Osez la poésie


SOMMAIRE


Encouragements

Peut-on écrire des poèmes sur d’autres thèmes que l’amour ? Certainement. Vous l’avez constaté pendant votre scolarité. Cependant, c’est ce thème qui m’inspire le plus.

Y a-t-il des règles pour écrire un poème ? On peut s’amuser à en respecter certaines. Nous en avons déjà parlé dans l’article consacré aux haïkus. On peut aussi s’en affranchir totalement, faire des poèmes en prose, poétiser sa prose… Les plus amusant est de s’en imposer soi-même : la contrainte est mère de l’innovation, tous les sadomasochistes vous le diront.

En gros vous pouvez écrire n’importe quoi et prétendre que c’est de la poésie, c’est l’intention qui compte. Mais y a-t-il toujours une intention ? Ça sera au lecteur d’en décider. Si lecteur il y a. Si quelqu’un émet des doutes sur votre production, vous pourrez être tenté de rétorquer que seuls les poètes peuvent comprendre. Et c’est là que le bât blesse : comme les chansons, ou la musique, la poésie est normalement accessible à tous, et surtout à ceux qui n’écrivent pas de poèmes ou ne composent pas de chansons. Mais il en va comme dans toutes les disciplines : les goûts sont une affaire d’éducation et de transgression. Commencez par vous faire plaisir.

En attendant de savoir si votre poésie vaut le détour, lâchez les muses, il y en aura bien une un peu bourrée pour s’intéresser à vous ! Et toujours, persévérez dans la lecture et l’imitation, tel le Shadock de base. Si l’on vous taxe de pompeur vous pourrez toujours évoquer la clause d’intertextualité.

L’ordre des choses

Les formes anciennes peuvent être avantageusement réutilisées. On peut les moderniser en adoptant un ton moins solennel (adoptez un thon, les enfants adorent), moins feutré, plus explicite, et un vocabulaire décalé mais pas trop. On gagne en provocation ce qu’on perd en hypocrisie – dont nous reconnaissons volontiers le charme.

Le Shadock Pierre de Ronsard

Ce petit lai ronsardien (à boire avec modération) de dix-neuf hexasyllabes (vers à six pieds, très stables) qui s’enchaînent sur une seule strophe avec des rimes masculines en «  » embrassant des rimes féminines en « ose », vous réjouira, je suppose.

C’est l’occasion de parodier gentiment ce vieux Ronsard, qui n’était pas le dernier des rhodologues à ce qu’il paraît. Ecoutez-le chafouiner en exposant ses problèmes épineux :

L’ordre des choses

Plus de docilité

Lorsque ma main se pose

Sur vos mamelles closes

Laissez-moi profiter

Des effets et des causes

Et vous dire ma prose

La femme en vérité

Est une étrange chose

Mais je cause je cause

Et mon cœur attristé

Sait que bientôt l’arthrose

Fera prendre des pauses

À mes vélocités1

Ma mie douce est la rose2

Quand mon gland se repose

En vos gémellités

Ce lai3mignon l’arrose4

Pour faire que l’on ose

L’amour encor5chanter


Le désordre des choses

Si l’inspiration vous manque, soyez bref, optez pour une structure serrée avec des répétitions qui vous éviteront la recherche des rimes et concentrez-vous sur deux axes (un seul serait abuser) ; sela suffira pour faire sens :

Tant de choses, il y a
tant de choses, tant
et tant de choses non permises

Tant de glose, il y a
tant de glose, tant
et tant de choses qui se disent

Tant de causes, il y a
tant de causes, tant
et tant de choses qui se brisent

Tant de prose, il y a
tant de prose, tant
et tant de choses incomprises

Tant de clauses, il y a
tant de clauses, tant
et tant de choses déjà prises

Tant de roses, il y a
tant de roses, tant
et tant de choses que l’astre irise


Voici un deuxième exemple d’escroquerie.

