Juillet 1985 ?
Samedi. L’autoroute est lisse comme une peau de serpent. Couleuvre paresseuse aux écailles chatoyantes. Nous sommes poursuivis par deux semi-remorques. Dans chaque montée je présume leur mâchoire en aluminium. Quand le vent ne s’en mêle pas, la 2CV tape le 90 dans les descentes. Virage sur les boules Quies et peinture verte de camouflage, on pédale dans le goudron.
Le soleil donne de grands coups de marteau sur le toit des bagnoles.
On a fait la course avec un car de touristes jusqu’à Avignon-sud.
Arrivée au camping du Cul-du-loup à 21 h 30. Les cigales n’ont pas encore terminé de chanter tout l’été. À l’accueil, pas un rat pour goûter nos fromages. On pénètre sur l’aire en chatte-minette et on plante le souk. On voulait camper dans la montagne, mais ici, ça culmine à 250 mètres et la vigne grimpe aux arbres.
La salade de thon sans huile, c’est dégueulasse.
Il faut être Nécrophorus investigator pour passer la nuit dans un coin pareil. La nationale 700 et des poussières joue l’international et, au cas où tu n’aurais pas sommeil, une boîte de nuit concentrée déverse ses décibels à ciel ouvert, 300 mètres en amont.
Aujourd’hui, c’est la fête de la libération des travailleurs. Les moustiques nous ont aidés à monter la tente, alors on n’a pas voulu les déranger une seconde fois, alors on a remis les boules Quies. Alors, bonne nuit !
Dimanche. À 6 h 30, on s’est réveillés avec les vilebrequins du petit matin dans la conjonctivite (voilà une métaphore qu’elle est juteuse !)
Le soleil se lève aux aurores pour couler sa chape en béton vibré (cigales) après avoir déjeuné d’une délicieuse lapalissade. Un couple avec du poil aux pattes fait un numéro de voltige devant le bloc sanitaire.
On n’a pas attendu 7 h, que le réceptionniste pointe sa tronche d’écureuil de la caisse d’épargne pour réclamer ses 40 balles : on a mis les bouts tout bouffis. Il y avait comme une notion de fraîcheur dans l’air. Le matin était bon comme une brioche au beurre. Un peu tendre, un peu écœurant.
La barrière des Cévennes. Fumante. La brèche à Anduze. On s’est enfilé la corniche jusqu’à l’aven du père Armand, Forgeron-spéléologue et croque-mort à ses heures. Ce fut lui qui osa s’aventurer dans le royaume du dieu de sa corporation (l’aven, c’est le gouffre).
Mais avant, il y a eu le choc des Causses. L’air passé au four à chaux, posant sa main sur les tables calcaires. La pelouse rase jusqu’aux pieds des dolomies où fleurit l’hélianthème. La route invisible du genièvre dans le tube digestif de la grive.
On est arrivés à la spéléogare un peu avant midi, une pizza brûlante sur les genoux.
Le parking écrasé de lumière. La chaleur réverbérée par le bitume. Si tu arrêtes de respirer tu as les alvéoles qui restent collées. Le temps d’avaler le dernier câpre et voilà le funiculaire. On est tout de suite quelques-uns à s’entasser et c’est la descente vertigineuse au pays de la métallurgie.
Au niveau d’une sorte d’échangeur, on croise une voiture qui ressemble étrangement à la nôtre, mais vide. Funiculaire fantôme. Personne ne bronche. Quelque chose me dit qu’on va tous se faire funiculer. J’ai peur.
On continue notre descente. Le wagon s’immobilise. Tout le monde descend ! La température a chuté de quinze degrés.
Le guide est parfait. Un numéro très au point. Il va devant, telle la Sybille guidant Enée dans le Hadès. Indifférent aux splendeurs stalagmitiques, il explore à l’aide de sa lampe de poche les décombres au milieu desquels s’inscrivent les degrés de notre circuit. Parfois, il se baisse pour ramasser un petit objet qu’il dissimule dans sa main avant de le mettre dans sa poche. Discrètement, il s’assure que son comportement ne suscite parmi les visiteurs aucune curiosité. Dans toutes les situations, il fait preuve d’un à propos très professionnel. Un expert en dynamique de groupe. Un homme de souterrain qui a hérité de la science sans défaut des bergers de son pays. Durant des années, il a découvert les bons mots qui permettaient de retourner à son avantage n’importe quelle situation. Cet homme sait tirer parti du moindre effet d’optique, de la moindre dénivellation. Il donne vie à de larges fresques en suggérant d’invraisemblables ressemblances entre la faune qui vit sous le soleil et les concrétions dont la croissance aveugle fait crépiter la grotte comme un millier de cannes blanches. Du faisceau de sa lampe, il caresse les colonnes vertébrales qui se dressent, telles une forêt mortuaire, au fond de la grotte calcaire. Il connaît la moindre anfractuosité de cette matière translucide. Nous suivons ce magicien au langage piégé, qui nous sert de guide au pays des eaux stupéfiantes. Il y a du sortilège dans l’air. Son bâton de lumière capture nos pas et nos regards tandis qu’il poursuit ses mystérieuses recherches.
