de la répartie.

« Depuis tout ce temps, elle avait fait beaucoup d’autres choses encore. » « … de vagues projets de fiançailles… » « …en attendant… » « Ah ! Elle était bien plus solide que moi ! Elle avait un cerveau superbement organisé. »

J’aime l’ironie.

« D’abord, elle composait au piano. Puis, elle avait de vagues projets de fiançailles. En attendant, elle avait un amant, son professeur de français, qui avait quarante ans et qui lui avait fait un enfant dont il avait fallu se débarrasser. »

J’aime l’ironie de cet inventaire qui passe des belles choses au sordide.

J’aime qu’on mêle art, institution, sexualité, cruauté…

« Moi aussi, je l’aimais toujours, mais mon amour était resté en arrière, et ce jour-là je résolus de ne plus jamais chercher à la revoir. »

J’aime qu’on joue avec la longueur des segments de la phrase.

J’aime qu’on joue avec les paradoxismes. Celui-ci n’est pas binaire, mais établi progressivement, avec un allongement progressif des propositions.

« … bohème rangée… »

J’aime le paradoxe.

« Moi, on pouvait me faire mal, ça réussissait toujours. »

J’aime punchlines et paradoxes (ces deux-là font souvent bon ménage). Ici le mal et présenté comme une réussite.

Résumé

  • Jouer avec provocation, répartie, ironie, paradoxes pour faire apparaître les caractères
  • Utiliser l’ironie pour raconter des situations moralement complexes
  • Mêler art, institution, sexualité, cruauté… par exemple dans une accumulation, par exemple sur un ton détaché quasi administratif
  • Jouer avec la longueur des segments de la phrase pour accompagner la progression d’une pensée
  • Construire des paradoxes qui révèlent une personnalité

Margueritte M. (Mémoires – 1972)

Extrait

26 août 1972. 68 ans. Je ne me sens pas dans la peau de cet âge… Surtout mentalement et, physiquement, n’en ai guère l’apparence !

« Fils de mères vivantes, souvenez-vous qu’elles sont mortelles ! » Mes fils, donnez-moi des preuves de votre affection pendant que je suis en vie… et ne regrettez rien après !

Je vais parfois méditer au cimetière « cette terre du silence et de la solitude » ; tout a une fin, cela console de vivre !

Toi que j’appelais « mon mien », toi qui as quitté ce monde depuis longtemps, toi qui m’as redonné confiance en moi-même, je suis allé retrouver ton souvenir dans cette église où tu me disais avoir pensé à moi d’une manière très profane, je te voyais dans ma pensée, je t’imaginais très fort remonter l’allée centrale et venant vers moi !

Les amours inachevés, rompus par le destin, aussi par la mort, n’ont pu se ternir par l’habitude et, plus tard, bien plus tard, on y pense comme à un joli rêve vécu intensément et fugitivement !

Les souvenirs amers … et il y en a !! ne doivent jamais revenir ; j’ai la volonté de les reléguer très loin dans les brumes de l’oubli comme s’ils n’avaient existé qu’à l’état de cauchemars… et les cauchemars que l’on fait la nuit n’ont pas d’existence réelle.

J’ai eu ma part de tourment, de soucis matériels, dans la vie, et j’ai toujours fait face, mais c’était trop pour moi !

Maintenant, pour continuer à vivre, pour ne pas me sentir vieille tout d’un coup, j’ai besoin de sérénité, de quiétude et de confort… de calme aussi autour de moi !

Revivre ma jeunesse… non !

Oui, à la condition d’avoir une bonne vitalité et l’expérience acquise au cours de la vie ! Je la vivrais autrement ma jeunesse ! Mais on ne peut être et avoir été… Et le destin n’en fait qu’à sa tête !

Mon destin actuel est de vivre heureuse, sans souci, avec indépendance ; que cela continue ! C’est la grâce que je me souhaite !

Le souvenir enchanté de mes fugitifs bonheurs ! Quand la mort a passé, on n’oublie pas ! Mais la vie continue ! Mon Dieu j’ai payé d’avance ! J’ai le droit de vous dire : de mes chagrins passés, faites-en du bonheur pour mes enfants ! Éloignez d’eux les malheurs et les chagrins.

« Bésame mucho » ! Toujours cette chanson que tendrement tu me chantais te fait revivre en moi ! Tu voulais me faire comprendre que notre amour aurait une fin, que bientôt tu partirais pour le grand voyage, celui dont on ne revient pas. Et moi je n’en voulais voir que la minute présente, sachant bien, tout au fond de moi, que ce bonheur ne pouvait durer… Nous n’étions libres ni l’un ni l’autre.

Au moment où j’en avais tant besoin, tu as mis dans mon cœur de la joie, de la confiance et aussi de la force. J’ai pu assister à tes obsèques sans trahir ma peine !

Oui, tu m’avais préparé à ta fin prochaine dont tu parlais crânement, et courageusement tu en blaguais, me disant « tu viendras me voir de temps en temps au cimetière, lorsque j’aurai un petit jardin sur le ventre ? » Tu ne voulais pas que ta mort soit pour moi un drame, tu voulais que je continue à vivre heureuse près des enfants que je chérissais. Je ne t’ai pas oublié, et combien d’années, de nombreuses années, se sont écoulées !

Ce qui aurait pu être… et qui n’a pas été !

Sancerre, ce nom évocateur de mon premier amour, celui qui vous prend tout d’un coup en pleine jeunesse, l’amour de mes 18 ans : Roland Favart !

Celui que j’ai perdu par intransigeance, par orgueil de ne pas vouloir lutter pour le garder… ou le reprendre à une autre… et pourtant si j’avais voulu ! Mais l’audace me manquait pour écarter tous mes principes !

Nous étions trop fiers l’un et l’autre et n’avons pas su être simples et confiants, laissant le malentendu s’installer entre nous… Et toi tu as cru que je ne tenais guère à toi ! Et tu es parti retrouver ta famille à Sancerre… te fiançant avec une autre. Et puis je suis retournée à Sancerre en vacances, laissant croire à tous que tu n’étais pour moi qu’un camarade et que j’approuvais tes fiançailles !

J’ai crâné… Ô combien !

Tu es revenu vers moi, Roland, et moi je me voulais indifférente (j’ai même flirté avec un de tes amis, sous tes yeux), te renvoyant durement à ta fiancée !

Et puis un soir, la fiancée étant absente, nous nous promenions en bande, tu t’es approché par surprise, tu m’as prise dans tes bras et tu m’as embrassé avec douceur !

Brusquement, mon orgueil a fondu et je me suis retrouvée dans tes bras pleurant à gros sanglots dévoilant ma peine à nos amis étonnés ; comme tu as su être doux et tendre !

J’aurais pu facilement te reprendre… mais il aurait fallu affronter le scandale d’une rupture d’un proche mariage, mettre dans le désespoir une fille qui n’y était pour rien… Nous nous sommes repris et, mes vacances finissant, je suis repartie à Paris !

Tout était fini et j’ai pensé reprendre, le cœur faible, mes vacances à Sancerre (chez tes tantes)… Et l’attirance l’un vers l’autre a repris ; tu es venu, sous prétexte de dire Bonjour, le soir de mon arrivée… Et tu es revenu vers moi… Comme j’allais vers toi !