Coucou c’est nous

Le monde est doux
Le monde est fou
Gentil le pou
Garou le loup

Le monde est flou
Le monde est soul
Tendre est la joue
Lointain le houx

Le monde échoue
Le monde est mou
Ripou le chou
La rose itou

Le monde est vous
Le monde et zou
Dégout de tout
I dream of you

Le monde est blue
Le monde est nous
Ivre la roue
Pierrot le fou

Le monde est boue
Le monde égout
Pauvre de nous
Chacun son trou

Le monde est fou
Le monde et vous
Ivre le pou
Garou le loup

Le monde est ouf
Le monde étouffe
Rauque la toux
Tordu le cou


Bzzz

Un bon moyen de donner une unité au texte poétique consiste à s’adresser à quelqu’un, à raconter une histoire, à faire un portrait, à constituer un mini catalogue, à mettre en scène le quotidien (biscotte, lames de stores, élasthanne, tatane, orteil…)

Vous remarquerez ci-dessous que les rimes ne sont ni systématiques, ni structurées. Néanmoins, des échos sont décelables à travers le poème tout entier (voir plus loin les rimes rencontrées).

Bzzz

La vérité nue6a des accents charmeurs
Il suffit de le dire à tes sœurs les abeilles7
Qu’aucune profondeur ne vient troubler ton cœur
Que le chant de la mer8en toi n’éveille
Aucun souvenir
Que ta mémoire est vaine

Biscotte fragile sous la mèche de miel
Quand le matin se brise sur les lames mesquines
Tout entier ton corps tremble sous ton haut d’élasthanne9
Et tes cuisses d’amour se serrent davantage      
Sur la tache salée dont la fibre s’abreuve
Au fond de ton sillon où bat ton cœur volage10

Telle une barque rose à l’amarre fragile
La tatane voltige à ton orteil majeur11
Nerveuse tu attends qu’un doigt inquisiteur
Vienne multiplier le chant de tes sirènes12

Rimes rencontrées

  • eur : 4 fois
  • ir : 1 fois, mais s’apparente à eur
  • eille : 2 fois
  • ielle : 1 fois, mais s’apparente à eille
  • ile : 1 fois, mais s’apparente à ielle
  • aine : 2 fois
  • ine : 1 fois, mais s’apparente à aine
  • ane : 1 fois, mais s’apparente à aine
  • age : 2 fois
  • euve : 1 fois, mais l’allitération en v de abreuve se retrouve à la fin de plusieurs vers, dans éveille, souvenir, vaine, davantage, volage.

Ne manquer pas l’occasion d’injecter du sens là où il n’y en a peut-être pas. L’allitération (comme l’assonance) est un marqueur. Ce n’est pas une simple coquetterie phonétique. Tous les mots étiquetés avec le même marqueur sont susceptibles d’appartenir à un même champ magnétique : à vous de tirer les marrons du feu et de raccrocher les wagons. Considérez d’abord les mots qui occupent des positions stratégiques comme les derniers mots des vers. Puis, si le feu veut bien prendre, étendez votre emprise à tous les mots du texte. Revenons à notre exemple composé des cinq mots : abreuve, éveille, souvenir, vaine, davantage, volage. Classons-les : abreuve, éveille et davantage sont deux verbes et un adverbe auxquels s’attache l’idée d’alimentation, de force, d’urgence ; vaine et volage sont deux adjectifs auxquels s’attache l’idée de superficialité ; souvenir est un substantif (ça fait plus riche que « souvenir est un nom ») autour duquel pourraient s’articuler les deux idées en s’opposant ou en se combinant. Ainsi, sans porter de jugement de valeur, et sans renoncer à votre dignité intellectuelle, vous pouvez dire que, sur le thème de la légèreté de l’être, comme le vent de la machine à souvenirs, l’allitération en v parcours et résume tout ce poème qui exprime la superficialité vaine et volage d’une certaine gourmandise (abreuve, éveille et davantage).

Conclusion, le jeu avec les sonorités (et les rythmes) reste une constante de la poésie, avec ou sans rimes.


Choisissez votre titre

  • Ire a vu la bête
  • Livre à beauté
  • Beauté rivale
  • La beauté vire
  • Et eau libre va
  • Beau lai revêt
  • Etc.13

On peut aussi faire dans le sibyllin, le perché, le surréaliste, le psychédélique (on a tous les droits). Ci-après, il est question d’arts plastiques, de transports (du corps, par l’esprit, dans l’espace), et de la difficulté à fusionner les mondes.