Bain dans le Tarn à Sainte-Enimie. Je suis sans doute le premier à trouver ce petit village détestable.
Le taon, sans huile (solaire), c’est douloureux !
Nous avons campé chez l’Antonin, dans le parc du Gévaudan. La nuit, dans les villages, les chiens dorment au milieu des routes. Il y avait déjà là, une tente, un couple et sa motocyclette. Les assauts des mouches à bétail rendaient la jeune fille hystérique. Avant de partir en vacances, demandez à votre petite amie si elle supporte les mouches (les centaines de mouches). Le Guide du routard renseigne sur les endroits à éviter.
Dans la nuit, les hurlements d’un chien m’ont lentement tiré de ma torpeur, jusqu’à ce que je perçoive des bruits de pas. Ce fut un processus difficile, quelque chose comme l’extraction d’une dent aux racines torves. Le brouillard qui rôdait au dehors s’était sans doute pris les ailes dans les circonvolutions de mon cerveau. Je perçus distinctement les pas prudents d’un bipédicule qui rôdait autour de la voiture. Sans se presser, il fit le tour de la tente en marquant de brusques haltes, à la façon d’un animal renifleur. J’avais l’impression qu’il marchait dans ma tête. Plus j’accédais à la conscience, moins nettement je le percevais. J’étais sur le point de sortir questionner l’intrus, lorsque je l’entendis fouiller dans le sac-poubelle suspendu à une branche du pommier.
Il n’y a pas de vagabond ni de clochard dans ce pays limé par les brebis. Ni de pommiers d’ailleurs. Durant tout ce temps, le chien ne cessa d’aboyer, à une cinquantaine de mètres de là. Seul un animal pouvait s’intéresser au contenu d’un sac à ordures. Pourtant, l’on reconnaît un homme qui marche. Lorsque je n’entendis plus rien, je sortis pour pisser. Sous le sac éventré qui pendait lamentablement, les détritus avaient été éparpillés avec une conviction consternante. Il est impossible de confondre un bipède avec un quadrupède : c’est une question de poids et de rythme. Et chacun sait qu’un chien n’aboie pas après un autre chien. Le brouillard qui s’était levé acheva de me figer la moelle dans les os. Il devait être 4 ou 5 h.
Lundi. Réveil sur l’aire de campement de Craignac. Brouillard, obscurantisme. On a glandé dans un café de Rodez. Petite pluie. On a poussé jusqu’à Conque afin de jeter un œil dans les reliquaires. On a pu voir l’hôtel portatif de Begon III (porphyre et argent niellé – 1100), des gémellions qui en avaient tout l’air (émail), un pyxide de cuivre doré (sorte de boîte à asticots pour évêque), quelques reliquaires horizontaux, d’autres pédiculés, ainsi qu’une montrance quadrilobée. Tous bien remplis (procédé UHT). Nous avons pu également apprécier quelques saint Christophe aux regards faméliques, et plusieurs excellentes vierges à l’enfant (très contrarié, l’enfant !)
Le gîte d’étape où nous avons passé la soirée tenait de la demeure seigneuriale. Cuisine somptueuse, etc. Pas question de camper dans ce brouillard à couper à la tronçonneuse. On a dormi aux petits oignons en compagnie de quatre écrevisses britanniques. Heureusement que les écrevisses ne ronflent pas !
Mardi. Réveil de 40 places avec charpente apparente et escalier de granit. La nuit a été bonne : j’ai réussi à capturer huit fourmis avec mon pot de miel. Je repense au mystère de l’autre nuit ; et la vérité, digne du Club des Cinq en vacances, se présente à mon esprit en petite culotte vert pomme. Il n’y avait pas d’intrus : le bipède qui rodait n’était autre que la voiture, la 2 pattes !
Petit déjeuner sous le regard amidonné de deux vieillards à la bouche endommagée, les os parfaitement gainés dans leurs manchons de peau.