Nous avons compris, trop tard, quelle bêtise avait été la nôtre… Et ça a été à nouveau la séparation !

Nous ne nous sommes pas revus ; je me suis mariée avec René et, l’année d’après, j’ai reçu un triste faire-part m’apprenant ta mort accidentelle, tu avais 30 ans !

J’avais revu une amie commune, lui disant « tu vois, si je m’étais marié avec lui, je serais, à l’heure actuelle, une veuve désespérée ! »

18 mois après, René mourait dans un accident de voiture : il avait 23 ans !

La vie est longue, faite de plusieurs vies, remplie d’événements, mais toujours est resté en moi le doux souvenir des moments heureux ! On peut les faire revivre intensément, avec bonheur… Et l’âme émerveillée ne vieillit pas ! Comme je me sens l’esprit jeune !

Pourquoi je kiffe

« Toi que j’appelais « mon mien », toi qui as quitté ce monde depuis longtemps, toi qui m’as redonné confiance en moi-même, je suis allé retrouver ton souvenir dans cette église où tu me disais avoir pensé à moi d’une manière très profane, je te voyais dans ma pensée, je t’imaginais très fort remonter l’allée centrale et venant vers moi ! »

J’aime ce mélange de sacré et de profane.

« Les souvenirs amers … et il y en a !! ne doivent jamais revenir ; j’ai la volonté de les reléguer très loin dans les brumes de l’oubli comme s’ils n’avaient existé qu’à l’état de cauchemars… et les cauchemars que l’on fait la nuit n’ont pas d’existence réelle. »

J’aime le tour de passe-passe consistant à transformer les souvenirs amer en cauchemars qui n’ont par définition pas d’existence réelle.

J’aime la liberté prise avec la ponctuation.

« Le souvenir enchanté de mes fugitifs bonheurs ! Quand la mort a passé, on n’oublie pas ! Mais la vie continue ! Mon Dieu j’ai payé d’avance ! J’ai le droit de vous dire : de mes chagrins passés, faites-en du bonheur pour mes enfants ! Éloignez d’eux les malheurs et les chagrins. »

J’aime la confusion de l’autrice, la confusion entre souvenir enchanté des bonheurs fugitifs et chagrins, et sa volonté mystique de monnayer la transformation de ses chagrins en bonheurs pour sa descendance.

« « Bésame mucho » ! Toujours cette chanson que tendrement tu me chantais te fait revivre en moi ! Tu voulais me faire comprendre que notre amour aurait une fin, que bientôt tu partirais pour le grand voyage, celui dont on ne revient pas. Et moi je n’en voulais voir que la minute présente, sachant bien, tout au fond de moi, que ce bonheur ne pouvait durer… Nous n’étions libres ni l’un ni l’autre. »

J’aime l’utilisation de la chanson « Bésame mucho » qui résonne comme une prémonition.

« J’ai pu assister à tes obsèques sans trahir ma peine ! »

J’aime les formules. L’autrice, qui a trahi ses sentiments, garde le souvenir de la joie et se console en ne trahissant pas sa peine.

« lorsque j’aurai un petit jardin sur le ventre ? »

J’aime les expressions argotiques poétiques et fleuries.

« Sancerre, ce nom évocateur de mon premier amour, celui qui vous prend tout d’un coup en pleine jeunesse, l’amour de mes 18 ans : Roland Favart ! […] je me suis mariée avec René et, l’année d’après, j’ai reçu un triste faire-part m’apprenant ta mort accidentelle, tu avais 30 ans ! »

J’aime la progression dramatique. Nous avons-là un joli flashback à insérer dans le scénario d’un film de genre.

J’aime cette façon de s’adresser à la personne disparue.

 « J’avais revu une amie commune, lui disant « tu vois, si je m’étais marié avec lui, je serais, à l’heure actuelle, une veuve désespérée ! »

18 mois après, René mourait dans un accident de voiture : il avait 23 ans ! »

J’aime cette chute foudroyante et l’ironie du sort.

Résumé

  • Mélanger le sacré et le profane
  • Jouer avec le rêve et la réalité
  • Jouer avec la ponctuation
  • Jouer avec la confusion, le mysticisme, etc.
  • Faire référence à une chanson en en développer le thème
  • Ne pas dévoiler l’identité du personnage avant de commencer à raconter  son histoire
  • Trouver des formule complexes
  • Remettre au goût du jour les expressions argotiques poétiques et fleuries
  • Parler avec les morts
  • Jouer avec les prémonitions et l’ironie du sort.

Nicolas Bouvier (Le vide et le plein – 1964)

Extrait

Nous vivions alors dans un temple sévère et superbe que nous partagions avec un potier australien, quelques mille-pattes géants, une grande couleuvre centenaire et des araignées aux mœurs paisibles mais qui sortaient tout droit de la science-fiction. Frondaisons merveilleuses, cigales, et les clochettes et sutras de l’office des morts chaque matin dans les cimetières voisins. Pivoines et bambous. Thomas chassant les papillons avec une filoche entre les tombes. Éliane attendant son enfant et peignant lorsque cette grossesse abominable lui en laissait le courage et le temps. Moi vagabondant à pied dans les campagnes du Kansai en longeant les rivières pour pouvoir m’y tremper quand le sang commençait à bouillir. On a traversé ainsi l’été le plus chaud du siècle. Vous auriez dû voir la ville : un paysage de petits boutiquiers étendus comme des morts sur le pavé pour tirer de la pierre la première fraîcheur du soir, et d’ouvriers endormis la joue sur leur éventail. Une torpeur collective qui a duré deux mois. Faillites nombreuses, nombreux suicides.

Cette ville – une des dix au monde où il vaut la peine d’avoir vécu – a pour moi, malgré sa douceur, quelque chose de maléfique. Austère, élégante, mais spectrale. On ne serait pas trop surpris au réveil de ne plus la retrouver du tout.

Pourquoi je kiffe

« Nous vivions alors dans un temple sévère et superbe que nous partagions avec un potier australien, quelques mille-pattes géants, une grande couleuvre centenaire et des araignées aux mœurs paisibles mais qui sortaient tout droit de la science-fiction. »

J’aime cette association de majesté, d’anecdotique, d’exotisme et de fantastique.

« Frondaisons merveilleuses, cigales, et les clochettes et sutras de l’office des morts chaque matin dans les cimetières voisins. » ; « Thomas chassant les papillons avec une filoche entre les tombes. » ; « Éliane attendant son enfant et peignant lorsque cette grossesse abominable »

J’aime cette association de nature, de religion et de mort.

J’aime la transition végétal, animal, homme.

J’aime le pont sonore cigale, clochettes, sutras.

« Pivoines et bambous. »

J’aime la simplicité contemplative de l’art paysager japonais (Niwazukuri).

« grossesse abominable »

J’aime l’hyper-réalisme. Et toujours cette façon de faire se côtoyer la vie et la mort :

« Vous auriez dû voir la ville : un paysage de petits boutiquiers étendus comme des morts sur le pavé pour tirer de la pierre la première fraîcheur du soir, et d’ouvriers endormis la joue sur leur éventail. »

J’aime qu’on interpelle le lecteur.