D’après une illustration de Bruno Munari

Bonne descente

Tu noies dans tes verres14mon rêve et tes revers

Tu lèches15des vitraux les lys et les délices

Sans lyre et sans délire16

Tu traces des oiseaux dans mes ciels meurtriers

En douce je fume tes poissons multicolores17

Sans fleuve et sans haleurs18 

Je voyage sous les jupes19de tes camions20

Mystiques21

J’enivre les bateaux de tes petites culottes22

Et toujours plus profond descends vers tes soleils23

On peut donner de ce texte une version débarrassée de toute connotation sentimentale, en attribuant toutes les actions à une même personne dont le poème devient le portrait :

Tu noies dans tes verres ton rêve et tes revers

Tu lèches des vitraux les lys et les délices

Sans lyre et sans délire

Tu traces des oiseaux dans tes ciels meurtriers

En douce tu fumes des poissons multicolores

Sans fleuve et sans haleurs 

Tu voyages sous les jupes de tes camions

Mystiques

Tu enivres les bateaux de tes petites culottes

Et toujours plus profond descends vers tes soleils


Vite dit

Si vous êtes pressé, rien ne vous empêche de bâcler le poème. La personne qui recevra le poème le trouvera à son goût si elle vous aime ; même si celui-ci ne vaut pas tripette. C’est un excellent test. Exemple.

Tu es toute petite

Ton rouge saigne sur tes lèvres

Tes seins griffés ta robe s’ouvre

Dans tes yeux belliqueux

Ma joie tu dois partir

Vite les collants gris

La broche a chu

Ta robe est bleue

Tu es toute petite

Si peu tes lèvres vite

Des cygnes saignent sous ta robe

Tu dois partir tes yeux sont clairs

Sous tes cheveux

Bleus dont fuient

La brosse a chu tes seins

Collants vite

Tu es toute petite

Ton rire en cendre

Mes lèvres tu dois partir

L’oiseau bleu de ta robe

Ta bouche saigne

Ton rouge est bleue

Ta robe vite


On dirait

Une autre technique consiste à recycler. Une façon comme une autre de vous retrouver. Ci-après, j’ai sélectionné certains haïku écrits au fil des années. Nous savons que le haïku est un poème de saison. La tentation est grande de les regrouper par saison (il y en a quatre). Vous vous retrouvez alors avec un poème en quatre partie qui va résumer votre misérable vie – comme chacun sait, la vie se laisse volontiers découper en quatre saisons. Bien entendu, vous êtes libéré pour l’occasion des règles du haïku, vous pouvez recomposer et reformuler comme bien vous semble.

On dirait le Printemps

Fleurs sans parfum aux premiers jours de mai, tremblants adieux
La messe est finie, le portail du cimetière est inondé de soleil
Mon cœur est assis sur un poumon de soie bleu que chausse le vent

Soleils de juin ; sur tes doigts, le jus des fraises
Au cœur des pivoines, le pincement poussiéreux d’un lépidoptère
Un ciel immense bouffe ma vie. A quoi tu penses ?

On dirait l’été

Une manche de ciel bleu tendue entre les toits, une alouette ivre de jour
Déjà l’été et ses longues attentes au bord des nationales
Une fourmi se dérègle sur le beurre de ma tartine
L’été est plein de femmes et d’abricots juteux

La canicule construit son château de cartes, la ville retient son souffle
Impossible de dormir, à l’étage une femme crie
La mer est là mais l’été ne le sait pas

Parfum d’armoise et de goudron, la pluie enfin
L’estomac dans les talons un gastéropode a pris en chasse une laitue
La mouche d’été sèche ses ailes sur le mur de la maison

Fin d’un été de mirabelles écrasées dans tes cheveux
Monnaie céleste, la lune pose ses poissons sans queue ni tête au fond de l’eau
Une partie d’éphémères se joue au pied des lampes : le repas du geai
Les parfums montent au creux des tiges, un âne urine dans la nuit
Au bout de la voie lactée, la constellation de la Vache qui rit
Un grillon torréfie le silence entre ses cuisses creuses
La nuit est blanche comme un cul

On dirait l’automne

Il n’y a de monde qu’ici même, dans ce fragment d’eau lente qui s’ébruite sous l’appareil maussade des ciels
Une sandale au fond du vieil étang, mon amie m’a quitté
Fracas des grives, baies noires des sureaux
Le potiron fait le gros dos sur la table du jardin
Le capot de la vieille Panhard est maculé de fientes d’hirondelles
Si Gare de Lyon tu trouves un colis abandonné, ne le fait pas exploser, c’est mon cœur esseulé.