Départ. Les doubles voûtes caussenardes ont disparu : la forêt fournit du châtaignier de première qualité pour les charpentes. Les fortes pentes des toits rendent supportables les couvertures de lauses.
Trifouillac-les-grives et ses spécialités de frites et de pizzas glacées. Déjeuner au bord des vaches. Salade de mouches et fougasse. On s’est brossé la denture en gardant un œil sur la France profonde.
Mercredi. Je suis resté longtemps à regarder le jour à travers le drap bleu tendu devant la fenêtre. L’air faisait doucement faseiller le tissu. Il n’y a pas de grand poète, il n’y a que la vanité qui orne les tombeaux.
Mardi. Ça fait plusieurs jours qu’on respire un mélange d’azote et d’oxygène dans la Haute-Vienne. Les jours filent doux entre les cuisses des vipères.
Vendredi. Quand tu as des animaux, tu ne peux jamais partir en vacances. Il faut toujours être là pour s’en occuper. C’est normal quand on aime les bêtes. Je dis ça parce que je n’ai trouvé personne pour garder Pipérazine pendant les vacances. Je l’ai donc autorisée à nous accompagner. Je n’avais guère le choix. Afin qu’elle soit plus à l’aise, je lui ai confectionné un petit sac en intestin retourné véritable (Pipérazine supporte mal les voyages en voiture).
Mais voilà que Pipérazine accouche d’une vingtaine de petits oxyures ! Allez trouver des marchands d’ions calcium ouverts pendant les vacances ! Il a fallu que je prenne sur moi de fins copeaux de tibia, que je les rappe menu, que j’écrase les brisures dans un mortier afin d’obtenir une mouture vaguement panifiable destinée à nourrir ce petit monde frétillant. Les bêtes, c’est un souci. Il te prend soudain l’envie de partir en courant à travers la lande en arrachant tes vêtements et en hurlant des obscénités. Tu peux essayer de te noyer dans les eaux tièdes du lac, ou de te faire mordre par une vipère. Le plus simple reste encore de te faire écraser par une statue de l’île de Vassivière.
Je viens de lire qu’avant la saison des pluies, le vers de Guinée immobilise pendant plusieurs mois la moitié de la population active. Ils vivent avec ça dans le coffre en attendant que l’animal sorte au niveau de la cheville par une plaie soigneusement entretenue. Entre deux accès de fièvre, l’hôte enroule autour d’un bâton ce ver de six mètres de long. Au cours de l’opération, il arrive que le vers se déchire. Le nématode se replie alors à l’intérieur des chairs par un processus de défense, afin de se reconstituer. Et il faut tout recommencer… Les Africains n’en meurent pas. Ils prennent la chose avec patience et fatalité. Je n’ai pas à me plaindre. Peut-être le vers est-il une machine à voyager dans le temps. Peut-être qu’il sécrète une substance hallucinogène. Qui saura la nature de ce songe interminable qui brode notre sang ?
Samedi. Les vaches n’ont toujours pas appris le langage des hommes et les geais font la loi dans les taillis.
Pendant ces dix jours passés dans le Limousin, on a entendu pas mal de choses.
On raconte que monsieur Chola est franc-maçon et qu’il a été le dernier d’une dynastie de directeurs d’usine à se servir dans les caisses de la fabrique de panneaux d’isolation thermique. Tout le monde n’est pas tombé dans le panneau après la seconde mise en faillite, si ce n’est les 90 ouvriers qui avaient subventionné leur outil de travail en renonçant à leur indemnité chômage.
On dit aussi que sa femme, Madame Cholapin, sniffe les petites culottes de mon père avant de lui faire sa lessive. Ce qui n’était au départ qu’un service, s’est transformé en séance d’exorcisme.
On dit aussi que le père Jablot était un collabo. Il faut dire que ce n’est pas avec un doberman et un berger allemand qu’il va se faire oublier, dans ce petit village de 50 habitants.
On dit enfin que Madame Lecournay est une sorcière. D’aucuns ne se gênent pas pour appeler cette honnête fermière, Madame « Lait tourné ».
J’ajouterai que la tante Berthe n’a pas la langue dans son tablier.
Dimanche matin, nous prendrons la route de Paris. Saint-Jacques-de-Compostelle est passé par là (l’inventeur de la machine qui porte son nom). Grand initiateur du voyage et du tourisme. Saint patron de la SNCF et promoteur en voirie. Là où Saint-Jacques-de-Compostelle passe, l’herbe ne dépasse pas.