J’aime quand une situation est décrite au moyens de scènes de genre (fūzokuga) mettant en avant certain détails.

« Une torpeur collective qui a duré deux mois. Faillites nombreuses, nombreux suicides. »

J’aime le côté administratif, confucianisme militaire japonais.

« une des dix au monde où il vaut la peine d’avoir vécu »

J’aime les affirmations subjectives, voire généralisantes.

« Cette ville […] a pour moi, malgré sa douceur, quelque chose de maléfique. Austère, élégante, mais spectrale. On ne serait pas trop surpris au réveil de ne plus la retrouver du tout. »

J’aime le glissement de la douceur vers l’horreur et le fantastique.

« On ne serait pas trop surpris au réveil de ne plus la retrouver du tout. »

Pessoa dira moins de vingt ans plus tard : « Quand cet éclair a brillé, là où je croyais que se trouvait une ville s’étendait une plaine déserte ; et la lumière sinistre qui m’a montré à moi-même ne m’a révélé nul ciel au-dessus d’elle. » ; « Je suis les faubourgs d’une ville qui n’existe pas… »

Résumé

  • Associer majesté, anecdotique, exotisme et fantastique
  • Associer nature, religion et mort
  • Créer des ponts sensoriels entre les concepts
  • Faire des descriptions minimalistes empruntant sa simplicité contemplative à l’art paysager japonais (Niwazukuri), particulièrement adaptées aux paysages japonais
  • Utiliser le détail hyperréaliste
  • Faire cohabiter vie et mort
  • Interpeller le lecteur
  • Décrire au moyens de scènes de genre et de détails significatifs
  • Assumer les affirmations subjectives et les généralisations
  • Faire surgir le tragique d’une formulation presque administrative
  • Mêler imperceptiblement douceur, horreur et fantastique.

Richard Brautigan (Un général sudiste de Big Sur – 1964)

Extrait

  • J’ai décidé de devenir pasteur à un an.
  • J’ai décidé de devenir bonne sœur le jour de ma naissance. Le jour même. C’est mieux de démarrer dans l’existence du bon pied, dit-elle toute fière.
  • Ah, mais moi je n’étais pas là quand je suis né, du coup je n’ai pas pu prendre la même décision. Ma mère était à Bombay. Moi, j’étais à Salinas. Je vous trouve extrêmement injuste, j’ai fait, tout humble.

Là, elle a craqué. C’est agréable quand des bêtises pareilles arrivent à vous conduire chez une fille. Elle a refermé la porte et j’ai jeté un coup d’œil à ses livres, une très sale habitude que j’ai. Salut, Poésies complètes de Dylan Thomas. J’ai fureté dans tout son appartement tel le raton laveur, encore une habitude à moi, mais pas aussi sale.

J’éprouve une très vive curiosité pour les logis où demeurent les jeunes dames. J’aime les odeurs des endroits où habitent les jeunes dames, les objets, la façon qu’a la lumière de tomber sur les choses, et tout particulièrement la lumière qui tombe sur les odeurs.

Elle m’a préparé un sandwich. Je ne l’ai pas mangé. Je ne sais pas pourquoi elle me l’a préparé. Nous nous sommes mis au lit. J’ai glissé ma main entre ses jambes. La couverture sur laquelle elle était allongée représentait un rodéo. Des cowboys, des chevaux, des corrals. Elle appuyait son corps contre ma main de toutes ses forces.

Juste avant que nous partions ensemble comme deux petites républiques en route pour les Nations unies, il m’est venu une impression cinématographique : une douzaine d’images de Lee Mellon allongé sous son carton dans le bar.

Pourquoi je kiffe

« J’ai décidé de devenir bonne sœur le jour de ma naissance. Le jour même. C’est mieux de démarrer dans l’existence du bon pied, »

J’aime les dialogues absurdes ou surréalistes.

« Elle a refermé la porte et j’ai jeté un coup d’œil à ses livres, une très sale habitude que j’ai. »

J’aime les sous-entendus et les contrepieds. Ici l’on pense que le voyeurisme va être libidineux, mais il s’avère intellectuel. L’auteur insiste en précisant que c’est une très sale habitude.

« … et tout particulièrement la lumière qui tombe sur les odeurs. »

J’aime l’incongruité qui propose une cartographie olfactive très animale.

« Elle m’a préparé un sandwich. Je ne l’ai pas mangé. Je ne sais pas pourquoi elle me l’a préparé. Nous nous sommes mis au lit. »

J’aime l’incongruité du préliminaire qui force à imaginer un sandwich d’un tout autre ordre.

« J’ai glissé ma main entre ses jambes. La couverture sur laquelle elle était allongée représentait un rodéo. Des cowboys, des chevaux, des corrals. Elle appuyait son corps contre ma main de toutes ses forces. »

J’aime la description allégorique du rapprochement sexuel au moyen d’éléments du décor (ici la couverture représentant un rodéo). « Elle appuyait son corps contre ma main de toutes ses forces. » : comme sur une barrière.

« Juste avant que nous partions ensemble comme deux petites républiques en route pour les Nations unies… »

J’aime la métaphore nationaliste de la jouissance (ou métaphore diplomatique de l’intimité, si vous préférez).

Résumé

  • S’essayer au dialogue absurde ou surréaliste
  • Prendre les raisonnements absurdes au sérieux
  • Présenter un comportement innocent, voire intellectuel, comme s’il était honteux ou libidineux
  • Utiliser la polysémie pour faire dérailler un mot
  • Décrire un comportement libidineux au moyen d’une métaphore qui ne dit pas son nom
  • Décrire le rapprochement sexuel en utilisant des éléments du décor (allégorie)
  • Créer des métaphores burlesques et grandioses en utilisant un vocabulaire disproportionné.

Vladimir Nabokov (Lolita – 1955)

Extrait

Déployant la minutie à la fois austère et romanesque d’un gentilhomme s’apprêtant à se rendre sur le terrain, je vérifiai l’ordre de mes papiers, baignai et parfumai mon corps délicat, rasai mon visage et ma poitrine, sélectionnai une chemise de soie et un caleçon immaculé, et enfilai de transparentes chaussettes de fil taupe, en me félicitant d’avoir joint à mon bagage quelques vêtements d’un goût parfait – un gilet aux boutons de nacre, par exemple, une cravate de cachemire pâle, et cætera.

Je ne pus, hélas, garder mon petit déjeuner, mais ce n’était là qu’un vulgaire contretemps et, bannissant ce physicisme de mes pensées, j’essuyai mes lèvres avec un mouchoir arachnéen que je tirai de ma manche, puis, un pavé de glace bleu à la place du cœur, une pilule sur la langue, et le poids de la mort dans la poche arrière de mon pantalon, je pénétrais d’un pas souple dans une cabine téléphonique de Coalmont (« Ah-ah-ah ! » cria la petite porte) et composai le numéro du seul Schiller – Paul, Ameublement – qui figurât dans l’annuaire déchiqueté. Paul le Stertoreux répondit qu’il connaissait effectivement ce Richard, fils d’un sien cousin, et qu’il habitait, voyons voir, 10 rue du Suaire (je ne vais pas chercher mes pseudonymes bien loin !). « Ah-ah-ah ! » cria la petite porte.