On dirait l’hiver

Les jours ont la mollesse et l’âpreté orange des kakis
Carottes et poireaux poireautent sur le carreau
Odeur de Café, concerto pour clarinette : les petits immeubles sont bons pour le moral
Tous les matins Lo zio se rase au bout de la table, il touche son visage : comme il est mou maintenant !
Le transistor nasille que des babouins se cultivent dans les décharges des métropoles africaines

Le chant des marteaux dans les toitures.
A l’amarre des rives, un village enfumé de l’arrière-pays
La brume efface les sous-bois, une pie s’arrache, premiers flocons
Il ne veut plus faire un pas l’épouvantail : son voisin de lit est mort


Vous pouvez aussi écrire un poème retraçant la démarche d’un artiste.

Lemon Sigh (« Citron » « Soupir ») : contrepet approximatif de Simone Leigh (voir l’article Deux Françaises à Londres).

Boule en terre et inversement

Dans le grimoire de mes facéties, j’affine la méthode.
Entre ombre et lumière, liberté et vérité, je cultive mes chagrins, et toujours plus profond enfonce mes totems.
Je suis le bois et la clairière, le soupir et le citron, Dieu a entendu ma souffrance24.
De vulcanales25en triomphes de Vénus26, je m’offre des rolex de tristesse, des camions à benne de prières et, de fois à autres, un dé à coudre d’immensité.

Il faudra tout jeter.
Parfois le parfum d’une plante écrasée entre deux doigts de papier.

Lemon Sigh27, 2025.


Vous pouvez prendre un thème et me massacrer systématiquement, façon Boris Vian.

Pot-pourri

Ils sont trop les amoureux
Honnêtes pour être heureux

Amoureux ou bien amants
Sur les bancs publiquement
S’embrassent comme personne

Et personne ne s’étonne
Quand le vent leur déboutonne
La chemise et les cheveux

Ils sont deux les amoureux
Que la vie est monotone
Mais le vent heureusement
Ne sait pas que l’amour ment

Ils sont deux ils sont charmants
Au loin une cloche sonne
Il faut rentrer maintenant

Mode d’emploi

Pot-pourri :

  • Désordre de la syntaxe au début du poème
  • Pot pourri (le vers est dans le fruit, l’amour ment)
  • Entrelacement d’influences (Desnos, Brassens, Prévert, Apollinaire).

Idée générale : au désordre des premiers émois (syntaxe, vent, emportement), succède l’honnêteté, la monotonie, une forme de mensonge, la raison (vers sages). Le pire est que les amants en sont conscients dès le début de leur relation.

Les influences

Ils sont trop les amoureux (Desnos)

Honnêtes pour être heureux (Desnos)

Amoureux ou bien amants (Desnos)

Sur les bancs publiquement (Brassens)

S’embrassent comme personne (Brassens)

Et personne ne s’étonne (Prévert)

Quand le vent leur déboutonne (Prévert)

La chemise et les cheveux (Prévert)

Ils sont deux les amoureux (Prévert)

Que la vie est monotone (Apollinaire)

Mais le vent heureusement (Apollinaire)

Ne sait pas que l’amour ment (Apollinaire)

Ils sont deux ils sont charmants (Prévert)

Au loin une cloche sonne (Apollinaire)

Il faut rentrer maintenant (Apollinaire)


Prenez des notes lors de vos promenades en pleine nature.

Nécessités

Fougère aigle
Faucon pèlerin
La lumière du soir
Allume les bruyères

Paupières fragiles ourlées de rêves mauves
Les volailles s’endorment
Dans leurs abris de planche et de grillage

Sous la pierre du chemin
Le forficule ressasse
Le chant sacré des tourbières

La pluie bientôt criblera de sa main prodigieuse
Les tôles grises des villages


Adoptez des contraintes rythmiques fortes : l’organe transcende la fonction.

Nuit blanche

Aux doigts de l’eau
La nuit
Met des anneaux
D’argent

La lune sur
Les bars
Pose son crois-
Sant froid

La fille au bord
Du seau
Est un morceau
De choix

Allo ici
La lune
Passez-moi l’au-
Delà

L’oiseau reste
Sans voix
La nuit les chats
Sont gris

Dans un peu moins
D’une heure
L’éboueur pas-
Sera

Rue Béatrix
Dussane
Et sur mon cœur
Diaphane

Lecture possible
  1. La nuit crée des unions éphémères, sans lendemain.
  2. Ce n’est pas encore l’heure des croissants chauds.
  3. Une fille vomit dans un seau, elle est belle.
  4. Je suis prêt à mourir pour son cul.
  5. Mon désir reste sans écho.
  6. Tout cela ne sera bientôt même pas un souvenir.
  7. Et je resterai avec ma solitude.