Dimanche. Ça y est, on tape le quinzaleur derrière les moissonneuses batteuses à travers le damier vert et or de la Beauce. Les étendues de blé alternent avec les maïs aux feuilles vernissées. De géantes sauterelles d’acier broutent voracement sous d’immenses canicules. Juillet construit dans le ciel des pergolas de feu.
À chaque fois, c’est la corrida pour dépasser dans un nuage de poussière jaune ces monstres aux larges mandibules.
Les routes nationales sont comme des lignes sur la paume ouverte de la France (métaphore de circonstance, une veille de 14 juillet). Elles sont comme des rides sur le visage de notre vieille civilisation. Nous passons devant les stigmates de notre société d’ennui et de vertige.
« Solderie du meuble ». Sorte de caserne pour mobilier, soldatesque du prêt à monter pour les couloirs et les salles à manger de nos appartements. Gros parallélépipède dont la tôle ondule sous la chaleur qui pose ses doigts sur la peinture malléolée.
« Le relais du miel ». Concentré de lumière beauceronne, ce restaurant familial gigantesque est une sorte de ruche coiffée d’un invraisemblable toit de chaume tel que les charpentes n’osent plus en porter.
Dans une semaine, les champs de tournesol seront en fleurs. On peut déjà deviner les capitules au bord de l’explosion. En particulier sur les courbes de niveau les plus évasées, celles qui bénéficient de l’eau de ruissellement.
Mais tout cela n’explique pas la différence entre l’antiquaire et le brocanteur. Jusqu’au XVIIe siècle, l’antiquaire était un archéologue, un scientifique. Corneille dénonça le receleur d’antiquailles qui distribuait le fruit des pillages de la jeune science. C’est sans doute pour se refaire une respectabilité que les archéologues ont pris cette distance sémantique. Le brocanteur apparaît à la même époque. C’est un marchand de tableaux. Une chose est certaine : la réputation de petit trafiquant colle à la semelle de tous ces marchands de poussière.
Ces prétextes fallacieux ne vous dispensent pas d’aller faire un tour à la première foire aux antiquités et à la brocante de Vesoul-sur-Jachère (c’est là que je voulais en venir).
Ne manquez pas d’apprécier au passage les effluves de la station d’épuration de Nogent-sur-Vernisson, et visitez l’élevage d’asticots de Châteauneuf-sur-Cher (sur chair ?)
Si cela vous tente, vous pouvez également vous arrêter dans l’une des expositions aux mille visages qui vous sont proposées par les municipalités afin de compléter vos connaissances sur la France d’hier et de demain : trois km² d’art brut au lieu-dit de la Vacheresse, cent ans d’électricité à Bourganeuf, etc.
Pour passer le temps, Agnès s’amuse à repérer les piscines. Leurs plongeoirs priapiques les trahissent. Je me moque d’elle en signalant les châteaux d’eau, sorte de gros champignons de béton qui poussent à proximité des villages. On peut parler de running gag – un humour inventé par les grands rouleurs (entre autre, run signifie rouler, en anglais).
Lorsque je vais par les couronnes périurbaines sans église, je confonds toujours Grill avec Girl. À chaque fois je constate avec étonnement ma méprise. Phantasme péripathétique ?
Au cas où il vous prendrait l’envie de brûler quelques cartouches, vous avez le champ de tir de Montargis. Les voyageurs pacifiques s’orienteront plutôt vers la cressonnière 3 étoiles de Fontenay-sur-loing (vente au détail). Baignades interdites.
Je conseille d’éviter Dordives-centre !
Nemours n’est plus très loin : la forêt domaniale de la Commanderie, dans laquelle je construisis moult cabanes. Ma mère et mon frère, logés à la même enseigne.
Lundi. C’est le 14 juillet. Cette nuit, nous avons dansé avec les fantômes du souvenir dans la salle des fêtes de Villiers-sous-Grez. Nos yeux flottaient dans des bocaux d’alcool. L’écriture me permet de débarrasser le présent des salissures du passé. Il m’arrive de réécrire quatre ou cinq fois le même passage, jusqu’à faire précipiter le symbole dans les eaux troubles du quotidien.
Réveil dans le lit de l’enfance, à côté d’Agnès. Les oiseaux mesurent leurs QI. L’aube d’été est prise au piège entre les planches des volets.
Mardi. C’est Paris-ras-le-cul-des-embouteillages. L’été fait du flan aux autos avec du soleil en poudre. Une lumière poisseuse s’étale sur les façades en verre. Un entomologiste pourrait retracer notre itinéraire bis depuis les Alpes maritimes en étudiant les entrailles des insectes éclatés sur notre pare-brise.