Au 10 de la rue du Suaire, un immeuble ouvrier, j’interrogeai une pléiade de vieillards déjetés et deux nymphettes d’une saleté incroyable et coiffées de longues nattes cuivrées (de façon quasi abstraite, pour la gloire, si je puis dire, la bête primordiale qui était en moi bilbaudait à la recherche de quelque enfant court-vêtue que je pourrais serrer un instant contre moi après la mise à mort, quand rien n’importerait plus, quand tout serait permis). Oui, m’informa-t-on, Dick Schuaire habitait ici autrefois, mais il avait déménagé lors de son mariage. Nul ne connaissait sa nouvelle adresse. «  Ils sauront peut-être à l’épicerie », lança une voix de basse du fond d’une trappe, devant l’embouchure de laquelle j’étais fortuitement posté auprès des deux fillettes aux pieds nus et aux bras grêles, et de leurs aïeules indistinctes. Je me trompai de magasin, et un vieux nègre circonspect secoua la tête sans même me laisser le temps d’ouvrir la bouche. Je traversai la rue, franchis le seuil d’une épicerie lugubre, et là, requise par un client à ma demande, une voix de femme monta d’une crypte de bois, sœur souterraine de la trappe de tout à l’heure, et articula : « Route du chasseur, la dernière maison. »

Pourquoi je kiffe

« Déployant la minutie à la fois austère et romanesque d’un gentilhomme s’apprêtant à se rendre sur le terrain, je vérifiai l’ordre de mes papiers, baignai et parfumai mon corps délicat, rasai mon visage et ma poitrine, sélectionnai une chemise de soie et un caleçon immaculé, et enfilai de transparentes chaussettes de fil taupe, en me félicitant d’avoir joint à mon bagage quelques vêtements d’un goût parfait – un gilet aux boutons de nacre, par exemple, une cravate de cachemire pâle, et cætera. »

J’aime l’exaltation du personnage maniacodépressif qui se prend ici pour un duelliste (se rendre sur le terrain ; rasai mon visage et ma poitrine ; chemise de soie et un caleçon immaculé). De fait, il s’agit bien d’un duel entre lui et son rival. Par ailleurs, ce personnage à la double personnalité (homme policé et prédateur) s’appelle Humbert Humbert : peut-être un duel se livre-t-il dans son fors intérieur… Cet écrivain raté a aussi le soucis de mettre sa vie en scène.

« un pavé de glace bleu à la place du cœur, une pilule sur la langue, et le poids de la mort dans la poche arrière de mon pantalon, je pénétrais d’un pas souple dans une cabine téléphonique de Coalmont (« Ah-ah-ah ! » cria la petite porte) et composai le numéro du seul Schiller – Paul, Ameublement – qui figurât dans l’annuaire déchiqueté. »

J’aime les métaphores, surtout quand on en abuse.

Je pense à L’Émigrant de Landor Road, de Guillaume Apollinaire (Alcools – 1913) :

Le chapeau à la main il entra du pied droit

Chez un tailleur très chic et fournisseur du roi  

« 10 rue du Suaire (je ne vais pas chercher mes pseudonymes bien loin !). »

J’aime quand l’auteur parle. Mais là, s’il rappelle qui est l’auteur, c’est peut-être pour se démarquer du personnage qui est sur le point de nous confier le fond de ses affreuses pensées.

« Au 10 de la rue du Suaire, un immeuble ouvrier, j’interrogeai une pléiade de vieillards déjetés et deux nymphettes d’une saleté incroyable et coiffées de longues nattes cuivrées (de façon quasi abstraite, pour la gloire, si je puis dire, la bête primordiale qui était en moi bilbaudait à la recherche de quelque enfant court-vêtue que je pourrais serrer un instant contre moi après la mise à mort, quand rien n’importerait plus, quand tout serait permis). »

J’aime la richesse du vocabulaire : déjetés, nymphettes, nattes cuivrées, primordiale, bilbaudait.

L’on peut soupçonner l’auteur d’user d’un style flamboyant adossé à un vocabulaire érudit, pour faire passer le propos difficile (pédophilie). Cependant, cette débauche de style et ce festival lexical sont propres à procurer du plaisir au lecteur ; ce qui est troublant lorsqu’on lit un tel récit.

« un vieux nègre circonspect secoua la tête sans même me laisser le temps d’ouvrir la bouche »

En 1955 (date de publication de Lolita), la France était encore une puissance coloniale. Mais dès les années 1920, l’emploi du mot « nègre » faisait l’objet de contestations, et sa connotation péjorative progressait. Par ailleurs, le 22 septembre 1952, Humbert reçoit une lettre de Lolita, désormais mariée, qui lui apprend sa situation. Nous sommes aux États-Unis où, en 1952, Negro était un terme courant, employé dans les recensements, les journaux et les textes officiels. Le New York Times avait décidé de mettre une majuscule à Negro dès 1930, en signe de respect. Dans la communauté afro-américaine, le terme était largement utilisé par les personnes elles-mêmes et leurs organisations. Il était alors fréquemment considéré comme respectueux, contrairement à l’insulte raciste nigger.

« Route du chasseur, la dernière maison. »

J’aime la référence à La Nuit du chasseur (1955), réalisé par Charles Laughton, avec Robert Mitchum (mélange de conte populaire, de suspense et d’expressionnisme visuel) : Harry Powell, un faux prédicateur fanatique et criminel traque deux enfants dont le père, avant son exécution, leur a confié l’emplacement du butin qu’il a dérobé.

Le film est adapté du roman américain éponyme de Davis Grubb, publié en 1953. Le roman s’inspire également de l’histoire de Harry Powers, un criminel exécuté en 1932 pour le meurtre de deux veuves et de trois enfants en Virginie-Occidentale.

Dans le film La Nuit du chasseur, la maison de Rachel Cooper, où John et Pearl trouvent refuge, est à l’écart des autres habitations.

Notez l’heureuse co¨ncidence : La Nuit du chasseur et Lolita sont sortis la même anné (1955) !

Résumé

  • Utiliser des détails au lieu d’expliquer abruptement les choses
  • Choisir astucieusement les noms des personnages et des lieux
  • Accumuler les métaphores est possible, surtout quand on est à la limite de la métonymie
  • Ne pas craindre de faire des références
  • Rappeler qui est l’auteur peut être utile quand le narrateur est un affreux personnage
  • Faire cohabiter le raffinement et le sordide : un style flamboyant adossé à un vocabulaire érudit, peuvent permettre de faire passer un propos difficile
  • Faire du lecteur un observateur de sa propre fascination.

Françoise Sagan (Bonjour tristesse – 1954)

Extrait

Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. C’est un sentiment si complet, si égoïste que j’en ai presque honte alors que la tristesse m’a toujours paru honorable. Je ne la connaissais pas, elle, mais l’ennui, le regret, plus rarement le remord. Aujourd’hui, quelque chose se replie sur moi comme une soie, énervante et douce, et me sépare des autres.