Tout est permis dans un poème court.

Mal d’aurore

Abîme ou ciel
Nuage ou vague
Quelle importance

Plate ou gazeuse
L’eau sans le miel
Toujours balance

Un doigt de vin
Dans l’ombre blanche
Du ciel avance


Tout est permis dans un poème court.

Couic

Sous l’œil éberlué
De la terre qui se lève
Le crépuscule achève
Son festin de nuées

Sarcophages sont
En terre profonde
Costumes de plomb
Pour la fin des mondes

Les arbres se referment
Sur les ombres des bois
Le froid me fend le derme
Et le ciel est sans voix


Mettez les petits principes dans les grands.

Espèce affine

L’éléfemme de l’éléphant
Se balance énormément

L’archi-femme de l’artichaut
A les miches comme il faut

Les maris des renoncules
Devant rien ne reculent

La copine arénicole
Du stigmate copie-colle

Nénufemme et nénuphar
Tous deux ont piqué un fard

La Margot de l’escargot
A perdu son escarpin

La copine de l’aspirine
Me chatouille la narine

Il est temps d’arrêter là
Ce gentil charabia

Clé de lecture pour les grands

L’on peut faire des quatre premières strophes une lecture érotique.


Un poème est une recette de cuisine.

Idylle

O toi montre toi
Sous les astres marcheurs
Nue
Soudaine et tendre

Ta lèvre s’ouvre comme un livre et se livre légère
Pose ta robe sur la chaise
Et faisons l’amour dans la chambre étrangère

Nous avons laissé nos bagages de sable sous la bâche des ciels
Là où la forêt avance dans la mer
Nous irons numéroter les vagues

Une pensée à ceux qui sont partis en terre de salamandre
Une pensée encore à ceux qui se sont égarés
Dans les orangeries du songe

Nourris d’Ange en gelée et de Muse émincée
Nous avons suspendu aux branches de l’Idylle
Nos vêtements


Convoquez les animaux des fables.

Un peu beaucoup

On ne demande pas au poisson
De juger le poisson
Au loup de défendre l’agneau
A l’insecte de louer la fleur

Un jour l’abeille dit à la marguerite
Vous seriez sans éclat s’il n’y avait le vent
Pour secouer vos couleurs

Ma beauté vous irrite
De façon peu amène répondit la fleur
Le vent est mon ami et de rire je meurs
Quand de votre abdomen il soulève le poil

Ce à quoi répondit le vibrant animal
Vous êtes d’oisives et pâles créatures
Perdues dans des pensées de fumeuse nature
Inclinées sur vos tiges vous ne pensez qu’aux fêtes
Pour lesquelles en bouquet l’on vous mettra la tête

Au moins nous, nous pensons, tandis que vous abeilles
Ames hyperactives toujours en éveil
De goûter à la vie ne prenez pas le temps
Cependant comme nous vous ne vivrez pas vieilles

Nous voyageons sans cesse et voyons du pays

Vous voyagez mes fesses ! Jamais très loin des ruches !
Vous voyez du pays mais nous voyons du monde
Vos déplacements sont pour venir sans nombre
Piller nos richesses, dangereuses peluches !

Vous êtes justes bonnes à orner les tombeaux
Et apaiser les vieilles de la mappemonde
Qui trempent tous les soirs
Dans vos tisanes tièdes leurs lèvres peintes

Si nous portons les noms des reines disparues
C’est que pour les savants rien n’est jamais trop beau
L’on nous crée des parfums et de nouveaux habits

Nous n’avons pas besoin pour fabriquer nos miels
De convoquer des pontes de cet acabit
Pourtant nous fournissons l’Olympe
Et faisons chavirer les grands et les petits

Nous préférons faire chavirer les cœurs
Nous sommes de l’amour l’amusant baromètre
Nous prêtons nos pétales à ce jeux délicat
Qui consiste à se dire qu’on aime ou n’aime pas

L’honneur ne vous étouffe pas
Elle n’est pas née la belle qui arrachera nos ailes
Sachez que c’est nous qui portons à vos moitiés
Les messages d’amour que vous laissez trainer
Dans vos appartements ouverts aux quatre vents
Où donnent rendez-vous tous les extravagants

Sac à venin
Sans nous foin du nectar adieu couvain
Sans nous vous suceriez des asphodèles en enfer

Hélas il n’y a rien qu’on puisse faire
L’une sans l’autre ces deux-là ne sauraient vivre
Mais elles craignent trop pour s’aimer de se perdre


Bûchez un sujet et faites-en des bûchettes.