Mercredi. Main océan, un film sur la communication et les transports. Une heure de washmatic. Traversée du jardin du Luxembourg où nous avons trouvé plusieurs portefeuilles (des arbres). Deux heures quinze de métro avec un contrôle assorti d’une amende de 75 francs. À la recherche des anges déchus de la planète Saint-Michel. Boulevard Saint-Germain. Sartre mon cul. À cette heure même pas tardive, la culture est gastronomique. Frites à gogo et bière à flot. Elles sont loin les pissaladières. Quelques orchestres font obstruction sur les trottoirs. Des flics rangent un clown dans leur fourgonnette.
Beaucoup de saints sur la ligne porte d’Orléans-Clignancourt : Simplon (le nôtre), Saint-Denis (le sexe), Saint-Michel (le cœur), Saint-Germain (l’esprit), Saint-Sulpice et St-placide (sado et maso sont dans un métro).
Jeudi. J’ai fait quelques rêves étranges.
Premier rêve. Juvisy-sur-Orge. Les employés municipaux font la queue pour recevoir ou remplacer les gants et les chaussures qui conviennent à leur fonction et leur grade. Je suis parmi eux.
Deuxième rêve. Une bataille entre deux clans : les projectiles sont des morceaux d’un énorme fruit juteux comme la pastèque mais à l’écorce fragile et riche en gomme.
Je m’éclipse car j’ai rendez-vous avec une fille très belle. Ça fait plusieurs jours qu’on a rendez-vous dans ce restaurant. À chaque fois, elle est assise derrière un gros bouquet de roses rouges. Ces fleurs me sont destinées. Devant le bouquet, il y a un tableau de maître dont elle me fait présent : Cézanne, Matisse, Klee… Son sourire est bouleversant.
Plus tard, je suis chez moi. Une pièce immense. Mon conseiller financier me propose de vendre les tableaux. Il dit qu’elle a déjà fait le coup, que son mari aussi est amoureux de moi, qu’elle va reprendre les tableaux. Je réponds que je ne peux pas me passer de les regarder toujours, qu’il me faut apprécier le présent (dans tous les sens du terme), que l’avenir est sans importance. Il y a une dizaine de tableaux, peut-être davantage. L’un d’eux, dans les tons verts et jaunes, très clairs, ne représentent rien de précis, mais dégage une impression de bonheur immense, une saveur inconnue, un collyre spirituel aux fleurs de pavot.
Un autre, intitulé Petit déjeuner, représente une minuscule cafetière noire sur un fond tiramisu très doux. Ce n’est qu’en s’approchant qu’on aperçoit d’autres cafetières imbriquées les unes dans les autres, dont les dimensions vont croissantes au fur et à mesure que l’on s’éloigne de la petite cafetière centrale en direction des bords. L’émotion emplit peu à peu tout le tableau.
Plus tard, la femme vient récupérer les tableaux en compagnie d’un homme.
Troisième rêve. Je suis dans la propriété d’un seigneur. Sur le bord de l’allée principale, cinq ou six poteaux de bois sont plantés à intervalles plus ou moins réguliers. Ils sont percés de part en part à différentes hauteurs, dans l’axe du chemin. Dans les trous sont enfilés des barreaux de bois qui dépassent de chaque côté. Je m’aperçois que l’ensemble du dispositif est la traduction dans un langage codé d’un poème dont je suis l’auteur.
Un peu plus loin, je surprends le maître du logis en train de dénigrer ce genre de poésie. Ceux qui l’écoutent sont des chevaliers montés sur des motocyclettes pétaradantes. Ils se dispersent avec des instructions. Le seigneur m’explique comment il utilise ces hommes en les trompant sur ses dessins véritables. Il me fait visiter sa demeure luxueuse. Une femme en robe rouge nous rejoint. Son regard est bleu, sans expression. Elle parle d’une voix sans timbre. Elle explique que son sort est amélioré par un courant d’air en provenance d’une fenêtre qu’un serviteur vient ouvrir de temps en temps afin de surveiller les alentours. Elle vit dans une malle ! D’autres personnages vivent dans les placards, derrière les boiseries du château. Ce sont les ascendants d’une dynastie déchue qui attendent réparation. Certains d’entre eux sont réduits à quelques ossements conservés dans des bocaux d’alcool rangés sur des étagères. Le seigneur travaille à cette réparation dont la nature m’échappe. Je suis fasciné.
Ce soir : Crime dans un jardin anglais, où le détective enquête sur son propre assassinat qu’il est en train d’ourdir.
Le voyage s’arrête là.