Cet été-là, j’avais dix-sept ans et j’étais parfaitement heureuse. Les « autres » était mon père et Elsa, sa maîtresse. Il me faut tout de suite expliquer cette situation qui peut paraître fausse. Mon père avait quarante ans, il était veuf depuis quinze ; c’était un homme jeune, plein de vitalité, de possibilités, et, à ma sortie de pension, deux ans plus tôt, je n’avais pas pu ne pas comprendre qu’il vécût avec une femme. J’avais moins vite admis qu’il en changeât tous les six mois ! Mais bientôt sa séduction, cette vie nouvelle et facile, mes dispositions m’y amenèrent.

Pourquoi je kiffe

« Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. »

Sans doute l’une des plus belles premières phrases de roman.

L’on sait que la narratrice est obsédée avant même de savoir qu’elle est triste ; l’on sait que la narratrice hésite avant même de savoir qu’elle est triste ; la tristesse est nommée en fin de phrase après qu’on est passé par le mystère (inconnu), l’ennui, la douceur, l’obsession, l’hésitation, la gravité ! Et l’on n’est pas certain que ce soit le mot juste ! Il va falloir aller jusqu’au bout du roman pour élucider cette affaire.

« C’est un sentiment si complet, si égoïste que j’en ai presque honte alors que la tristesse m’a toujours paru honorable. »

À la deuxième phrase du roman, l’auteur a déjà sa petite idée : elle ne parle pas de la tristesse honorable qu’elle connaissait ; il s’agit d’une autre tristesse. Nous avons hâte mais nous avons tout notre temps…

« Aujourd’hui, quelque chose se replie sur moi comme une soie, énervante et douce, et me sépare des autres. »

C’est de la signature ou je ne m’y connais pas ! cette façon de traduire un état d’âme par une sensation ambiguë…

« Cet été-là, j’avais dix-sept ans et j’étais parfaitement heureuse. »

J’aime cette première phrase de paragraphe qui sonne comme une première phrase de roman.

« Il me faut tout de suite expliquer cette situation qui peut paraître fausse. »

J’aime quand l’auteur s’en mêle.

« Mon père avait quarante ans, il était veuf depuis quinze ; c’était un homme jeune, plein de vitalité, de possibilités, et, à ma sortie de pension, deux ans plus tôt, je n’avais pas pu ne pas comprendre qu’il vécût avec une femme. J’avais moins vite admis qu’il en changeât tous les six mois ! Mais bientôt sa séduction, cette vie nouvelle et facile, mes dispositions m’y amenèrent. »

J’aime ce genre de texte que l’IA serait bien incapable de générer.

Voici ce que propose l’IA :

Mon père avait quarante ans, il était veuf depuis quinze ans. C’était un homme jeune, plein de vitalité et de promesses. À ma sortie de pension, deux ans plus tôt, je n’avais pas pu ne pas comprendre qu’il vivait avec une femme. J’avais eu plus de mal à admettre qu’il en changeât tous les six mois ! Mais bientôt, son charme, cette vie nouvelle et facile, ainsi que mes propres dispositions m’y amenèrent.

Choix de modernisation

  1. « depuis quinze ans » : je rétablis le complément sous-entendu.
  2. « vivait » à la place de « vécût » : le subjonctif imparfait est aujourd’hui très littéraire et un peu désuet.
  3. « J’avais eu plus de mal à admettre » : plus naturel que « j’avais moins vite admis ».
  4. « son charme » à la place de « sa séduction » : plus spontané et moins abstrait.
  5. « ainsi que mes propres dispositions » : clarifie la construction de la dernière phrase.

Voici ce que je réponds :

  1. « depuis quinze ans » : répétition malheureuse.
  2. « vivait » à la place de « vécût » : c’est selon moi une erreur (faux sens) : « je n’avais pas pu ne pas comprendre qu’il vivait avec une femme  » signifie que la narratrice comprend qu’il vivait avec une femme à ce moment-là. Alors que « je n’avais pas pu ne pas comprendre qu’il vécût avec une femme » signifie que la narratrice comprend que l’éventualité qu’il vécût avec une femme était normal.
  3. « J’avais eu plus de mal à admettre » est plus naturel que « j’avais moins vite admis » : c’est surtout plus lourd et moins catégorique.
  4. « sa séduction » (actif) n’est pas équivalent à « charme » (passif).
  5. « ainsi que mes propres dispositions » : avec « ainsi » l’on perd l’effet d’enchaînement inéluctable, de glissement : ce n’est pas une simple juxtaposition.

Réponse de l’IA (toujours très consensuelle) :

Tu as raison sur ces quatre points. Ma proposition de modernisation avait, en cherchant à rendre le texte plus courant, altéré certaines nuances essentielles de l’original. Et tes remarques touchent précisément à ce qui fait la qualité littéraire du passage.

  1. « veuf depuis quinze » : l’ellipse est élégante et évite effectivement la répétition de « ans » après « quarante ans ».
  2. Je pense qu’il faut effectivement distinguer deux constructions.
    1. « Je compris qu’il vivait avec une femme » : je pris conscience d’une situation de fait, d’une réalité déjà établie.
    1. « Je compris qu’il vécût avec une femme » : le subjonctif introduit une distance par rapport à la réalité factuelle ; il présente le fait comme éventuel, comme une possibilité que l’on pouvait envisager.

Dans ton passage, cette distinction est importante. La narratrice ne dit pas simplement qu’elle avait découvert une situation : elle avait compris que son père, jeune veuf de quarante ans, pouvait avoir une compagne, qu’il était dans l’ordre des choses qu’il en eût une.

  • Tout à fait. « J’avais eu plus de mal à admettre » introduit une difficulté psychologique, presque un effort intérieur, qui n’est pas dans la phrase originale.

« J’avais moins vite admis » est plus concis, plus incisif et surtout plus catégorique : il exprime une différence de rythme dans l’acceptation, sans suggérer de résistance particulière.

La nuance est importante :

  1. « moins vite admis » : l’acceptation a été plus lente ;
    1. « eu plus de mal à admettre » : l’acceptation a été plus difficile.

Je conserverais donc sans hésiter « J’avais moins vite admis ». La sobriété de cette formulation sert très bien le récit.

  • « sa séduction » : tout à fait. La séduction est une force agissante, un pouvoir d’entraînement ; le charme désigne davantage une qualité de la personne. Le remplacement affaiblit donc le sens.
  • « mes dispositions m’y amenèrent » : tu as raison également. La succession des éléments, sans conjonction explicite, produit un effet d’accumulation et de glissement progressif vers l’acceptation. « Ainsi que » rationalise ce mouvement et lui fait perdre sa spontanéité.

Résumé

  • Dans une phrase, garder le meilleur pour la fin, amener le lecteur à votre pensée par glissements successifs
  • Donner sa propre version de concepts familiers, tels que la tristesse
  • Chercher sa signature au fond de soi, dans l’abandon
  • La première phrase d’un paragraphe ne doit rien avoir à envier à la première phrase d’un roman
  • Faire en sorte que l’auteur s’en mêle (discrètement)
  • Réfléchissez à deux fois avant d’utiliser l’IA !