De l’ire au rire et du rire à l’ire c’est dur à lire

L’ire à l’iris l’hérétique iroquois
au parfum d’irone et de bise
en latin macaronique ironise
un innocent je-ne-sais-quoi
sur le stoïque pénis de Sénèque
Il est question de serpent d’or
d’arbre à sornettes aux fruits inodores
dans l’argutie du grand mohawk
qui va cahin-caha de rive en rive
sous le ciel chien et chat où l’on
suit de Platon dansant le gras crayon
dessus la musique des grives


Parodiez les chansons.

Zanzibar

J’étais tranquille j’étais pénard

Yavait une fille dans mon plumard

Yavait du vent dans mon falzar

Yavait à bouffer dans l’placard

En éventail les deux panards

J’allais de la piscine au bar

Six heures du mat y s’faisait tard

J’allumais mon dernier pétard

J’lisais l’avenir dans ton regard

Ma vie avait dix ans d’retard


Lisez attentivement les panonceaux culturels des municipalités.

Sangatte

Marées de mortes eaux à l’angle de la lune
Les mouettes font la hune au casino des airs
Lèvres de porcelaine et sourire lacustre
Les filles de la jet set ont l’aigreur opaline
Les sept lunes d’Eole font une prison de chiffres à la brise de mer

Le soir descend comme une harpe brune
Son esthétique inouïe s’insinue dans la clinique des vents de Calchas
où d’iphigéniques madones fredonnent leur panique

Faisant courir sur leurs chemins de ronde les kelvins de ses caresses
de leurs messes peut-être fausses il triomphe
tel un chat qui recompte ses vies

Marées de vives eaux quand s’aligne la lune
Le matin brise son pot de terre quand la ville s’enverdure
Marnes coiffées d’oyats et de pins verts
Nous avons abandonné nos cœurs exsangues à la laisse de mer

Demain est une pilule au firmament minuscule de l’avionneur


Toujours brosser le professeur dans le sens du poil : s’il est fan de Danse macabre, écrivez-lui une histoire où la mort est personnifiée.

La légende d’Ötzi

Autour des manèges éternels du jardin du Luxembourg, des milliers de paupières blanches se sont closes : l’hiver promène ses longs doigts sur la chaîne du froid. Terminés, les atermoiements des enfants gâtés de la bohème, les puantises talentueuses de l’automne, qui font mourir de rire les muses et les filles.

Premiers flocons… Il ne veut plus faire un pas, l’épouvantail ! Un béret de coton rehausse son minois défoncé. Les épaules frissonnantes, la nature entre au cœur des choses. Trois mois durant, les hommes vont s’éberluer de lumière électrique et se gaver de clémentines transgéniques.

Bottes aux pieds, fard aux joues, barbe filasse au vent mauvais, des hordes de vieillards idylliques, aux maigres retraites, contrôlent les trottoirs. Réjouisseurs officiels de nos mondes tempérés, ces pères Noël sans cœurs et sans métiers garent leurs traîneaux dans les albums des tout petits.

La vie s’arrête, et les souffrances aussi, ainsi que la mort, les expulsions, l’usure et le hasard. C’est d’un afflux de vie qu’au printemps les vieux meurent par dizaines. Les sèves se dénouent, les orifices brusquement décrispés s’étiolent et se déchirent, les organes coulent comme mille ruisseaux bavards, d’étranges animaux passent la tête, et c’est le drame !

L’hiver nous protège, l’hiver resserre les êtres et les chairs. Il ne veut pas qu’on gâche sa fête. Rien ne peut arriver d’abominable à l’homme qui déneige. Tout le monde est invité au grand réveillon de la longue nuit de l’hiver, où même la Mort fait une apparition, séduisante et ravie, en robe de soirée.

L’hiver est le maître de cérémonie préféré de la Mort. Grâce à lui, elle peut lever le pied, se détendre, goûter parmi les hommes un repos mérité. Elle a erré sans fin sur les mauvais chemins de la vie, souffrant du manque de confort, des moqueries, des projectiles des enfants, de la solitude navrante des grands assassins.

Maintenant, cette grande cintrée oublieuse parcourt le monde, libérée des soucis que ses obligations lui procuraient.