Will Cuppy (Comment attirer le wombat – 1949)

Extrait

Le tatou

Que savez-vous vraiment sur le tatou ? Je m’en doutais. Le tatou est un mammifère, ce qui semble surprendre certaines personnes. J’aurais peut-être dû étudier ces personnes au lieu du tatou. Mais ce serait là le travail d’une vie, et je n’ai pas le temps de m’y consacrer pour l’instant. Le tatou porte une sorte de carapace composée de plaques osseuses en haut et en bas du dos, avec au milieu des bandes cornées solides et flexibles. Cela le protège contre d’éventuelles attaques venues d’en haut. Pendant que le tatou se félicite d’être si bien protégé par le haut, certains autres mammifères le renversent sur le dos et se paient un bon gueuleton de tatou cru. Que cela serve de leçon1.

1. En les observant qui trottinent dans l’herbe, fouillant du groin à la recherche d’insectes et autres, certains comparent les tatous à de petits cochons. Curieusement, les petits cochons ne leur évoquent jamais des tatous.

Pourquoi je kiffe

« Que savez-vous vraiment sur le tatou ? »

J’aime qu’on sollicite le lecteur.

« J’aurais peut-être dû étudier ces personnes… »

J’aime les disgressions (et les notes de bas de page). Surtout quand elles sont malignes.

« Le tatou porte une sorte de carapace composée… [… ] … et se paient un bon gueuleton de tatou cru »

Mêler le scientifique et le trivial.

« … certains comparent les tatous à de petits cochons… »

J’aime les notes de bas de page.

Résumé

  • Prendre à partie le lecteur
  • Jouer avec les disgressions malignes
  • Faire des notes de bas de page un espace littéraire à part entière
  • Mêler scientifique et trivial
  • Faire preuve d’un sérieux imperturbable dans le traitement des sujets les plus loufoques.

Francis Ponge (Le parti pris des choses – La crevette – 1942)

Extrait

Admettons-le d’abord, parfois il arrive qu’un homme à la vue troublée par la fièvre, la faim ou simplement la fatigue, subisse une passagère et sans doute bénigne hallucination : par bonds vifs, saccadés, successifs, rétrogrades suivis de lents retours, il aperçoit d’un endroit à l’autre de l’étendue de sa vision remuer d’une façon particulière une sorte de petits signes, assez peu marqués, translucides, à formes de bâtonnets, de virgules, peut-être d’autres signes de ponctuation, qui, sans lui cacher du tout le monde l’oblitèrent en quelque façon, s’y déplacent en surimpression, enfin donnent envie de se frotter les yeux afin de re-jouir par leur éviction d’une vision plus nette.

Or, dans le monde des représentations extérieures, parfois un phénomène analogue se produit : la crevette, au sein des flots qu’elle habite, ne bondit pas d’une façon différente, et comme les tâches dont je parlais tout à l’heure étaient l’effet d’un trouble de la vue, ce petit être semble d’abord fonction de la confusion marine.

Pourquoi je kiffe

« Admettons-le d’abord, […] il arrive qu’un homme à la vue troublée […] subisse une passagère […] hallucination . » puis « la crevette, au sein des flots qu’elle habite, ne bondit pas d’une façon différente »

J’aime dans cette comparaison cette façon de commencer par le comparant (les troubles visuels longuement décrits) avant de présenter le comparé (la crevette). L’introduction « Admettons-le d’abord » est le constat nécessaire que l’homme rapporte ses observations à lui-même ; alors, au lieu de refermer le texte sur se retour à soi, Ponge commence par l’exposer pour ensuite s’ouvrir au sujet observé (la crevette).

J’aime la sollicitation du lecteur (« Admettons-le d’abord ») qui est aussi une façon d’admettre que l’homme est naturellement enclin à rapporter ses observations à lui-même.

« par bonds vifs, saccadés, successifs, rétrogrades suivis de lents retours, il aperçoit d’un endroit à l’autre de l’étendue de sa vision remuer d’une façon particulière une sorte de petits signes, assez peu marqués, translucides, à formes de bâtonnets, de virgules, »

J’aime la description qui oscille entre incertitude (« il aperçoit » ; « remuer d’une façon particulière » ; « une sorte de petits signes, assez peu marqués » ; « à formes de ») et précision (« bonds vifs, saccadés, successifs, rétrogrades suivis de lents retours « ; « translucides, à formes de bâtonnets, de virgules »)

« Or, dans le monde des représentations extérieures, parfois un phénomène analogue se produit »

J’aime le « Or » qui introduit le comparé. J’aime le « parfois » qui n’impose rien, qui invite à considérer, qui vient tempérer le « Or ».

J’aime ce « phénomène » auquel est réduit toute chose observable.

« la crevette, au sein des flots qu’elle habite, ne bondit pas d’une façon différente »

J’aime ce ton de fable, on dirait du La Fontaine : « Maître corbeau, sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage. »

« et comme les tâches dont je parlais tout à l’heure étaient l’effet d’un trouble de la vue, ce petit être semble d’abord fonction de la confusion marine. »

J’aime cette idée d’illusion poétique qui ramène la crevette à un phénomène, une erreur de parallaxe, un épiphénomène.

Résumé

  • Dans une comparaison anthropocentriste, il peut être judicieux d’exposer le comparant avant le comparé
  • Utiliser la comparaison comme un instrument d’investigation pour découvrir une propriété de la chose que l’observation directe n’aurait peut-être pas révélée
  • Solliciter le lecteur quand des enjeux philosophiques sont présents
  • Dans une description, osciller entre incertitude sur l’identité et précision des caractéristiques
  • Employer des connecteurs logiques pour donner à la prose une allure de démonstration
  • Adopter le ton de la fable pour animer une description ou une présentation
  • Poétiser l’observation en faisant de l’objet un épiphénomène.

William Faulkner (Lumière d’août – 1932)

Extrait

Il n’y avait guère plus de cinq familles à l’époque où Lena arriva. Il y avait une voie de chemin de fer et une gare qu’un train mixte, une fois par jour, traversait en hurlant. On pouvait faire arrêter ce train au moyen d’un drapeau rouge, mais, le plus souvent, il sortait des collines déboisées avec la soudaineté d’une apparition et, gémissant comme une âme en peine, il traversait ce petit embryon de village comme la perle oubliée d’un collier brisé. Elle avait vingt ans de moins que son frère. Elle se le rappelait à peine quand elle vint habiter avec lui. Il logeait dans une maison en bois brut, de quatre pièces, avec sa femme que les grossesses et les soucis de la maternité épuisaient. Chaque année, pendant près de six mois, la belle-sœur était soit au lit, soit en convalescence. Pendant ce temps, Lena tenait le ménage et s’occupait des autres enfants. Plus tard, elle se dit à elle-même : « M’est avis que c’est pour ça que j’en ai attrapé un, moi-même, si vite. »

Pourquoi je kiffe

« Il y avait une voie de chemin de fer et une gare qu’un train mixte, une fois par jour, traversait en hurlant. »

J’aime quand l’auteur n’y va pas par quatre chemin. À quoi s’attendre ? Au pire ! Un chemin dont il va être difficile de s’écarter et une douleur immense et incessante.

« il sortait des collines déboisées avec la soudaineté d’une apparition et, gémissant comme une âme en peine, il traversait ce petit embryon de village comme la perle oubliée d’un collier brisé. »

J’aime que les fantômes soient convoqués, avec en arrière-fond l’idée d’une malédiction . Un champ sémantique qui met l’eau à la bouche : soudaineté, apparition, gémissant, âme en peine, embryon, perle oubliée , collier brisé.

« avec sa femme que les grossesses et les soucis de la maternité épuisaient. »

J’aime que l’enjeu soit exposé sans détour. On comprend que tout va être une question de courage et de longue haleine pour tenter d’échapper à un système. Mais peut-on échapper à un système ?

Résumé

  • La description symbolique est une bonne façon d’introduire une problématique
  • Convoquer les fantômes quand le héros est en lutte contre un système qui le dépasse (fatalité)
  • Exposer les enjeux sans détour.

Colette (Le blé en herbe – 1923)

Extrait

L’odeur de l’automne, depuis quelques jours, se glissait, le matin, jusqu’à la mer.

De l’aube à l’heure où la terre, échauffée, permet que le souffle frais de la mer repousse l’arôme, moins dense, des sillons ouverts, du blé battu, des engrais fumants, ces matins d’août sentaient l’automne. Une rosette tenace étincelait au pied des haies, et si Vinca ramassait, à midi, quelque feuille de tremble, mûre et tombée avant son heure, le revers blanc de la feuille encore verte était humide et diamanté. Des champignons moites sortaient de terre, et les araignées des jardins, à cause des nuits plus fraîches, rentraient le soir dans la resserre aux jouets et s’y rangeaient sagement au plafond.

Mais le milieu des journées échappait aux rets de la brume d’automne, au fils de la Vierge tendue sur les ronciers chargés de mûres, et la saison semblait rebrousser chemin vers juillet.

Pourquoi je kiffe

« L’odeur de l’automne, depuis quelques jours, se glissait, le matin, jusqu’à la mer. »

J’aime « l’odeur de l’automne » qui se glisse comme une bête, furtivement, à certaines heures, comme s’il était fautif.

« De l’aube à l’heure où la terre, échauffée, permet que le souffle frais de la mer repousse l’arôme, moins dense, des sillons ouverts, du blé battu, des engrais fumants, ces matins d’août sentaient l’automne. »

J’aime cette façon de décrire ce qui va disparaître pour dire ce qui est.

J’aime la rigueur de l’observation : la brise de terre s’arrête de souffler quand la terre commence à se réchauffer rapidement, vers onze heures midi, laissant place à la brise de mer qu’elle aspire.

« Une rosette tenace étincelait au pied des haies, et si Vinca ramassait, à midi, quelque feuille de tremble, mûre et tombée avant son heure, le revers blanc de la feuille encore verte était humide et diamanté. »

J’aime cette façon de dire, à l’heure où les traces de l’automne ont disparu (midi), ce qu’on ne voit plus, pour dire encore l’automne.

J’aime le revers blanc diamanté, comme une marque secrète, un sceau ; cette humidité au revers de la feuille, comme le souvenir d’un baiser.

« Des champignons moites sortaient de terre »

J’aime ces champignon qui sortent comme des animaux.

J’aime la justesse de la moiteur des champignons.

« les araignées des jardins, etc. »

J’aime la féérie de ce petit peuple qui s’organise.

« Mais le milieu des journées échappait aux rets de la brume d’automne, au fils de la Vierge tendue sur les ronciers chargés de mûres »

J’aime qu’on dise encore ce qui n’est plus pour le dire encore.

« et la saison semblait rebrousser chemin vers juillet. »

J’aime la personnification de l’automne lui-même.

J’aime l’idée d’un temps à rebours, d’une jeunesse retrouvée.

Résumé

  • Personnifier les saisons, les animaux, les végétaux.
  • Trouver la formule ou l’adjectif anthropocentriste pour qualifier animaux et végétaux, et même le temps
  • Décrire ce qui va disparaître pour dire ce qui est ; dire ce qui n’est plus pour le faire encore exister
  • Laisser des traces secrètes de ce qui ne disparaît pas tout à fait
  • Exprimer un sentiment (culpabilité, nostalgie, désir) à travers les fluctuations des éléments naturels
  • Utiliser un détail presque invisible comme révélateur d’un changement général
  • Faire du temps un personnage capable d’avancer, d’hésiter et de rebrousser chemin, pour exprimer la nostalgie.

Marcel Proust (Un amour de Swann – 1913)

Extrait

Car le désir ou l’amour lui rendait alors un sentiment de vanité dont il était maintenant exempt dans l’habitude de la vie (bien que ce fût lui sans doute qui autrefois l’avait dirigé vers cette carrière mondaine où il avait gaspillé dans les plaisirs frivoles les dons de son esprit et fait servir son érudition en matière d’art à conseiller les dames de la société dans leurs achats de tableaux et pour l’ameublement de leurs hôtels), et qui lui faisait désirer de briller, aux yeux d’une inconnue dont il s’était épris, d’une élégance que le nom de Swann à lui tout seul n’impliquait pas. Il le désirait surtout si l’inconnu était d’humble condition. De même que ce n’est pas à un autre homme intelligent qu’un homme intelligent aura peur de paraître bête, ce n’est pas par un grand seigneur, c’est par un rustre qu’un homme élégant craindra de voir son élégance méconnue. Les trois quarts des traits d’esprit et des mensonges de vanité qui ont été prodigués depuis que le monde existe par des gens qu’ils ne faisaient que diminuer, l’ont été pour des inférieurs. Et Swann, qui était simple et négligeant avec une duchesse, tremblait d’être méprisé, posait, quand il était devant une femme de chambre.

Il n’était pas comme tant de gens qui, par paresse ou sentiment résigné de l’obligation que crée la grandeur sociale de rester attaché à un certain rivage, s’abstiennent des plaisirs que la réalité leur présente en dehors de la position mondaine où ils vivent cantonnés jusqu’à leur mort, se contentant de finir par appeler plaisirs, faute de mieux, une fois qu’ils sont parvenus à s’y habituer, les divertissements médiocres ou les supportables ennuis qu’elle renferme. Swann, lui, ne cherchait pas à trouver jolies les femmes avec qui il passait son temps, mais à passer son temps avec les femmes qu’il avait d’abord trouvées jolies. Et c’étaient souvent des femmes de beauté assez vulgaire, car les qualités physiques qu’il recherchait sans s’en rendre compte étaient en complète opposition avec celles qui lui rendaient admirable les femmes sculptées ou peintes par les maîtres qu’il préférait. La profondeur, la mélancolie de l’expression, glaçait ses sens, que suffisait au contraire à éveiller une chair saine, plantureuse et rose.

Pourquoi je kiffe

Voici un résumé :

L’amour réveille chez Swann le désir de briller aux yeux des femmes qu’il convoite, quitte à recourir au mensonge, particulièrement lorsque celles-ci sont d’humble condition. C’est en effet le mépris des gens de moindre condition que l’on craint le plus.