Certes, le monde n’est pas dupe ; cette promiscuité n’est pas de tous les goûts. Les arbres font les morts, les bêtes à plumes ont fui vers des pays où l’hiver n’a jamais posé le pied, et sous la terre profonde, les bêtes à poils dorment d’un sommeil sans rêve. Seuls les hommes s’agitent et font les fous dans un tourbillon de flocons et de lumière artificielle.

La Mort est à l’aise dans ce monde de faux-semblants, de mascarade et de liesse votive. Les villes enluminées, les villages enfumés à l’amarre des rives, et les campagnes poudrées sont d’étranges théâtres où la mort, à loisir, se déguise, porte voilette, enfile ses gants d’opéra de satin purpurin. Sa pâleur est de saison ; son visage est presque beau comparé à celui de la terre que délabre le gel. Elle distribue des fruits aux enfants, enjôle les vieillards, séduit les hommes, donne des conseils aux femmes. Un chapiteau de jute a été dressé : elle taquine le music-hall, ose la parodie et autres tourne-têtes.

Il arrive parfois que l’enchantement vacille. La Mort s’arrête un instant, fixe un point mort de ses yeux morts et s’offre un SDF, pour ne pas perdre la main. Elle vous prend à témoins, une étrange bonté secoue ses vieux os : ne dirait-on pas qu’il dort ?

J’aime les ambiguïtés de l’hiver : sa tristesse euphorique, sa joie écœurante, sa luxueuse pauvreté, ses automates borgnes dont l’œil rouge allume les vitrines, l’étoile de guingois dans l’arbre des centaines. L’hiver apprend aux enfants combien le monde est décevant et la lumière grise, et fragile la boule, et léger le sommeil, sans réponse la lettre ; combien le paradis est artificiel, nain le chiffre sept. L’hiver est un lieu exauceur qui ne ressemble à rien, où l’oxymore devient le pléonasme du silence.

Bientôt l’hiver s’en ira et la Mort passera parmi les hommes avec un petit sac pour recueillir l’obole avant le grand ménage de printemps. Malheur à ceux qui déposeront une pièce percée au fond du sac.


Derrière toi

Les heures tournent
Comme des chats
Jacques a dit combien de pas
L’ombre donne à l’ombre le bras

Dans les cages d’osier
Les piments sont des cœurs
Qu’on va prendre

La nuit a posé son aile blanche
Sur la rizière et sur ta hanche



Bibliographie

En gras pour débuter

  • Petit manuel pour écrire des haïku (2000) Philippe COSTA
  • Haïku du temps présent (2012) Madoka MAYUZUMI
  • Haïku-Anthologie du poème court japonais (2002, Poésie/Gallimard) Corine ATLAN, Zéno BIANU
  • L’écriture poétique chinoise – suivi d’une anthologie des poèmes T’ang (1977) François CHENG
  • Manuel d’analyse des textes, Histoire littéraire et poétique des genres (2018) VASSEVIERE, LANCREY, VIGIER
  • Dictionnaire Culturel de la Mythologie gréco-romaine (2003) René MARTIN
  • Dictionnaire de rimes et petit traité de versification (2005, Librio 671) Damien MANERAI
  • 1000 mots savants (2018) Hélène GEST-DROUARD
  • Le penseur malgré lui (2012) Grégoire LACROIX
  • Poèmes & chansons (1973, Seuil) BRASSENS
  • Mon propre rôle (1991) Serge GAINSBOURG
  • Les chansons du gibet (1905) Christian MORGENSTERN
  • Poésies 1923-1988 (1990, Poésie/Gallimard) NORGE
  • Poésie (date décès) : VILLON (1463), LA FONTAINE (1695), BEAUDELAIRE (1867), CORBIERE (1875), RIMBAUD (1891), VERLAINE (1896), MALLARMÉ (1898), APOLLINAIRE (1918), DESNOS (1945)…