Swann ne se cantonne pas aux divertissements médiocres que lui assigne sa condition. En matière amoureuse, il laisse libre cours à ses désirs et ne craint pas de s’affranchir des canons de sa classe pour se tourner vers une chair plantureuse et rose.

Pourquoi résumer un texte ? Pour savoir à côté de quoi l’on passe. Nous allons voir que Proust nous livre bien davantage qu’une histoire.

« le désir ou l’amour lui rendait alors un sentiment de vanité dont il était maintenant exempt dans l’habitude de la vie »

« lui rendait alors un sentiment de vanité » : lui rendait, comme si quelque chose (l’ennuie ? L’habitude ?) le lui avait dérobé. C’est donc là sa profonde et véritable nature. L’amour ne le rend pas meilleur : il lui restitue une ancienne disposition à la vanité.

« l’habitude de la vie » : l’habitude qui naît de la vie ? L’expérience de la vie ? La vie ? Un peu tout cela, je suppose.

« carrière mondaine »

J’aime le paradoxisme qui ne s’impose pas.

« d’une élégance que le nom de Swann à lui tout seul n’impliquait pas »

J’aime l’ironie de la litote.

« ce n’est pas par un grand seigneur, c’est par un rustre qu’un homme élégant craindra de voir son élégance méconnue »

J’aime cette peur du déclassement (qui guette aussi nos contemporains).

« Et Swann, qui était simple et négligeant avec une duchesse, tremblait d’être méprisé, posait, quand il était devant une femme de chambre. »

J’aime la formule. Il est aisé de dominer ceux dont on partage les codes. Après, l’on prend le risque du ridicule et du pathétique.

« se contentant de finir par appeler plaisirs, faute de mieux, une fois qu’ils sont parvenus à s’y habituer, les divertissements médiocres ou les supportables ennuis qu’elle renferme. »

J’aime cette réflexion sur les codes et le langage.

« Swann, lui, ne cherchait pas à trouver jolies les femmes avec qui il passait son temps, mais à passer son temps avec les femmes qu’il avait d’abord trouvées jolies. Et c’étaient souvent des femmes de beauté assez vulgaire »

J’aime cette façon d’annuler l’effet de la punchline.

« car les qualités physiques qu’il recherchait sans s’en rendre compte étaient en complète opposition avec celles qui lui rendaient admirable les femmes sculptées ou peintes par les maîtres qu’il préférait. »

Qui a dit qu’admirer rimait avec désirer ?

« La profondeur, la mélancolie de l’expression, glaçait ses sens, que suffisait au contraire à éveiller une chair saine, plantureuse et rose. »

J’aime cette chute triviale après toutes ces considérations psychosociologiques.

Résumé

  • Utiliser des mots simples pour ne pas passer à côté de la vérité
  • Exploiter les formules polysémiques sans nécessairement chercher à les résoudre
  • Créer des paradoxismes qui n’en ont pas l’air
  • Pratiquer l’ironie de la litote
  • Construire des oppositions dans les formules
  • N’hésitez pas à annuler l’effet d’une punchline, on vous la pardonnera plus facilement et vous provoquerez chez le lecteur une jubilation très saine
  • Penser à une chute triviale après des considérations psychosociologiques
  • Dévoiler les contradictions entre les aspirations intellectuelles et les désirs physiques
  • Illustrer une généralité psychologique par une scène concrète.

Maurice Leblanc (L’Arrestation d’Arsène Lupin – 1905)

Extrait

Et s’adressant à moi :

  • Voyons, vous, monsieur d’Andrézy, qui êtes déjà au mieux avec le commandant, vous ne savez rien ?

J’aurais bien voulu savoir quelque chose pour plaire à Miss Nelly ! C’était une de ces magnifiques créatures qui, partout où elles sont, occupent aussitôt la place la plus en vue. Leur beauté autant que leur fortune éblouit. Elles ont une cour, des fervents, des enthousiastes.

Élevée à Paris par une mère française, elle rejoignait son père, le richissime Underdown, de Chicago. Une de ses amies, Lady Jerland, l’accompagnait.

Dès la première heure, j’avais posé ma candidature de flirt. Mais, dans l’intimité rapide du voyage, tout de suite son charme m’avait troublé, et je me sentais un peu trop ému pour un flirt quand ses grands yeux noirs rencontraient les miens. Cependant elle accueillait mes hommages avec une certaine faveur. Elle daignait rire de mes bons mots et s’intéresser à mes anecdotes. Une vague sympathie semblait répondre à l’empressement que je lui témoignais.

Un seul rival peut-être m’eût inquiété, un assez beau garçon, élégant, réservé, dont elle paraissait quelquefois préférer l’humeur taciturne à mes façons plus « en dehors » de Parisien.

Pourquoi je kiffe

« Leur beauté autant que leur fortune éblouit. Elles ont une cour, des fervents, des enthousiastes. »

J’aime cette ironie (« des fervents, des enthousiastes ») qui annonce quelque sournoiserie et qui informe sur l’identité du narrateur.

« Dès la première heure, j’avais posé ma candidature de flirt. Mais, dans l’intimité rapide du voyage, tout de suite son charme m’avait troublé, et je me sentais un peu trop ému pour un flirt quand ses grands yeux noirs rencontraient les miens. »

Flirt signifie relation affective dénuée de sentiment profond.

J’aime « dans l’intimité rapide du voyage » : nous sommes sur un paquebot ; l’espace et le temps se réduisent.

J’aime « quand ses grands yeux noirs rencontraient les miens » qui dit que ceux du narrateur sont en permanence fixés sur elle.

« Cependant elle accueillait mes hommages avec une certaine faveur. Elle daignait rire de mes bons mots et s’intéresser à mes anecdotes. Une vague sympathie semblait répondre à l’empressement que je lui témoignais. »

J’aime « Cependant » qui dit que tout n’est pas perdu. J’aime l’autodérision des atténuations : « une certaine faveur » ; « Elle daignait » ; « s’intéresser à mes anecdotes » ; « Une vague sympathie semblait ». On gagne toujours à titiller l’amour-propre (qui, comme chacun sait, est un amour stérile).

« Une vague sympathie semblait répondre à l’empressement que je lui témoignais. »

J’aime cette fin de paragraphe sur une opposition comique et vaudevillesque.

« Un seul rival peut-être m’eût inquiété, un assez beau garçon, élégant »

J’aime « peut-être » dont l’atténuation dit en fait que ce n’est pas gagné. « assez beau garçon » : encore une atténuation pour minimiser l’obstacle et ne pas perdre espoir.

« dont elle paraissait quelquefois préférer l’humeur taciturne à mes façons plus « en dehors » de Parisien. »

J’aime l’atténuation « paraissait », toujours pour la même raison.

J’aime le portrait à charge du rival (« l’humeur taciturne »).

Résumé

  • Utiliser l’ironie légère pour donner des pistes au lecteur
  • Évoquer l’espace et le temps par leurs effets sur les personnages plutôt que par une description
  • Exprimer l’autodérision par des atténuations successives
  • Construire des oppositions dans vos formules
  • Soyez de mauvaise foi.


Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.