NOTES

  1. vélocité (n. f.) : mouvement rapide, aptitude à aller vite. Du lat. velocitas « vitesse, rapidité ». ↩︎
  2. la rose : métaphore de toutes sortes de choses, comme l’amour, le sentiment, la vie, la poésie, la félicité, la joie, l’instant précieux, etc. ↩︎
  3. Lai (n. m.) : poème narratif ou lyrique, au Moyen Âge. De l’irlandais laid « chant des oiseaux, chanson, pièce de vers ». Jeux de mots avec lait, métaphore euphémistique du sperme. ↩︎
  4. l’ : ce pronom se rapporte au nom rose (au substantif rose, si vous préférez). Rose, métaphore de l’Amour et accessoirement du sexe de la femme. ↩︎
  5. encor : encor sans e final est une ancienne forme que l’on rencontre dans la poésie. Utilisé sous cette forme pour l’euphonie et le rythme. ↩︎
  6. vérité nue : la vérité ne suffira pas pour échapper aux charmes de celle dont on parle (et à qui l’on parle). La vérité nue est l’évidence ; mais contextualisé, l’adjectif nu rend cette vérité peu convaincante (et pas si évidente que ça). ↩︎
  7. abeilles : nous avons affaire à une butineuse au cœur d’artichaud. ↩︎
  8. le chant de la mer : métaphore des sentiments. ↩︎
  9. Dans ces trois vers, les évocations se répondent : la fragilité de la biscotte, la mesquinerie des lames (celles du store de piètre qualité) et le corps qui tremble ; la mèche de miel étalée au couteau, les lames du store qui coupent mal la lumière et le haut d’élasthanne qui adhère souplement au corps sans en masquer les tremblements ; la mèche de miel, la lumière du matin et une chevelure qu’on imagine. ↩︎
  10. sillon : il se pourrait qu’un sang impur abreuve ce sillon. ↩︎
  11. tatane à l’amarre fragile : métaphore du cœur volage aux attaches minces. Dans cette dernière strophe, la partie est perdue, il n’est plus possible de résister, la harpie a repris le pouvoir. ↩︎
  12. Dans cette strophe de quatre vers, les mots des deux derniers vers répondent à ceux des deux premiers : nerveuse/fragile, doigt/orteil, inquisiteur/majeur, multiplier/voltige, chant de sirène/barque rose. L’envoutement est total. ↩︎
  13. Anagramme de « Le bateau ivre » (célèbre poème de Rimbaud). ↩︎
  14. verres : peinture sur verre (cf. vitraux) et alcoolisme (le voyage sous toutes ses formes). ↩︎
  15. Tu lèches : avec le pinceau bien sûr ; mais nous sommes embarqués en parallèle dans une logique addictive. ↩︎
  16. Sans lyre et sans délire : sans passer par l’écriture (la lyre est le symbole de la poésie). Notez au passage le jeu récurent suivant : rêve/revers, lys/délices, lyre/délire, censé traduire le côté sombre (ou lumineux) des choses de l’esprit. ↩︎
  17. Drogue très douce. ↩︎
  18. haleurs : référence au Bateau ivre de Rimbaud : « Je ne me sentis plus guidé par les haleurs ». Jeu de mots avec « cent à l’heure », la vitesse des camions. ↩︎
  19. Jupe : carénage de tôle ou de plastique de la partie inférieure d’un camion (aérodynamisme et sécurité). Jeu de mot évident. ↩︎
  20. camions : à cette époque, je faisais beaucoup d’autostop pour la rejoindre. ↩︎
  21. Camions mystiques : poésie du voyage (Kérouac), des tonnes d’amour idéal en perspective. ↩︎
  22. J’enivre les bateaux : référence directe au Bateau ivre de Rimbaud, associée à une marque de petites culottes célèbre. Poésie, érotisme, tendresse, le compte est bon. ↩︎
  23. descends vers tes soleils : paradoxisme « descendre vers le soleil » (mais d’où part-on ?). En l’occurrence il s’agit de plusieurs soleils qui appartiennent à quelqu’un. Le paradoxisme n’est donc qu’apparent car « tes soleils » est la métaphore de « tes éblouissements ». Descendre suppose l’idée de chute (Toute quête est-elle une chute ? Vous avez quatre heures). ↩︎
  24. Je suis le bois et la clairière, Dieu a entendu ma souffrance : Simone vient de l’hébreu šim‘ōn (« Dieu a entendu ma souffrance ») et Leigh vient du vieil anglais leah, (« bois, clairière »). ↩︎
  25. vulcanales (suffixe -al marquant la relation, substantivé avec un e, toujours au pluriel) : fêtes romaines antiques en l’honneur de Vulcain, dieu du feu, des volcans et de la forge. ↩︎
  26. triomphe de Vénus : référence au tableau de Bronzino, l’Allégorie du triomphe de Vénus (voir l’article La mort d’un roi). ↩︎
  27. Lemon Sigh (« Citron » « Soupir ») : contrepet approximatif de Simone Leigh (voir l’article Deux Françaises à Londres). ↩︎


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